09 février 2009

Contes de l'ordi sacré : Marsupilania la Vaillante

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Conte pas sérieux du tout.

 Episode 1 : La Voix

Il était une fois, dans un appartement un peu pourri qui ressemblait d'assez loin à un château de conte de fée, une jeune dame qui s'ennuyait profondément. Elle n'avait pour seule distraction que son ordinateur (qui ramait d'une façon inouïe) et comme, à l'époque (celle du conte, évidemment), elle avait une main bandée suite à des ennuis rhumatismaux, il lui était très difficile de pianoter sur son clavier avec une seule main car elle mettait déjà trois plombes à taper une phrase en cherchant toutes les lettres au petit bonheur la chance.

 Adonc cette jeune dame se sentait particulièrement seule, et cela d'autant plus que le bien-aimé était allé faire quelques petits tours dans des pays lointains afin d'apporter la bonne parole à des populations qui n'en avaient que faire. Aussi se lamentait-elle du matin au soir et du soir au matin. « Mon Chevalier des Croisades est loin de moi, pleurnichait-elle, je m'ennuie affreusement et avec cette main atrophiée bandée, je ne peux rien faire d'autre que regarder mon écran vide, et ça me déprime ! »

Comme elle n'avait pas quitté son fauteuil depuis quelques lustres, une très jolie couche de poussière la recouvrait et son siège ayant épousé à la perfection les formes de son corps, elle se trouvait relativement prisonnière de son simili Voltaire.

Mais le Ciel vient toujours au secours des plus démunis, et surtout de ceux qui s'ennuient à mourir et ne savent pas quoi faire de leur existence. Aussi, un soir que la mélancolie était particulièrement pesante et que notre jeune dame songeait à son CDC éloignée d'elle par quelques brasses d'eau salée, une voix sortit tout à coup de l'ordinateur et la salua avec courtoisie.

D'abord, notre héroïne crut qu'elle avait abusé de la chartreuse verte. Ensuite, elle pensa qu'un individu à l'esprit retors, individu qu'elle connaissait bien, avait enchanté son ordinateur chéri. Mais la voix insistait et répétait « bonjour, bonjour, bonjour... » à l'instar d'un magnétophone pris de démence. Dans le doute, la jeune dame répondit « bonjour » tout en se disant qu'heureusement, personne ne la voyait, cela lui évitait de passer pour une folle. « M'entends-tu bien ? » dit la voix. C'était celle d'une femme. Notre héroïne acquiesça : « Oui, oui, je reçois cinq sur cinq », murmura-t-elle, de plus en plus ébahie car cette fois, la voix venait de dessous son bureau. Perplexe, elle se pencha un peu et n'aperçut qu'un vide magnifique parsemé de toiles d'araignée.

La voix reprit : « Parfait. Je vais te confier une mission et tu vas tâcher de la réussir, il y va de ton bonheur futur. » Immédiatement, notre héroïne dressa les deux oreilles à la verticale. « Il y a, pas très loin d'ici (enfin pas trop loin) un jeune prince prisonnier d'une affreuse sorcière. Il te faut aller le délivrer dans les plus brefs délais. Il est retenu dans un château bâti sur une île entourée d'une rivière et il ne peut pas traverser parce que : 1) il sait très mal nager ; 2) le courant est trop fort ; 3) il a peur de s'abîmer la figure aux rochers plantés ça et là. Ton rôle sera de trouver un moyen pour le faire passer sur l'autre rive. » « Mais comment vais-je faire ? dit la jeune dame, effrayée. Je sais à peine nager moi-même, j'ai une main bandée, et je suis coincée dans mon fauteuil. Pourriez-vous attendre le retour du CDC ? Après tout, ce n'est pas si urgent, non ? » « Si, fit la voix, sévère cette fois. C'est urgent. Tu vas donc remuer tes os et ce à la vitesse grand V. » Mais la jeune dame était pourvu d'un caractère relativement soupe au lait. Après avoir digéré sa surprise et admis qu'elle était peut-être schizophrène, elle réagit vigoureusement, n'ayant pas l'habitude de s'entendre donner des ordres aussi impératifs, qu'ils vinssent du ciel ou d'elle-même : « Il n'est pas question que je bouge d'ici, répliqua-t-elle vertement. Et puis d'abord, qui êtes-vous ? Si vous êtes ma seconde personnalité, ça ne va pas aller du tout entre nous, je déteste qu'on me brusque de cette manière. Baissez le ton, s'il vous plait. » « Je ne suis pas toi, gourde, répliqua la voix, vraiment courroucée cette fois. Je viens du ciel et je ne demande qu'à y retourner quand tu auras enfin compris ce qu'on attend de toi. »

La jeune dame fronça les sourcils. Elle n'aimait pas du tout la tournure que prenait la conversation. Comme elle était très cultivée, elle savait pertinemment ce qui pouvait arriver quand on suivait les ordres prétendument venus du Ciel et n'avait aucune envie de finir sur un bûcher. « Vous êtes d'essence divine ? s'énonça-t-elle majestueusement. D'accord, prouvez-le ! » « Facile, dit la voix. D'abord, j'enlève ces toiles d'araignée, cette poussière, je redonne à ces meubles branlants leur lustre d'antan, je guéris ta main bandée, et je te décoince du fauteuil. Ca te va, comme ça ? » Le plus extraordinaire, dans cette histoire qui se révélera encore plus extraordinaire, c'est que tout se passait exactement comme la voix le décrivait. L'appartement brilla tout à coup des feux d'une inouïe propreté et la jeune dame se dressa sur ses jambes, comme aux beaux jours assez lointains de son enfance. « Convaincue je suis, dit-elle en se mettant au garde-à-vous. J'obéirai. Comment dois-je me rendre sur l'île enchantée ? » « Tu vas enfourcher Uno, ton fier coursier, répondit la voix. Puis tu prendras l'autoroute et tu sortiras lorsque tu verras une pancarte clignoter sur ta droite. Sur une aire de repos, t'attend celle qui sera ta compagne d'aventure. Evite, s'il te plait, de rater le rendez-vous, ça m'obligerait à intervenir et j'ai autre chose à faire. Est-ce clair ? » « Tout à fait, dit la jeune dame. Mais puis-je me permettre une question ? Le Prince qui vit dans cette île, continua-t-elle sans attendre la réponse, il ne m'est pas destiné, n'est-ce pas ? Vous comprenez, j'ai déjà le CDC, et mener deux aventures de front, ce n'est pas tellement mon genre. » « Rassure-toi, il est pour quelqu'un d'autre, dit la voix. Ce sera le bien-aimé de la Belle Monogramme, celle qui poireaute sur l'aire de repos de l'autoroute et qui, entre parenthèses, commence à perdre patience. Tu devrais te dépêcher. Prends quand même une carte routière, on ne sait jamais, bien que le chemin, à partir de l'aire de repos, soit balisé et même plus que balisé. Mais avec toi... »

La jeune dame se figea de nouveau dans un impeccable garde à vous. « Je serai à la hauteur de ma mission, dit-elle. Le temps que je change de jupe parce que celle-là est trouée, et je pars à la rencontre de la Belle Monogramme. »

(Notre héroïne trouvera-t-elle la Belle Monogramme ? Arrivera-t-elle saine et sauve sur l'île enchantée ? La sorcière qui retient le Prince prisonnier ne va-t-elle pas essayer de déjouer les plans de cette aventureuse jeune dame ? Réponse (partielle) dans le prochain épisode.)

Episode 2 : La sorcière du château d'Onyx Noir

Au moment où la jeune dame allait claquer la porte de son chez-soi, un rugissement venant de l'ordinateur la fit retourner en courant dans ce qui lui servait de bureau. La voix venue du Ciel vociférait des « attends ! Attends, Attends ! » à n'en plus finir. Notre héroïne se planta devant l'écran vide. « Quoi encore ? dit-elle. Il faudrait savoir ce que vous voulez ! Je me dépêche et vous me rappelez ! » « Toi aussi, tu t'en vas comme si tu avais le diable à tes trousses ! dit la voix. Ca urge, mais pas à ce point-là ! Ecoute-moi deux minutes, j'ai oublié de te dire le plus important : d'abord, tu vas changer de nom. Ton patronyme actuel ne saurait convenir à une héroïne de conte de fée. Tu t'appelleras désormais Marsupilania la Vaillante. » « Je vois, dit la jeune dame en pâlissant. C'est pour me punir d'avoir hésité, c'est ça, hein ? » « Mais c'est un très beau nom, répliqua la voix, offensée. Et autre information : tu es désormais pourvue des pouvoirs des sœurs Halliwell, tu sais bien, les trois connasses d'un certain feuilleton américain... » « Je sais, dit Marsupilania (autant l'appeler tout de suite comme ça), je regardais autrefois cette série idiote que j'ai quand même achetée en DVD parce que j'aime les conneries et que j'adore flanquer mon fric par la fenêtre. Donc, j'ai des prémonitions, je fige et j'envoie valdinguer tout le monde ? » « A peu près, fit la voix, redevenue prudente. Mais je te déconseille de t'en servir pour l'instant, vu qu'ils viennent de t'être attribués. Alors évite les gestes inutiles. Dernière chose : tu trouveras sur Uno l'arme qui te permettra de vaincre l'horrible sorcière. Quant à la Belle Monogramme, tu la reconnaîtras facilement : elle sera vêtue d'une robe de Princesse de conte de fée, aura un chapeau tyrolien sur la tête et tiendra un jambon à la main.  Cette fois, c'est tout. Bon voyage. » Et la voix se tut enfin.

Pendant ce temps, dans son château d'Onyx Noir perché en haut d'une montagne plus haute que l'Everest et battue par les vents de neige et de glace, l'infâme Gudule, sorcière de son état, attendait l'arrivée de son Servile Séide. Elle marchait de long en large dans son laboratoire maudit en proférant entre ses dents d'abominables menaces ; comme elle ne regardait pas où elle mettait les pieds et que le carrelage du laboratoire maudit était en très mauvais état, elle trébucha soudainement et s'étala de tout son long. « Arggghhh, grogna-t-elle en se relevant. L'ennemi cherche à me déstabiliser, mais il n'y arrivera pas. Voyons ce que dit la boule de cristal. »

La boule était en général assez bavarde et s'étendait souvent sur des sujets peu intéressants. Aussi l'infâme Gudule était-elle obligée de la frapper et de la menacer du papier de verre si elle continuait de dégoiser des stupidités. Mais ce jour-là, la boule, rendue prudente par de précédentes expériences assez peu agréables, se montra d'une efficacité exemplaire. Apparut tout à coup sur l'écran Marsupilania La Vaillante qui chevauchait Uno, lancé à toute vitesse sur l'autoroute. La boule focalisa son regard sur un objet qui pendait à la ceinture de notre héroïne : un appareil photo numérique. « Ahhhhhh ! fit Gudule, épouvantée. Elle a ce qui peut me détruire ! Un coup de flash dans l'œil et je me dissous comme une vieille bouse verdâtre ! » La colère remplaça cependant très vite la terreur. « Boule ignoble et putride, hurla la sorcière je vais te fracasser en mille morceaux pour m'avoir fait découvrir un avenir aussi sombre ! » Et elle joignit le geste à la parole. Mais heureusement pour la boule, Gudule, un peu désorientée, l'avait jetée sur un tas de chiffons qui traînaient dans un coin et elle en fut quitte pour une peur bleue. « Faites donc votre boulot, pensa la boule, outrée, et voilà comment on vous récompense ! » « Je dois arrêter cette idiote avant qu'elle ne parvienne à l'île enchantée, grommela Gudule. Que fait donc mon Servile Séide ? Pourquoi n'arrive-t-il ? Ce n'est pourtant pas bien compliqué de gravir cette montagne plus haute que l'Everest. »

Un coup sec retentit sur la porte en fer et résonna longuement dans le laboratoire maudit. Gudule se dirigea vers l'huis clos. « Est-ce toi, mon Servile Séide ? » demanda Gudule et un « oui » essoufflé lui répondit. Elle déverrouilla les diverses serrures et targettes qui interdisaient l'accès de son antre et ouvrit la porte. Le Servile Séide entra. Dans un premier temps, pour bien marquer son mécontentement, Gudule lui flanqua une gifle. Puis, pour le punir de son retard, elle lui flanqua une claque. Puis, enfin de s'assurer de sa parfaite coopération, elle lui flanqua une tarte. Légèrement sonné, le Servile Séide ne s'en montra pas moins extrêmement galant. « Oh ma douce Gudule, susurra-t-il, tu es encore plus laide que dans mon souvenir. Ton œil unique et noir, si noir, est si atroce que je m'en pâme d'émotion et d'admiration. » « Ca va, Servile Séide, dit la sorcière, pas mécontente malgré tout de ces compliments. N'en fais pas trop, sinon je vais croire que tu me cires les chaussures. »

Peut-être est-il temps, pour le conteur, de décrire un peu (mais très peu) Gudule la Sorcière. Disons-le tout net : elle était affreuse, horrible, immonde. Et en plus, elle s'habillait très mal et ressemblait à un sac à pommes de terre. Sa coiffure rendait un parfait hommage à sa laideur : elle avait l'habitude de tordre ses longs cheveux gras en d'immondes couettes qui voltigeaient autour de sa non gracieuse figure. Quant à son œil unique, il était le résultat d'une manipulation maladroite dans le laboratoire maudit. Ayant voulu trafiquer le virus de la petite vérole afin de le jeter sur quelques uns de ses ennemis, Gudule l'avait trituré avec si peu de soin qu'elle se l'était inoculé, en avait réchappé de justesse, mais une moitié de son visage avait disparu sous un amas de pustules épouvantables. Bref, elle était encore pire qu'une vieille peau liftée et siliconée, mais cette insoutenable laideur plaisait au Servile Séide, par tellement gâté lui non plus par la nature. 

« Tu vas enfin servir à quelque chose », dit Gudule en faisant signe à son compagnon de la rejoindre près de la table où elle avait étalé ses tarots. Les cartes diffusaient autour d'elles une lumière rougeâtre assez peu attrayante. « Regarde, continua-t-elle. Les cartes me prédisent que dans très peu de temps, deux ennemies implacables vont se ruer sur l'île enchantée sur laquelle j'ai enfermé le Prince Logarithme pour le punir de m'avoir offensée. Il faut les arrêter avant qu'elles ne mettent au point un plan pour délivrer le Charmant Logarithme. Marsupilania la Vaillante -que la peste bubonique l'emporte !- a les pouvoirs des sœurs Halliwell et elle détient la seule arme capable de me détruire. Tu vas enfourcher ta Monture Crevassée et tu vas enlever cette poufiasse. Ne touche pas à Monogramme, je m'en chargerai moi-même. Et prends garde à l'appareil photo numérique : son flash est mortel. » « Pas pour moi, ma douce, rectifia le Servile Séide. Je suis immunisé. » Gudule lui jeta un mauvais regard. « Je sais, couina-t-elle. Mais tâche de le lui piquer et jette-le dans la rivière. Tiens, voilà pour te donner du courage ! » Et elle lui flanqua une baffe.

(Le sinistre complot monté par la sorcière réussira-t-il ? Le Servile Séide sera-t-il à la hauteur de sa tâche ? Et Marsupilania saura-t-elle résister aux assauts du Mal ? Vous le saurez très prochainement...)

Episode 3 : Où l'on fait connaissance de la Belle Monogramme

Le volant de son fier destrier en main, Marsupilania la Vaillante n'en menait pas large. Uno était certes une monture rapide, sûre et généralement obéissante mais parfois, il en faisait en peu à sa tête et notre héroïne se crut plusieurs fois confrontée à l'heure de sa dernière heure. L'autoroute était surchargée et Marsupilania n'osait même plus allumer une cigarette, parce que chaque fois qu'elle faisait un geste un peu brusque, une monture mécanique se retrouvait les quatre fers en l'air sur le bord de l'autoroute. Ca finissait pas devenir stressant, ces accidents que le pouvoir d'une sœur Halliwell provoquait. Et tout en essayant de maintenir Uno dans le droit chemin, notre héroïne réfléchissait : la voix avait assuré que le chemin serait balisé, mais pour l'instant, il n'y avait aucune indication précise. Comment allait-elle trouver la route du domaine enchanté où le Prince Logarithme se morfondait ? Et comment rencontrerait-elle cette « Belle Monogramme » (l'utilisation  adéquate de cet adjectif était encore à prouver), cette énigmatique co-héroïne qui, si elle avait bien compris les paroles de la voix, risquait de prendre sa place dans cette histoire et de se comporter comme la véritable héroïne ? « Tudieu ! pensait Marsupilania, un peu énervée. Ce conte a été écrit pour moi. Je ne cèderai pas la place. Comme mon Chevalier des Croisades, je résisterai à tout. Elle ne sera dans cette histoire que ma Sancha Penso. J'ai dit. »

Ainsi songeait Marsupilania la Vaillante, que son rapide destrier entraînait vers son destin à une vitesse folle de cinquante à l'heure. L'asphalte s'allongeait devant elle, noir et nu. Tellement nu qu'elle eut une vision inconvenante et faillit finir dans le fossé. Alors qu'Uno commençait à donner des signes de fatigue parce qu'il avait besoin de prendre un peu de nourriture, la Vaillante avisa tout à coup une énorme pancarte sur laquelle était inscrite en lettres de feu la phrase suivante : Prochaine sortie, domaine enchanté de Logarithme, tâche de ne pas la rater, banane ! »  Et en plus petit, mais en caractères gras, comme sur l'écran de son ordi sacré : La Belle Monogramme sera sur ta droite en fin de bretelle de sortie, avec sa robe de Princesse de conte de fée, son chapeau tyrolien et son jambon. Si tu la loupes, tu es la reine des cloches. »

Marsupilania la Vaillante poussa un soupir de soulagement. Enfin, le Ciel se manifestait ! On ne l'avait pas abandonnée à son triste sort. Elle accéléra, au risque de rater la sortie. Mais Uno veillait : il se dirigea de lui-même vers la bretelle et après avoir traversé une fête foraine, Marsupilania arriva au péage, qu'elle paya sans (trop) sourciller. Puis elle se dirigea vers l'aire de stationnement qu'elle voyait sur sa droite. Plantée sur le bitume, un chapeau tyrolien sur la tête et un jambon à la main, une jeune femme vêtue d'une robe de Princesse de conte de fée attendait devant une pancarte aux caractères impressionnants : « Je suis la Belle Monogramme. J'attends Marsupilania, qu'elle se fasse connaître en descendant de son coursier et en faisant devant moi le grand écart. »

« Le grand écart, peste, elle y va fort ! pensa Marsupilania en rangeant Uno devant la jeune femme. La chandelle, je ne dis pas, mais ça ! » Elle jeta un regard à Monogramme et fit la moue. « Oui, elle est belle, certes. Mais il n'y a pas de quoi non plus en tomber à la renverse. » Elle descendit de sa monture. Monogramme la dévisagea sans aménité. « Je suis Marsupilania la Vaillante », dit notre héroïne. « Prouve-le, dit Monogramme. Le grand écart, vite ! » Dame Vaillante n'appréciait guère cet ultimatum. Elle était bien incapable de faire ce genre de gymnastique, eu égard aux nombres impressionnants de mois qu'elle avait passés dans son fauteuil. « Cette Belle Monogramme est bien prétentieuse, se dit-elle. Je vais lui rabattre vite fait son caquet. »

« Le grand écart ? répéta-t-elle avec un rire qui s'acheva en quinte de toux. Tu rêves ! J'ai les pouvoirs des sœurs Halliwell et j'ai des prémonitions. La dernière en date te concerne : j'ai vu arriver à grande vitesse une tarte qui allait s'abattre sur ton beau visage si tu exigeais de moi le moindre effort physique ! » « Une tarte ! s'exclama Monogramme, soudain troublée. Serais-tu pâtissière ? » « J'ai quelques dons dans ce domaine, répondit notre héroïne avec un sourire un peu fat. Mais cette tarte-là ne relève pas de l'artisanat alimentaire. »

La belle Monogramme leva le jambon qu'elle tenait à la main et le pointa vers son interlocutrice qui faillit vomir en voyant à quel point il était décomposé. « Ne prononce pas le mot « tarte » devant moi, exigea Monogramme. Il évoque des sensations trop étranges ! » « Et toi, flanque ce jambon à la poubelle, il pue atrocement ! » répliqua Marsupilania en se pinçant le nez. « C'est ta faute, aussi ! gronda Monogramme. Si tu n'avais pas glandé de façon éhontée sur cette autoroute, mon jambon fût encore consommable ! Ca fait deux jours que je t'attends et par cette chaleur, t'imagines-tu que le porc reste en l'état ? » Et d'un geste élégant, elle lança le jambon vers la poubelle qui ouvrait grand sa bouche, à cent mètres de là.

« Quel exploit magnifique ! dit Marsupilania en battant des mains. Tu es une tireuse experte ! Je retire ma tarte. » « Encore ce mot honni ! cria Monogramme. Je frémis rien qu'à l'entendre. Je me demande si, dans une existence antérieure, je n'ai pas été vendeuse en pâtisserie. Cela expliquerait ma réaction. Qu'en penses-tu ? » « Rien, fit Marsupilania. Monte sur Uno. Si nous voulons arriver à temps dans le domaine enchanté, nous avons intérêt à passer à la vitesse supérieure. »

La Belle Monogramme considéra Uno d'un œil assez critique. « Tu veux vraiment que je pose mon distingué postérieur sur ça ? » demanda-t-elle, choquée. « On ne m'avait pas dit qu'elle serait aussi emmerdante, songea notre héroïne, envahie tout à coup par un besoin pressant de se montrer vulgaire. Ni bien atteinte sur le plan psychique. Mais baste ! Faisons avec ce que nous avons. C'est ça ou courir à pied derrière Uno, répliqua-t-elle à voix haute. Choisis. » Avec un soupir qui en disait long, Monogramme se jucha sur le siège d'un mouvement gracieux tout en rejetant en arrière ses longs cheveux. « Et bien, puisqu'il le faut, au galop ! s'écria-t-elle. Que la sorcière prenne garde, nous arrivons ! »

Et dans un nuage de poussière, Uno prit sa course tandis que Marsupilania la Vaillante, pour le faire aller plus vite, le cinglait de virulents « Fiat ! Fiat ! Fiat ! » que reprenait Monogramme de sa douce voix de Princesse de conte de fée.

(Les deux héroïnes vont-elles parvenir enfin au domaine de Logarithme ? Que deviennent donc l'horrible Gudule et son Servile Séide ? Ce dernier va-t-il dresser un piège immonde à nos charmantes héroïnes ? Le prochain épisode vous le dira peut-être...)

Episode 4 : Où l'on fait la connaissance d'une troisième héroïne

L'immonde Gudule commençait à perdre patience. Comment, cela faisait exactement trois minutes et cinquante secondes que le Servile Séide était parti, et ce gros lourd n'était toujours pas revenu avec Marsupilania ficelée comme un saucisson sur le capot de sa Monture Crevassée ! Elle tira rageusement sur ses couettes et se fit très mal. « C'est à cause de cette larve asthmatique et poussive que je viens de m'infliger cette douleur atroce ! Attends voir, je vais lui secouer sa graisse quand il reviendra, et de la belle manière ! Voyons, que disent les tarots ? » Mais les tarots n'avaient rien à dire, aussi restèrent-ils silencieux. Après les avoir éparpillés dans tout le laboratoire maudit, Gudule partit à la recherche de la boule de cristal et exigea d'avoir une vision immédiatement. En conséquence, la boule se mit à briller et lui envoya l'image de Marsupilania et Monogramme qui, les cheveux au vent, semaient la terreur autour d'elles en déblayant d'un geste tout ce qui se trouvait sur leur passage. « Les pouvoirs des sœurs Halliwell sont trop dangereux, songea l'horrible sorcière. Il faut que je trouve un moyen de les neutraliser. Vite, connectons-nous sur Internet via mon ordinateur à pédales. »

S'installant sur la bicyclette reliée à un ordinateur hors d'âge, Gudule se mit à pédaler avec ardeur. Quand, enfin, l'écran s'alluma, il lui fallut encore donner quelques coups de jarrets pour établir la connexion Internet. « Voilà, voilà, murmura-t-elle. Que vais-je taper sur Google ? Voyons... Remèdes contre deux pétasses... Non, ça ne va pas. Heu ? Comment annuler les pouvoirs des sœurs Halliwell... Ca, c'est mieux, je devrais avoir une réponse rapide... Tiens, il y a un blog qui parle d'une certaine Gudule... Voyons... Mais c'est moi, ça !!!! Le dessin sur le deuxième épisode, c'est moi !...  Alors là, c'est trop fort ! Ma tronche sur un blog !... Et mon adresse ?????? Le château d'Onyx Noir ???? Attends que je lui mette un commentaire salé, à ce petit con... Non, il y a plus urgent... D'abord, éliminer les pouvoirs des trois amerloques débiles... Donc, je reviens sur Google... Voyons... Ben c'est ça... »

Pendant que Gudule tentait de déchiffrer la recette qui devait lui permettre d'ôter ses pouvoirs à Marsupilania, cette dernière et la Belle Monogramme continuaient leur route tout en encourageant le fier Uno qui, d'ailleurs, commençait à trouver ces deux exaltées un peu fatigantes avec leurs cris à la noix. La Belle Monogramme vociférait en faisant de tels moulinets avec son chapeau tyrolien que celui-ci finit par lui échapper des mains et alla coiffer un épouvantail à moineaux. « Malheur ! s'écria-t-elle. J'ai perdu ma coiffure ! Arrête-toi, Vaillante Marsupilania. Sans mon chapeau, je ne suis plus rien ! » « Pas le temps, jeta notre héroïne. Tu combattras sans chapeau, et puis voilà ! »

Alors qu'elles arrivaient à un croisement et que ces dames se démantibulaient la tête pour savoir s'il n'y aurait pas, par hasard, une indication quelconque, elles finirent par apercevoir sur le bord du chemin de droite, un gigantesque panneau qui avait échappé à leur vue : « Domaine de Logarithme, 10 kilomètres, suivez la flèche. » Sous le panneau, une jeune fille bien sous tout rapport faisait du stop tout en brandissant un écran d'ordinateur qui, visiblement, avait rendu l'âme. La Voix s'éleva tout à coup de l'allume-cigare (hors d'état) : « Dis-lui de monter, elle va vous accompagner. » Marsupilania s'insurgea : « Mais enfin, c'est inconcevable ! Personne ne m'a prévenue que nous serions trois ! Et comment voulez-vous qu'une troisième personne enfourche mon fier Uno ? On est déjà serrées comme des sardines, là-dessus. » « Je n'en sais rien et ce n'est pas mon problème, rétorqua la Voix. Je ne suis qu'un agent de communication, rien d'autre. Fais ce qu'on te dit. » Comme s'il n'avait attendu que cette autorisation pour intervenir, Uno alla se ranger de lui-même devant la jeune fille. « Aidez-moi ! s'écria cette dernière en se précipitant vers nos héroïnes. Mon écran d'ordinateur est mort, je dois aller chez le réparateur, c'est pas loin mais j'ai la flemme de marcher. » « Les détours sont impossibles, répliqua Marsupilania. Laisse ton bordel ici et monte, on doit aller chez Logarithme. » « Je me demande si une jeune fille comme moi peut suivre deux folles de votre espèce, dit la propriétaire de l'écran. Vous me paraissez assez spéciales dans votre genre et je ne veux pas m'embarquer dans une histoire tordue que je ne maîtriserai pas, merci, je sors d'en prendre. » « Parce que tu crois que nous maîtrisons quelque chose, nous ? répliqua Monogramme, très sarcastique. Cesse de déblatérer et monte. » « Je veux bien monter mais je ne veux pas laisser mon matériel sur le bord de la route. On risque de me le voler. » « Vu son état, ça parait difficile à imaginer, dit Marsupilania. Mais puisque tu y tiens, jette-le à l'arrière et installe-toi. » « Je ne me suis pas présentée, dit la jeune fille après avoir rangé son écran dans un coin. Je m'appelle Multimédia la Stressée. »

Ayant réussi à noter les différents éléments de la formule qui lui permettrait de rejeter les pouvoirs des sœurs Halliwell dans le néant intellectuel d'où on les avait inconsidérément tirés, Gudule se mit en devoir de psalmodier. Mais l'incantation était écrite en sanscrit médiéval. Et il fallait psalmodier avec l'accent ad hoc. Adonc, l'horrible Gudule en était à son trois mille deux cent cinquante deuxième essai lorsque son téléphone portable sonna. C'était le Servile Séide qui l'avertissait qu'il venait d'arriver près du Domaine Enchanté et qu'il allait tendre le plus machiavélique des pièges à nos trois valeureuses héroïnes dont l'une, d'ailleurs, ne savait encore pas qu'elle venait d'entrer dans une histoire dont elle aurait du mal à sortir.

Multimédia la Stressée ne mit pas (trop)  longtemps à comprendre pourquoi ses nouvelles compagnes parcouraient ainsi la campagne, juchées sur Uno, le fier destrier. « En fait, ce Logarithme, je crois bien que je le connais, dit-elle. C'est effectivement un Prince Charmant et nous nous sommes rencontrés à la fac il y a un certain nombre d'années de cela. Rassurez-vous, continua-t-elle vertueusement, il ne s'est rien passé entre nous. » « Mais nous ne sommes pas effrayées, dit Monogramme. C'est cependant une curieuse coïncidence. Comme c'est étrange ! » « C'est d'autant plus étrange qu'il m'a dit partager son existence avec une certaine Monogramme. Ce ne serait pas toi, par hasard ? » La Belle Princesse de Conte de fée tourna vers Multimédia un visage courroucé. « Moi ? Vivre avec un Logarithme ? J'ai toujours eu horreur des mathématiques. » « Et pourtant, il me semble que c'est toi, il m'a montré ta photo, poursuivit Multimédia. Et même que tu étais avec lui le soir de sa disparition. Ah oui, parce que, je ne vous ai pas tout dit : le Logarithme en question a disparu un beau soir et on ne l'a jamais retrouvé. » « Ca pourrait être le même Prince Charmant que celui qui est enfermé dans le Domaine Enchanté, convint Marsupilania. La sorcière l'aurait enlevé et... » « Ca ne tient pas debout ! tempêta Monogramme. Je suis bien sûre de n'avoir jamais rencontré ce Logarithme. Je m'en souviendrais, quand même ! Quoique... Etant donné que j'ignore totalement ce que je viens faire dans cette histoire et pourquoi je me trouve là... » « Ah, tu vois ! insista Multimédia. Je vais te dire, moi, ce qui t'est arrivé : on t'a retrouvée à plat ventre par terre, dans les vaps, et tu étais toute seule. Vous sortiez du cinéma. » « A plat ventre et dans les vaps ????? rugit la Belle Monogramme. Tu m'as bien regardée, oui ? Ai-je une plastique à me rouler par terre ????? » Elle avait l'air si furieux que Multimédia en fut ébranlée. « Alors, je me trompe sans doute », convint-elle. « Pas sans doute, sûrement », dit Monogramme et la conversation s'arrêta parce qu'un énorme dragon se dressa tout à coup devant la fière monture et se mit à cracher du feu dans tous les sens.

(D'où vient ce dragon ? Qui  l'a envoyé ? Est-ce l'horrible Gudule ? Et la sorcière parviendra-t-elle à prononcer correctement sa formule ? Quant au Servile Séide, quel piège monstrueux a-t-il l'intention de tendre à nos pures et touchantes  héroïnes ? Un peu de patience est nécessaire pour le savoir...)

EPISODE 5 : Où les choses commencent à se gâter pour les pures héroïnes

Dans le château d'Onyx Noir bâti en haut d'une montagne plus haute que l'Everest et battue par des vents de neige et de glace, Gudule l'Infâme psalmodiait toujours rageusement la formule en sanscrit médiéval. A force de hurler des insanités, sa voix s'était réduite à un mince filet presque inaudible, et ce fut dans un chuchotement dont la ressemblance avec une bouillie était indéniable qu'elle arriva ENFIN à prononcer correctement cette @µ§£$ d'incantation. Le résultat ne se fit pas attendre. Penchée sur sa boule de cristal, l'abominable sorcière vit quelque chose de bizarre s'échapper de la bouche de Marsupilania, puis de ses oreilles et enfin de ses narines. Ce quelque chose voltigea gracieusement un instant autour d'elle, prit une assez jolie couleur rose, puis s'en alla tranquillement se pendre à une branche d'arbre, attendant tranquillement que quelqu'un vienne s'emparer de lui/d'elle (au choix). Gudule poussa un chuintement de joie : « Oh exécrable ennemie, te voilà maintenant à ma merci ! », s'écria-t-elle ou du moins essaya-t-elle mais comme elle était totalement aphone, ce cri de victoire ne résonna nullement dans le laboratoire maudit. Alors, puisqu'elle ne pouvait plus parler, elle agita les bras dans tous les sens, dessina dans l'air d'incompréhensibles graffitis et le résultat fut l'apparition, sur la route, du dragon crachant feu et flamme, apparition sur laquelle s'était terminé notre précédent épisode.

« Fais quelque chose, dit Monogramme en désignant la bestiole qui fulminait. Il va nous cramer, ce con ! Utilise les pouvoirs des sœurs Halliwell ! Fige-le ! » Et tandis que la Belle Monogramme tenait le volant à la place de notre héroïne, Marsupilania la Vaillante jeta ses mains en avant dans un geste aussi dramatique qu'élégant. Le dragon continua de bouger comme cent mille diables. « Envoie-le sur Mars ! » conseilla Monogramme, dépitée. Nouveau geste, nouvel échec. « Je me demande si le fait d'avoir une prémonition serait bien utile dans ce cas », dit Marsupilania, dubitative -et interloquée parce que ses pouvoirs se révélaient inefficaces. « J'en ai une, de prémonition, pleurnicha Multimédia. On va finir en steaks grillés, toutes les trois. » « Que tu es donc défaitiste ! » dit Monogramme en tirant la langue au dragon qui, de surprise, cessa trois secondes de cracher du feu. Mais le brave Uno n'était pas du genre à plier le capot devant un dragon. Aussi se lança-t-il à l'assaut de l'horrible bête et lui rentra-t-il dedans à un endroit où ça fait particulièrement mal. Puis il recula, décidé à prendre encore plus d'élan pour achever son travail. Mais le dragon, ne tenant pas du tout à finir en dragonne, partit en courant et nos héroïnes poussèrent un soupir de soulagement. « Chère monture, nous te devons une fière chandelle ! » dit Marsupilania, et elle caressa le levier de vitesses. « Plus jamais je ne dirai de mal de toi », assura la Belle Monogramme qui avait sorti de sa poche un miroir et se contemplait avec une moue de désespoir. Son brushing avait lui aussi tourné les talons dans la bataille. « Avez-vous vu dans quel état je vais me présenter au Charmant Logarithme ? murmura-t-elle. C'est une honte. Jamais Princesse de conte de fée n'a été si mal coiffée ! »

Ces dames s'étant un peu remises de leurs émotions, elles poursuivirent leur route. Le panneau avait annoncé dix kilomètres avant le Domaine Enchanté, mais elles avaient l'impression que le voyage n'en finissait pas, d'autant plus que les obstacles n'arrêtaient pas de choir devant elles : ce fut d'abord une reine qui voulut à tout prix leur couper la tête, puis un chasseur qui voulut leur tirer dessus, puis un garde qui désira ôter son cœur à Monogramme, et enfin un faux réparateur d'écran d'ordinateur qui faillit rendre celui de Multimédia encore plus naze qu'il n'était. Cela devenait lassant. Quand, enfin, arriverait-on au Domaine ?...

Gudule l'Horrible, qui était bien entendu à l'origine de toutes ces apparitions, avait réussi à soigner son aphonie avec moult potions diverses, et conversait au téléphone avec le Servile Séide. Ce dernier venait de l'avertir que le piège était prêt. Nous devons donc maintenant nous rendre au bord de la rivière qui ferme le Domaine Enchanté.

Le Servile Séide avait terminé ses préparatifs. L'embuscade était tendue et le piège était si inouï et si subtil qu'il ne pouvait que fonctionner. Il ne restait plus qu'à prévenir sa sorcière adorée. Son téléphone portable sonna alors qu'il composait le numéro du laboratoire maudit. C'était Gudule, en pleine crise de démence. « Prends garde, Servile Séide ! glapit-elle. Elles ne sont plus deux à présent, mais trois ! Je l'ai vu dans la boule ! Et j'ai tout compris ! Ce sont Les Trois M ! Leurs pouvoirs sont encore plus terrifiants que ceux des sœurs Halliwell ! » Le Servile Séide eut un tel sursaut que le portable lui échappa des mains et comme il s'était trop approché de la rivière enchantée, l'appareil chut dans les flots et fut emporté en quelques secondes, tandis que la voix de Gudule continuait de faire « blou,bloub,bloub ». Le Servile Séide se tordit les mains. « Oh bon sang, qu'est-ce que je vais prendre quand elle saura que j'ai paumé le portable ! Si j'essayais de le repêcher ? » Mais le temps que cette pensée prît forme et naquit dans son cerveau puis fût transmise aux nerfs moteurs, le portable avait déjà fait trois fois le tour du domaine en répétant immuablement « bloub, bloub, bloub ». « Qu'a-t-elle voulu dire par Les Trois M ? se demanda le Servile Séide. Ma vie serait-elle en danger ? Mais j'entends le bruit de galop mécanique d'un fier destrier ! Elles arrivent ! » Il redressa les épaules, tenta de se faire imposant. « Elles ne passeront pas ! Une fois Marsupilania neutralisée, je m'occuperai de l'autre. La Belle Monogramme se retrouvera toute seule parce que j'emmènerai mes deux prisonnières au château d'Onyx Noir et elle ne pourra jamais traverser seule la rivière enchantée. » Un sourire odieux tordit les lèvres de l'odieux Servile Séide. « Ah, adorable Gudule, tu n'as pas raté ta cible le soir où tu as enlevé le Charmant Logarithme à cette ignoble Monogramme ! Ton élixir a agi : ils ne se souviennent de rien et ne se reconnaîtront pas ! »

Le bruit du fier coursier devenait de plus en plus insupportable. Pétaradant comme quinze diables, portant en croupe nos trois exaltées qui hurlaient des imprécations aux quatre vents, Uno apparut au bout de la grande allée du Domaine. Le Servile Séide éclata d'un rire sinistre. « A nous trois, les M ! Je ne donne pas cher de votre peau ! » et il disparut derrière les buissons.

(Quelle est donc la nature du piège que le Servile Séide a tendu à nos pures héroïnes ? Vont-elles tomber dedans ? Logarithme et Monogramme se sont-ils réellement connus avant cette étrange aventure ? Ces dames sans peur et sans reproche sont-elles donc perdues ?... Le conteur va réfléchir à tout ça avant de donner la réponse, dans le prochain épisode.)

EPISODE 6 : Piège pour Cendrillon

Gudule l'Infâme n'avait pas eu besoin de contempler sa boule de cristal pour comprendre ce qui était arrivé au portable du Servile Séide, vu qu'elle avait reçu en pleine figure une giclée d'eau enchantée qui avait dissous sous mascara et fait disparaître sa teinture. De sorte que les couettes autrefois noires étaient désormais d'un abominable blanc tirant sur le jaune décoloré. Elle éclata en imprécations et couvrit son Servile Séide d'injures. Puis, ayant réparé à la va comme je te pousse les dégâts (de toutes façons, rien ne pouvait dissimuler son âge avancé), elle essuya la boule avec un mouchoir taché de gras et pencha son horrible face vers ce miroir au fond duquel se tapissait l'avenir sombre, mais vraiment très sombre, de nos héroïnes. « Il est quand même arrivé à dresser son piège, cet abruti ! Enfin son piège ! Ah ! Je ris ! » Et elle mit sa menace à exécution.

Les cornues du laboratoire maudit se fissurèrent d'horreur. Le carrelage se fendit en mille morceaux et Gudule, prise d'une véritable crise de délire, se mit à se trémousser comme une houri défoncée et prise d'une démangeaison subite sous la plante des pieds. Revenue à la raison, elle essaya de s'arrêter mais en vain. « Que m'arrive-t-il, tout à coup ? songea-t-elle, incapable de retrouver la maîtrise de ses gestes. Je me sens possédée par une force intérieure qui m'oblige à me trémousser sur ce carrelage délité. Par mes couettes, le pouvoir des M se manifesterait-il déjà ? » Et malgré ses efforts, elle dansait, dansait, se contorsionnant dans tous les sens.

Tandis qu'elle virevoltait, couettes à l'horizontal et maquillage à nouveau dégoulinant à cause de la sueur, le Servile Séide, inconscient du drame qui venait de frapper sa bien-aimée, attendait, dissimulé derrière son taillis. Uno avait stoppé sa course dans la prairie qui bordait la rivière. Nos héroïnes, avant de descendre de leur monture, hurlèrent en cœur La Carmagnole, histoire de prouver à l'Horrible Sorcière qu'elles n'avaient pas peur d'elle. Le Servile Séide retint à grand-peine un gémissement de souffrance. « Misère, ce qu'elles peuvent chanter faux ! Pourquoi ma bien-aimée veut-elle les kidnapper ? Il faudrait les abattre sans sommation ! »

« Nous voici arrivées ! » s'exclama Marsupilania la Vaillante et d'un coup de jarret vigoureux, elle sauta sur le sol et s'y aplatit de tout son long. Multimédia la rejoignit immédiatement. « T'es-tu fait mal, ô Vaillante ? » demanda-t-elle tandis que notre héroïne se faisait la réflexion que sa souplesse d'antan l'avait définitivement quittée. « Non, dit-elle en se relevant péniblement. Ca ira. » « Quelqu'un peut-il m'aider à descendre ? » minauda la Belle Monogramme. Ses compagnes la regardèrent avec des sentiments mitigés. « N'exagère pas, fausse Princesse, dit Marsupilania. Saute, comme tout le monde ! » « C'est moi qui dois délivrer Logarithme, répliqua Monogramme qui, entre temps, avait eu quelques révélations quant à son destin. Je suis l'héroïne du conte suivant. Alors à ce titre, j'ai droit à des égards. » « C'est ça, fit Marsupilania en entraînant Multimédia vers les buissons. Quand tu auras fini ta crise de mégalo, tu viendras nous rejoindre. » « Mais elles vont me laisser toute seule, ces deux pommes ! dit Monogramme, outrée. Enfin, voyons, c'était pour rire ! » Et elle sauta à terre si gracieusement que Marsupilania en grogna de dépit. « Que crois-tu qu'il y a derrière ces buissons, ô Vaillante Marsupilania ? » s'enquit Multimédia en posant son écran d'ordinateur à terre parce qu'il commençait à peser vraiment lourd entre ses faibles petites mains. « Il n'y a rien », assura Monogramme. « Oh que si ! » dit Marsupilania. Elle fronça le nez. « Je sens quelque chose... On dirait l'odeur d'un ordi sacré... Allons voir. » « Prenons garde, avertit Monogramme. C'est peut-être un piège. »

Marsupilania la Vaillante était une pure héroïne sans peur et sans reproche mais elle avait quand même quelques petits défauts dont le plus flagrant était de ne pas écouter les avertissements qui lui étaient envoyés par quelque canal que ce fût. Aussi négligea-t-elle l'intuition de la Belle Monogramme et entraîna-t-elle ses compagnes derrière le taillis d'où s'échappait une odeur bien connue. Et que découvrirent nos héroïnes...

Un ordinateur, un nouvel ordi tout neuf, rutilant, scintillant, luisant de mille feux ! Sur l'écran s'étalaient tous les programmes et Marsupilania ne put retenir un gémissement de convoitise lorsqu'elle vit que le nouvel ordi contenait tous les jeux vidéos, les logiciels photos et cinématographiques dont elle rêvait depuis des éternités. On lui avait même gentiment ouvert un blog sur lequel elle pouvait écrire toutes les insanités qui lui passaient par la tête. « Regardez ! s'écria-t-elle, émerveillée. Le Ciel m'a récompensée de mes efforts. J'ai un nouvel ordi sacré et lui au moins, il ne rame pas ! » Multimédia tomba à genoux et joignit les mains. « Rendons grâce », dit-elle. Mais la Belle Monogramme ne cessait de se tourner dans tous les sens. « C'est bizarre, cet ordi en plein milieu d'une prairie, murmura-t-elle. Et d'abord, où est-il branché ? » « Qu'importe ! gémit Marsupilania, hypnotisée. Tous ces jeux vidéo, toutes ces photos ! Il y a même celle du CDC ! Bon, ce n'est pas la meilleure, soit dit entre nous. Mais tant pis. Alléluia ! « Ca va mal finir, grommela Monogramme en se plantant devant l'ordi. Ca sent le coup fourré à plein nez. Réveillez-vous, les deux extasiées ! » Elle fit lentement le tour de la table sur laquelle était posé l'ordi magique. Aucune prise, pas de fil, rien. « C'est un piège de la sorcière ! cria-t-elle tout à coup. Filons, les filles, vite ! » Mais l'avertissement venait trop tard. Avec un hennissement de joie, le Servile Séide surgit de derrière son buisson, un aérosol à la main. Nos trois héroïnes n'eurent pas le temps de réagir, elles reçurent au visage un jet de gaz soporifique. Marsupilania s'effondra dans l'herbe, les bras en croix ; Multimédia se recroquevilla sur le sol en un tas plus ou moins esthétique et la Belle Monogramme chut élégamment dans un bouquet d'orties. « Ah ! jubila le Servile Séide, je les ai eues, les trois M ! Finalement, elles étaient moins redoutables que prévu. Et en tous cas, elles ne valent pas les sœurs Halliwell ! » Il se tourna vers le piège qui continuait à scintiller dans une lumière dorée. « Va ! Regagne le château d'Onyx Noir et dis à ma bien-aimée que le piège a fonctionné ! » Aussitôt, le faux ordi reprit sa forme originelle, à savoir celle du corbeau empaillé qui veillait sur les cornues de la sorcière maléfique. Il agita ses ailes de paille et s'envola avec la grâce d'un presse-papier en bronze. Le Servile Séide examina le corps de ses trois victimes puis, crachant dans ses mains, il empoigna Multimédia et la tira vers sa Monture Crevassée, dissimulée derrière un bosquet. Il fit de même avec Marsupilania et avant de refermer les portières, s'assura qu'elles étaient bien évanouies et ficelées à l'instar d'une rosette. Il revint vers la Belle Monogramme, toujours résidente du pays des rêves. « Ma Gudule adorée m'a dit de la laisser là, murmura-t-il. Je veux bien, mais je me demande si c'est très prudent. Enfin, tant pis ! Je vais lui envoyer encore une dose de l'aérosol, pour être bien sûr qu'elle ne viendra pas jouer les trouble-fête. » Puis il retourna vers sa Monture Crevassée et lui ordonna de regagner le château d'Onyx Noir.

(Ici, le lecteur sera peut-être désolé d'apprendre que le conteur va abandonner la Belle Monogramme pour mettre ses pas dans ceux de Marsupilania et de Multimédia. Mais que l'on ne désespère pas : nous retrouverons la Princesse de Conte de fée plus tard, et nous connaîtrons l'intégralité de son destin dans le conte suivant, Logarithme et Monogramme. Adonc : que vont devenir nos pures héroïnes ? Le château d'Onyx Noir leur réserve-t-il d'abominables surprises ? Quels supplices raffinés l'Odieuse Gudule a-t-elle inventés dans son esprit tordu ? Parviendront-elles à rejoindre leur malheureuse compagne, couchée dans son bouquet d'orties ? Tant de questions auxquelles il va falloir répondre dans le prochain épisode...)

Episode 7 : Le chemin de croix du Servile Séide

Après sa séance de gymnastique extrêmement agitée, l'Ignoble Gudule avait fini par retrouver le contrôle de ses mouvements ; elle s'était laissée tomber sur le carrelage du laboratoire maudit, ruisselante de sueur, et, épuisée, s'était endormie.

Pendant ce temps, la Monture Crevassée du Servile Séide gravissait vaille que vaille la côte qui menait au repaire de la sorcière, ce fameux château d'Onyx Noir perché en haut d'une montagne, etc. etc. Le Servile Séide avait eu la bonne idée -et surtout la prudence- de ligoter ses prisonnières d'une telle façon qu'elles ne pouvaient pas bouger le petit doigt. Il avait oublié de jeter dans la rivière l'appareil photo numérique et celui-ci pendouillait toujours à la ceinture de Marsupilania. Mais le Servile Séide ne s'en souciait guère ; il pensait que sa Gudule adorée saurait toujours tirer profit de cette arme qu'on lui mettait entre les mains.

Il avait cependant commis une autre faute, et cette dernière allait se révéler fatale à son psychisme. Marsupilania et Multimédia étaient certes enroulées dans des kilomètres de ficelle, mais elles avaient encore la possibilité de parler, car le Servile Séide avait omis de leur coller un morceau de bon vieux scotch bien épais sur la bouche. Et ce qui devait être un voyage de retour triomphal se transforma en abominable cauchemar. A peine sorties de leur sommeil, nos deux héroïnes commencèrent par insulter leur ravisseur. Ce déluge d'insanités ne le troubla nullement. -il en avait entendu d'autres, et de bien meilleures, sortir de la bouche de Gudule. Constatant le nul effet de leurs injures sur le Servile Séide, elles s'essayèrent à une autre exaction : avec une perversité inouïe chez une héroïne aussi pure, Multimédia mit la conversation sur le programme de français dans les écoles, collèges et lycées et commença à réciter le guide du parfait enseignant de français, préface comprise. Ca, c'était vraiment ignoble et le Servile Séide en frissonna jusqu'au plus profond de lui-même, surtout que Marsupilania avait entrepris de les régaler, en contrepoint, d'une conférence sur la didactique professorale. La sueur perla au front du conducteur : ces greluches n'allaient pas s'arrêter, oui ? Et maintenant, on passait à la construction d'une séquence sur l'utilisation du c cédille ! Il y avait de quoi vomir. Le Servile séide conserva toutefois son sang-froid et essaya de penser à autre chose. La Monture Crevassée ahanait et il avait besoin de toute sa concentration pour éviter au véhicule de verser dans les vertigineux ravins qui s'ouvraient à chaque tournant.

Alors que le Servile Séide vouait les didacticiens de tout poil à tous les tourments de l'enfer et que la Monture Crevassée avait presque atteint le haut de cette montagne plus haute que l'Everest et qu'il ne restait plus qu'un tout petit kilomètre à faire dans le vent de neige et de glace, ses deux prisonnières sortirent leur arme la plus redoutable : elles se mirent à chanter, et pas n'importe quoi, la chanson préférée de Marsupilania « Youkaïdi, Youakaïda... »

C'en fut trop pour les nerfs du pauvre Servile Séide. Il éclata en sanglots. Ses deux bourreaux poussèrent quelques cris de joie avant d'entonner à nouveau à pleine voix leur refrain préféré. « Assez ! » hurla le Servile Séide et il se retourna pour leur filer une paire de baffes ; la Monture Crevassée en profita pour aller s'encastrer dans un mur de neige et s'immobilisa, à moitié assommée. C'était vraiment trop bête, cette fausse manœuvre. Mais ce qui aurait pu passer pour une tentative de suicide allait cependant sauver la vie et surtout la raison de notre malheureux Servile Séide. Il n'était plus qu'à cent mètres du pont-levis qui donnait accès à la cour du château. D'accord, il lui faudrait traîner ces deux sacs à patates jusqu'à l'ascenseur de la Grande Tour, mais au moins, le silence était revenu ! La bouche grande ouverte et remplie de neige et de glace, Marsupilania et Multimédia le foudroyaient du regard et tentaient vainement d'articuler quelques « youkaka » provocateurs. « Là ! s'exclama le Servile Séide. Vous l'avez cherché, les connasses ! Maintenant, vous allez la fermer ! » « Hon ! » fit Marsupilania, extrêmement mécontente. « Hon ! » répéta à tout hasard Multimédia. C'était peut-être un mot magique emprunté au vocabulaire des sœurs Halliwell et elle ne risquait pas grand-chose à le prononcer aussi -surtout qu'il n'avait vraiment rien de compliqué.

Dans les brumes de son sommeil, la Sorcière maléfique entendit le bruit d'une porte d'ascenseur. Elle se redressa, encore un peu étourdie, mais prête à réserver à ses deux visiteuses un accueil triomphal. « Je n'ai pas eu le temps de vérifier mon matériel de torture, pensa-t-elle. Cela ne fait rien, il marchait très bien la dernière fois que je l'ai essayé sur le Servile Séide. » Et elle alla ouvrir la porte.

Ce dernier entra, tirant d'une main une Multimédia qui gigotait dans tous les sens et de l'autre une Marsupilania qui aurait bien voulu faire comme sa compagne mais n'y arrivait pas. « Pourquoi ces deux idiotes ont-elles la bouche pleine de glace ? se demanda Gudule, surprise. C'est encore une des initiatives stupides du Servile Séide ! » Et elle ordonna : « Enlève-leur ça tout de suite ! » Immédiatement, le Servile Séide se mit à pleurnicher. « Es-tu bien sûre de toi, ma Gudule adorée ? » dit-il en émettant quelques sanglots car la simple hypothèse de devoir subir à nouveau ces piaillements lui donnait des envies de suicide immédiat. « Ne veux-tu pas au contraire que je scelle définitivement leurs lèvres ? Je t'assure que tu aurais tout à y gagner. » « Et comment veux-tu qu'elles répondent à mes questions si elles ont la bouche scellée, triple buse ? glapit la Sorcière. Ote-leur cette glace ! » Le Servile Séide se redressa de toute sa hauteur et croisa les bras sur la poitrine. « Non, dit-il fermement. Je refuse d'obéir. » « Comment ? » demanda Gudule et il ne resta plus sur le carrelage qu'une paire de chaussettes sales. « Voilà ce qui arrive quand me contrarie », s'énonça majestueusement Gudule en se penchant. Et elle alla mettre les chaussettes dans le coffre à linge, se réservant de rendre au Servile Séide sa forme humaine quand elle aurait besoin de lui.

Allongées sur le carrelage du laboratoire maudit, nos deux héroïnes envoyaient à la Sorcière des regards furieux, mais, au fond d'elles-mêmes, n'en menaient pas large. Gudule releva ses manches. « Bon. Attachons-les au poteau de torture et après seulement, on leur enlèvera leur bâillon de glace. » Un geste suffit et nos deux pures héroïnes se retrouvèrent ligotées chacune à un poteau. Elles étaient certes furieuses, mais bien marries aussi. Elles s'étaient fait avoir dans les grandes largeurs. « Voilà ce que c'est que de jouer les héroïnes quand on n'en a pas vraiment envie, songeait Marsupilania. Je suis clouée à ce pilori d'ignominie et je risque de finir comme Jeanne d'Arc. Ah, Ciel, aide-moi ! »

(L'appel désespéré de notre héroïne trouvera-t-il une réponse ? Que réserve Gudule à nos charmantes mais imprudentes jeunes dames ? Le Servile Séide est-il condamné à finir dans un lave-linge ? Que d'interrogations haletantes ! La suite bientôt...)

Episode 8 : Un interrogatoire dramatique

Gudule la sorcière jouait les fanfaronnes devant ses deux prisonnières mais en fait, elle n'était pas si sûre d'elle que cela. Le lecteur peut légitimement être étonné de cette affirmation qui va trouver de suite son explication : ce qui protégeait (pour l'instant) notre vaillante héroïne des exactions de l'Infâme Gudule, c'était l'appareil photo numérique qui continuait de pendre lamentablement (et inutilement pour l'instant) à la ceinture de Marsupilania. La sorcière n'osait pas s'en approcher, encore moins le toucher, de peur de déclencher le flash mortel. De plus, Gudule ignorait comment se manipulait ce genre d'appareil, n'ayant pas réussi à trouver sur Internet le mode d'emploi. Aussi décida-t-elle de ne pas s'attaquer à cette arme mortelle et de concentrer toutes ses forces sur l'interrogatoire des deux prisonnières. Elle ne savait absolument pas ce qu'elle allait bien pouvoir leur demander, mais c'était secondaire. Rien que l'expression orale de sa haine séculaire et de son plus parfait mépris lui prendrait déjà un bon moment. On verrait ensuite.

Ligotée à son poteau, Marsupilania, qui ne pouvait toujours pas parler, tendait ses muscles de toutes ses forces pour essayer de faire craquer les liens ; tentative tellement dérisoire que nous ne nous étendrons pas sur le résultat, négatif, on s'en doute. Pendant ce temps, Multimédia avait eu une absence et, bien loin du laboratoire maudit, songeait à son écran d'ordinateur abandonné sur l'herbe. « Pourvu que personne ne me le vole, pensait-elle. Il est encore sous garantie et je fais comment, après, pour me le faire remplacer ? Si seulement Monogramme avait la bonne idée de le planquer quelque part... » Un couinement strident la fit revenir à la triste réalité. Gudule avait commencé son chapelet d'insultes et le déroulait sans faiblir, avec une imagination lexicale qui laissa Multimédia pantoise. Elle se demanda pourquoi sa compagne ne répondait pas puis se souvint que le morceau de glace ne devait toujours pas avoir fondu. C'était d'ailleurs bizarre ; depuis le temps, il aurait dû être liquéfié.

Marsupilania se faisait les mêmes réflexions, en y ajoutant quelques éléments de son cru. Les cris perçants de Gudule lui donnaient mal à la tête et puisqu'elle ne pouvait pas parler, elle essaya de penser. La seule image qui lui vint en tête fut celle du CDC en train de faire une conférence sur une plage à des gens en maillots de bain. Qu'est-ce qu'il foutait là alors qu'il était censé être en croisade ? Elle n'eut pas le temps d'approfondir sa réflexion. Gudule s'approcha, introduisit un doigt dans sa bouche et enleva la pierre qui faisait office de bâillon. « C'était donc ça ! se dit Marsupilania, soulagée. Je me disais aussi, cette glace est bien longue à fondre. » Multimédia ayant subi le même traitement, la sorcière, ayant terminé sa litanie, se planta devant nos deux héroïnes.

« A nous deux, maintenant, mes jolies ! » s'exclama-t-elle. Marsupilania fit entendre un reniflement méprisant. « Trois, espèce de myope ! rectifia-t-elle. Compte sur tes doigts si tu n'y arrives pas de tête ! » Gudule ne tint pas compte de cette savante mise au point. « Je veux savoir par quels moyens vous comptiez délivrer le Charmant Logarithme, à présent que tu n'as plus les pouvoirs des sœurs Halliwell. » « J'espère que tu n'attends pas de réponse précise à cette question idiote », répliqua Marsupilania, incapable de répondre autre chose parce que de plan et de moyens, il y avait nib. « Oh mais si, insista Gudule avec un affreux sourire. J'ai tout mon temps. Vous finirez bien par craquer, malgré le pouvoir des trois M ! D'ailleurs, pour ce qu'il vous sert, ce pouvoir, vu que Monogramme est restée dans la prairie ! Allons, je vous donne encore cinq secondes et je vais chercher de quoi vous torturer un peu. Toujours rien ? Parfait. » Et Gudule se dirigea en ricanant vers le bric-à-brac qui encombrait un coin du laboratoire maudit.

« Que veut-elle dire par le pouvoir des trois M ? » interrogea Multimédia à voix basse. « Je n'en sais fichtre rien, dit Marsupilania. On ne m'avait pas avertie de tout ça. Il faut avouer que dans le genre agence de renseignements, le Ciel est assez nul. » A peine avait-elle prononcé ces paroles blasphématoires que la voix retentit en elle : « Retire ce que tu viens de dire tout de suite, sinon, je ne te donne pas le moyen de vaincre Gudule l'Infâme ! » « Bon, je retire, je retire, dit Marsupilania. Alors ? » « Alors, lamentable héroïne, si tu utilisais ton appareil photo numérique ? » « Je ne peux pas le prendre, je vous signale, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, que je suis ligotée», rétorqua Marsupilania, froissée. Elle trouvait le terme « incapable » franchement dur. Et injuste. « Le pouvoir des M peut fonctionner sans Monogramme, dit la voix. Bon, c'est vrai, en moins efficace. Mais il suffit de connecter ton esprit sur celui de Multimédia et vous aurez suffisamment de forces pour faire sauter vos liens. » « Et je fais comment, pour me connecter ? » demanda Marsupilania. « La notice d'explication est dans la poche de ta jupe », dit la voix et elle se tut. « J'ai la vague impression que la réplique était ironique, songea Marsupilania qui avait de temps en temps de redoutables éclairs de lucidité. Voyons, concentrons-nous et essayons d'entrer dans l'esprit de Multimédia... Oh là là, quel bordel ! Elle ne pourrait pas faire le tri dans ses pensées... Et le ménage dans son cerveau... »

Alors que notre vaillante héroïne tentait de neutraliser les parasites indésirables qui hantaient l'esprit de Multimédia, Gudule revint, portant à bout de bras un matériel étrange, fort vieux en vérité, et rouillé, qu'elle laissa tomber aux pieds de ses captives. Multimédia poussa un cri d'effroi. « Ahi ! Mais on n'est pas au Moyen Age, là ! » s'écria-t-elle. « On est au siècle qui me plait, rétorqua Gudule. Si tu n'aimes pas la rouille et les grincements, il fallait faire en sorte de m'échapper, grosse niaise ! » Et elle entreprit de mettre un peu d'ordre dans ses différents outils. Au même moment, Marsupilania, dans un sursaut suprême de sa volonté, parvint à établir la connexion.

Episode 9 : Où l'on s'aperçoit qu'un appareil photo numérique est finalement une arme redoutable, mais pas forcément pour celle à laquelle on pense.

L'Immonde Gudule cessa tout à coup de tripoter ses instruments et se frappa le front, comme si elle avait oublié quelque chose d'important. Elle se releva péniblement et s'approcha de la boule de cristal qui scintillait sur la table. Ce faisant, elle ne put surprendre le tressaillement de surprise de Multimédia qui entendit tout à coup dans son esprit Marsupilania lui demander si elle la recevait « cinq sur cinq ». Pendant que l'échange télépathique prenait forme, Gudule, penchée sur la boule, marmonnait des paroles incompréhensibles, ponctuées ça et là d'atroces éclats de rire ; prise d'une soudaine crise de folie, elle empoigna la boule et se livra à d'étranges contorsions tout en ricanant d'une façon tellement odieuse et insoutenable que Marsupilania, interrompant un instant sa spirituelle conversation avec Multimédia, la pria fermement de cesser ses horripilantes manifestations sonores. La sorcière n'en tint nullement compte. « Ces hululements sont atroces, dit Multimédia en frissonnant. Je n'entends même plus ce que tu penses. » « Concentre-toi sur les liens, ordonna Marsupilania. On m'a assuré que nous avions la force de les faire craquer. » « Qui, « on » ? fit Multimédia, tout à coup soupçonneuse. Tu es sûre que ce n'est pas un piège ? » « Fais ce que je te dis. De toutes façons, au point où l'on en est... »

La sorcière survoltée cessa enfin ses glapissements et sa danse de Saint Guy et reposa la boule sur la table. Sa face pustuleuse rayonnait d'une abominable joie. Elle se tourna vers ses prisonnières. « Ah, vous pouvez fermer les yeux ! s'écria-t-elle. Ne pas voir ne signifie pas ne pas sentir ! A moi les brodequins et les pièges à loup ! » Et elle s'élança vers son matériel. Juste au moment où les forces psychiques conjuguées de nos deux héroïnes avaient atteint leur degré maximum. Les liens craquèrent avec un bruit sinistre et tombèrent aux pieds des ex captives. « Ah ! » cria Gudule, épouvantée. Elle n'eut pas le temps d'en dire plus. Multimédia s'était jetée sur elle et l'avait renversée à terre, si violemment que la sorcière s'était à moitié assommée sur son attirail. « Dépêche-toi, cria Multimédia. Prends l'appareil photo numérique et envoie-lui un coup de flash dans la figure ! » « Dépêche-toi, c'est vite dit, grommela Marsupilania, encore engoncée dans les bouts de ficelle qui pendaient tout autour d'elle. Je voudrais t'y voir, tiens ! »

Gudule remuait doucement la tête, encore au pays des rêves, mais elle n'allait pas tarder à revenir à elle. Multimédia la maintenait comme elle le pouvait. « Mais enfin, grouille, bon sang ! s'exclama-t-elle. Qu'est-ce que tu fais ? » « Il est coincé dans ma ceinture, je ne peux pas le détacher », geignit Marsupilania qui tirait comme une folle sur cette bon dieu d'attache. Ses gestes n'étant cependant pas très assurés, elle posa inconsidérément le doigt sur le déclencheur et l'éclat d'un flash vint frapper Multimédia qui vit trente-six chandelles. « Eh là, ce n'est pas moi qu'il faut dissoudre ! protesta-t-elle vigoureusement. Vise cette atrocité ! » « Je fais ce que je peux, dit Marsupilania. Tant pis, allons-y au jugé » et elle appuya de nouveau. Rien ne se passa. Nouvel essai, aussi raté que le précédent. Gudule poussa un gémissement et ouvrit les yeux. « Mais qu'est-ce que tu fiches ! brama Multimédia. Tu l'envoies, cet éclair, oui ! » « Et merde ! explosa Marsupilania. Les piles sont mortes, j'ai oublié de les changer avant de partir. Il n'y a plus de flash ! » Le ricanement de Gudule se mêla au cri d'effroi de Multimédia. La sorcière se débarrassa sans difficulté de Multimédia qui alla valdinguer vingt mètres plus loin. « Si seulement ce truc marchait encore une fois, une seule fois ! se disait Marsupilania en appuyant frénétiquement sur le déclencheur. Elle est en plein dans la trajectoire, elle se dissoudrait d'un seul coup ! » Mais le flash avait bel et bien rendu l'âme. « Et on fait quoi, maintenant ? » interrogea Multimédia en se relevant péniblement. Gudule, son plus horrible sourire aux lèvres, s'approcha lentement de Marsupilania. « On se tire en vitesse », répondit cette dernière et elle fonça sur Gudule, la projeta en arrière et se précipita vers la porte. Fermée à clef. Et naturellement, pas de clef. Elle courut à la fenêtre : cent mètres bien tassés la séparaient de la terre ferme. Sans parachute, sauter était du suicide pur et simple.

« Quel pouvoir vais-je utiliser contre vous ? demanda Gudule, hilare, en caressant ses couettes. Voyons, voyons... » Et elle lança ses mains en avant. L'éclair qui jaillit de ses doigts alla frapper le mur car Marsupilania -pour une fois- avait été plus rapide qu'elle. Alors que l'Horrible Gudule, ayant acculé son ennemie séculaire dans un coin de la pièce, s'apprêtait à lui envoyer une décharge électrique, elle reçut sur la tête un coup de tenailles rouillées qui l'expédia au tapis. C'était Multimédia à qui la frousse avait tout à coup donné des humeurs belliqueuses. « Bien joué ! s'écria Marsupilania. Elle est out pour un moment ! » Et soudain, comme par magie, l'appareil photo numérique se détacha de sa ceinture et chut sur le carrelage. « Abominable saleté, gronda Marsupilania en se penchant pour le ramasser, je vais t'apprendre à me lâcher au mauvais moment ! » et l'arme mortelle prit son envol par la fenêtre et alla s'écraser dans le ravin plein de glace et de neige. « Tu n'aurais pas dû te laisser aller à ta colère, ô Vaillante Marsupilania, dit Multimédia. Qui sait si ce laboratoire maudit ne renferme pas une provision de piles qui eussent pu nous être très utiles ? » « On s'en fout ! cria Marsupilania. Je n'ai pas envie de chercher dans tous les coins ! Réfléchissons au meilleur moyen de la mettre définitivement hors d'état de nuire. » « Si on lui faisait prendre le même chemin que l'appareil photo numérique ? » proposa Multimédia. « Elle est trop lourde, répliqua notre héroïne. On n'arriverait même pas à la tirer vers la fenêtre. » « Il va bien pourtant falloir s'en débarrasser, dit Multimédia. Sinon, elle va recommencer à nous courir après et nous ne pourrons jamais arriver à délivrer Logarithme. » Marsupilania la Vaillante réfléchit intensément ce qui eut pour résultat de faire surgir une deuxième fois l'image du CDC, mais cette fois recouvert d'une combinaison de plongée et en train d'effectuer des mouvements bizarres avec les bras. « Est-ce ainsi qu'on déboute les infidèles, là-bas ? » se demanda Marsupilania, prise de court devant cette hallucination. Elle secoua la tête. Pendant ce temps, Multimédia fouillait le laboratoire, à la recherche de la clef ouvrant la porte.

« Je sais ce qu'on va faire, dit subitement Marsupilania, après quelques (longs) instants de réflexion. On va appeler Monogramme par l'intermédiaire de la boule de cristal. On aura ainsi rétabli le pouvoir des trois M. Non, ne me demande pas en quoi consiste ce fameux pouvoir, je n'en sais toujours rien ! » Multimédia, tout sourire, brandit sous le nez de sa compagne un énorme trousseau de clefs. « Regarde donc ce que j'ai trouvé, gloussa-t-elle. S'il n'y en a pas une qui ouvre la porte, je mange mon écran d'ordinateur. » Mais Dame Marsupilania n'était pas d'humeur à complimenter sa co-héroïne ; penchée sur la boule, elle la contemplait de son air le plus sinistre. L'engin démoniaque prit peur, rougit et pâlit à sa vue. « Pas de problème, dit-elle, je brille et je te montre ce que tu veux, mais par pitié, cesse de me dévisager ainsi. J'en ruisselle et ce n'est pas bon pour les transmissions. Ordonne, ô Marsupilania ! » « Fort bien, répliqua la Vaillante. Nous sommes une boule prudente, à ce que je vois. Fais-moi donc voir ce que devient Monogramme. »

La Belle Princesse de conte de fée apparut tout à coup dans la boule. Elle paraissait très contrariée et trépignait sur place. « Monogramme ! appela notre héroïne. Ohé, Monogramme ! Hé, Princesse à la noix, tu m'entends ?! » « Elle ne peut pas t'entendre, susurra la boule. Je ne possède que l'image mais pas le son, mon ancienne maîtresse était une radine de premier ordre. » « Ca se complique, constata Multimédia qui avait rejoint Marsupilania devant la table. On va faire comment, à présent, pour entrer en contact avec elle ? »

(Nos deux héroïnes arriveront-elles à vaincre ce nouvel obstacle ? Pourquoi la Belle Monogramme est-elle aussi énervée ? Et quel sort sera réservé à la Sorcière SI -on dit bien SI- les trois M arrivent à se contacter ? Le dixième épisode devrait tout arranger. Mais sait-on jamais...)

Episode 10 : Le retour de la Belle Monogramme et le départ (provisoire) de l'Horrible Gudule : chassé-croisé magique

Marsupilania la Vaillante avait mal à la tête à force de réfléchir à des problèmes dont elle ne trouvait jamais la bonne solution. Et il ne fallait pas compter sur Multimédia, tout juste bonne à s'égosiller devant la boule qui, lassée de l'entendre couiner le nom de Monogramme, décida de couper net la communication. « Redonne tout de suite l'image ou c'est le papier de verre ! » menaça Marsupilania, fort en colère parce qu'elle en était en panne d'inspiration. « Fais taire l'autre demeurée, exigea la boule. Elle commence à me rabattre la courge avec ses cris débiles ! » Marsupilania inspira profondément. « Multimédia chérie, contente-toi de regarder Monogramme en silence », dit-elle de sa voix la plus plate. « Mais on aurait dit qu'elle nous entendait ! » plaida Multimédia, froissée. Et elle alla s'asseoir dans un coin, histoire de bien montrer son désaccord. La boule scintilla de nouveau. Marsupilania se pencha sur elle. Cette fois, la Belle Princesse de conte de fée, rouge de colère, cognait de toutes ses forces sur un arbre. « C'est peut-être une réaction à l'aérosol de l'autre crétin, se dit notre pure héroïne. Tiens au fait, il ne faudra pas l'oublier, celui-là. »

Et soudain, une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? C'était évident. « Multimédia, appela-t-elle, viens là. Nous allons psalmodier toutes les deux en même temps, les mains sur la boule. Je suis sûre que ça va marcher ! » « Tu parles ! » grommela Multimédia en levant les yeux au ciel. Mais comme elle n'avait rien de mieux à faire pour l'instant, elle s'approcha. « Aie confiance en moi, pontifia Marsupilania. Jusque là, tu n'as pas trop eu à t'en repentir, n'est-ce pas ? » Multimédia estima ne rien avoir à répondre à cette question qui frisait la provocation et posa de mauvaise grâce sa main sur la boule. « Et on psalmodie quoi ? » « Ecoute bien et sois dans le rythme : « Mo-no-gramme ! Mo-no-gramme ! Bran-che-toi-sur-not'progr-amme ! » « Oh non ! gémit Monogramme. Pas ça ! Je veux bien combattre des sorcières, affronter un dragon, subir un peu la torture, converser avec une boule de cristal, mais pas être ridicule. Je ne psalmodierai pas. » « Multimédia ! » fit Marsupilania de sa voix la plus professorale. « Heureusement que personne ne nous entend », dit la pauvre Multimédia, réduite à l'obéissance totale par l'inflexible volonté de Marsupilania.  Et au signal de notre héroïne, elle entonna avec elle l'incantation, tout en jetant des regards inquiets à la ronde.

On sera peut-être surpris de l'apprendre, mais la psalmodie eut un résultat positif car Monogramme cessa tout à coup ses exactions végétales et se tourna de tous les côtés. « Ohé, les filles ! Vous êtes où ? » demanda-t-elle. La boule en devint verte de saisissement. « Ca marche ! » s'exclama-t-elle. « Tais-toi, toi, ordonna Marsupilania. Monogramme ! Tu nous entends ? » « Oui, oui ! Mais où vous cachez-vous ? » « On est dans le laboratoire maudit, expliqua Marsupilania. On a eu quelques démêlés avec la sorcière, mais au final, on a réussi à la vaincre. Comment ça se passe, là-bas ? » « Ca se passe très mal, assura Monogramme de sa voix la plus convaincue. Et encore, je reste dans les limites de la décence. » « Tu as pu approcher Logarithme ? » s'enquit Multimédia. La Belle Princesse de conte de fée se remit tout à coup à trépigner. « Ne me parle pas de cet abruti ! tempêta-t-elle. C'est un gros sac de lard débile qui ne mérite même pas l'honneur de recevoir une gifle ! Si je le revois, je l'éviscère et je fais une corde à nœuds avec ses intestins ! » Multimédia et Marsupilania se regardèrent, consternées. « Je subodore quelques malentendus », chuchota Multimédia. Mais l'heure des explications n'étaient pas encore venue, il y avait plus urgent à faire. Aussi Marsupilania écarta-t-elle d'un geste majestueux l'idée des « malentendus ». « Tu vas nous aider à expédier Gudule dans les limbes », dit-elle à Monogramme. « Tout ce que tu voudras pourvu que ça ne concerne pas le con rédhibitoire qui habite ce château pourri ! »

Abandonnant la boule, Marsupilania demanda à Multimédia d'aller chercher le Servile Séide dans le bac à linge. Lorsqu'elle revint, portant à bout de bras une paire de chaussettes sales, elle reçut l'ordre de les glisser dans une des poches de l'horrible sorcière. « Hé, les filles ! appela tout à coup Monogramme, dépêchez-vous, bon sang, l'autre naze sort de son château ! Je ne réponds de rien s'il essaie de s'approcher de moi ! » « Nous allons répéter toutes les trois cette formule magique que je viens d'inventer. Tu entends, Monogramme ? » « Vas-y, vas-y, vite, il arrive, cette grosse enflure ! »

Marsupilania et Multimédia étendirent leurs mains sur la boule : « Dans l'île Sainte Marguerite / va retrouver le Masque de fer / Servile Séide, de ce voyage profite / Et allez tous deux griller en enfer. » « C'est stupide au dernier degré, pensa Multimédia. Et je ne parle pas des rimes ! » Trois incantations suffirent : un coup de tonnerre éclata dans le laboratoire, un éclair fulgurant tomba sur Gudule et instantanément, la sorcière disparut. « Monogramme ! appela Marsupilania. Tu es toujours là ? » « Oh oui, répondit la Belle Princesse de conte de fée dont la voix était devenue douce et chaleureuse. La rivière enchantée s'est tarie tout à coup et finalement, je crois que je vais traverser. Au fond, Logarithme a d'indéniables qualités dont je ne m'étais pas rendue compte. » « Elle ne sait pas ce qu'elle veut ! » gronda Multimédia. « C'était probablement à cause de la malédiction, dit Marsupilania. Et comme elle a disparu en même temps que la sorcière... Envoie-nous Uno ! » cria-t-elle à l'adresse de la Belle Monogramme qui était en train de vérifier l'état de sa coiffure et de son maquillage dans son miroir de poche. « Il est parti tout seul, répondit Monogramme. Il y a eu un grand éclair et zou ! Il a filé comme le vent en direction du château. Vous devriez le voir arriver dans peu de temps. Au fait, vous connaissez un certain M le Maudit ? » « Non, dit Multimédia. Qui c'est encore, celui-là ? » « Je ne sais pas. Il s'est amené sur une monture grise, il porte un masque et une grande cape et il prétend s'appeler M le Maudit. Il veut, parait-il, m'aider mais il m'a l'air vraiment trop tarte.» « Méfie-toi ! cria Marsupilania, soudain inspirée. Si c'est celui auquel je pense, c'est un tueur de petites filles. » « Alors ça va, j'ai passé l'âge, fit Monogramme. A tout à l'heure, vous venez me chercher, n'est-ce pas ? Mais pas dans l'immédiat, si vous voyez ce que je veux dire. » Et elle descendit vers la rivière sans attendre la réponse, tout en roucoulant « Loga, Loga chéri, pourquoi t'en vas-tu si vite ?  Je ne vais pas te manger, enfin pas tout de suite... »

Le bruit d'un fier destrier s'éleva dans la cour du château. « Uno est là ! dit Marsupilania. Je kidnappe la boule, elle peut servir ! En route, Multimédia, pour de nouvelles aventures ! »

Négligeant l'ascenseur parce que Multimédia avait peur qu'il ne se coinçât, elles dévalèrent l'escalier, enfourchèrent Uno qui partit au galop, les emportant vers un nouveau destin.

Ainsi s'achève Marsupilania la Vaillante. Mais prochainement, nos héroïnes vont faire un retour remarqué dans un autre conte dans lequel nous apprendrons comment la Belle Monogramme a réussi à délivrer le Charmant Logarithme. Amour et aventures au programme ! Et bien sûr, un conte d'une haute tenue morale et littéraire.

 

 

 

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