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12 janvier 2009

L'Affaire Makropoulos

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Cet opéra, composé entre 1923 et 1925 et créé le 18 décembre 1926, est l’avant-dernier de Janacek. Il n’a plus rien à voir, tant sur le plan musical que « dramatique » avec le lyrisme de Jenufa ou de Katia Kabanova. Il est également beaucoup moins connu, beaucoup moins joué que les deux œuvres précédentes parce que L’Affaire Makropoulos n’est pas un opéra « facile ». Il n’y a pas vraiment d’action, du moins durant les deux premiers actes ; il faut attendre le troisième pour que les événements se précipitent. De plus, l’œuvre ne cherche pas vraiment à séduire : il n’y a pas d’air, de duo, d’ensemble, de chœur, d’interlude orchestral : c’est une sorte de récitation rapide et continue des dialogues lapidaires sur une transposition musicale du langage parlé. Il n’en reste pas moins que c’est un opéra fascinant pour qui se donne la peine de l’écouter attentivement. 

Comme beaucoup d’ouvrages lyriques, à l’origine de l’opéra, il y a une œuvre littéraire. Cette fois, il s’agit d’une pièce du plus connu des écrivains tchèques (Kafka mis à part), Karel Čapek. Ses romans, pièces de théâtre ont été traduits de son vivant en vingt-deux langues et on lui doit, à lui ainsi qu’à son frère Josef, la création d’un terme que toutes les langues du monde ont adopté : « robot ». Ce mot apparaît dans le titre d’une de ses pièces : Rossum’s Universal Robots. Pièce visionnaire s’il en est, et assez pessimiste, dans la mesure où l’intrigue repose sur la fabrication par un savant de robots à qui il donne apparence et caractéristiques humaines ; mais ces caractéristiques sont si poussées que les robots se mettent à penser et à agir comme les hommes et décident d’exterminer ces derniers. 

Le dossier Makropoulos (Vĕc Makropoulos) est une pièce écrite en 1922. La même année, George Bernard Show écrit une pièce au sujet similaire : Back to Methusalem. Čapek s’en démarque aussitôt dans sa préface : « Autant que je puisse en juger, Monsieur Shaw verrait, dans la possibilité de vivre plusieurs centaines d’années, l’idéal de la condition humaine –une sorte de paradis à venir. Le lecteur se rendra compte de lui-même que dans la comédie qu’il va lire, ce problème de la « longévité » est abordé de façon tout à fait différente et représente en fin de compte une condition aussi peu idéale que souhaitable. » L’œuvre de Čapek est donc une comédie (ce que ne sera pas l’opéra), et une comédie philosophique et politique. Tous les personnages de la pièce appartiennent à une classe sociale différente ; la pièce fait la satire de la justice, de la langue allemande, du comportement des représentants des hautes classes. Le débat sur la longévité permet l’affrontement d’idéologies diverses. 

De tout cela, il ne restera pas grand-chose dans l’opéra de Janacek ; le compositeur n’éprouve visiblement aucun intérêt pour les discussions politiques, philosophiques ou autres. Ce qui le passionne, c’est le personnage d’Emilia Marty. Si la pièce de Čapek multiplie les perspectives, l’opéra de Janacek se centre uniquement sur Marty –ou Elina Makropoulos puisque c’est son vrai nom. L’adaptation de l’ouvrage de Čapek pose des problèmes à Janacek, auteur de ses propres livrets. « Ce fut un travail difficile, avouera-t-il. J’ai été obligé de refaire trois fois le livret avant de parvenir à ce que je souhaitais. J’ai travaillé pendant un an. »

Mais quel est, au juste, le sujet de L’Affaire Makropoulos ? En soi, il est assez simple : en 1920, à Prague, au cours d’un procès qui dure depuis très longtemps, apparaît une cantatrice nommée Emilia Marty qui se révèle être la fille du docteur Makropoulos, médecin grec du 16ème siècle qui a essayé à l’époque sur sa fille Elina un élixir de longévité. Elle a vécu plusieurs existences successives, et elle a à présent 337 ans. L’effet de l’élixir ne dure que trois cents ans ; Elina doit donc retrouver très vite la formule secrète de son père qui lui permettra de repartir pour trois cents supplémentaires. On voit dès lors très bien les problèmes philosophiques que soulève ce sujet et les discussions qu’il peut entraîner.

Si Janacek ne va pas vraiment être infidèle à l’esprit de l’œuvre originale, du moins va-t-il nettement la modifier, notamment à la fin. Il simplifie l’intrigue, supprime certains éléments, résume les interventions qu’il trouve trop longues : les dialogues en deviennent parfois secs, brutaux, caractéristiques qu’ils n’ont pas dans la pièce. Le troisième acte de l’opéra est une contraction des deux tableaux du 3ème acte de Čapek. Chez le dramaturge tchèque, Emilia se confesse longuement devant une sorte de tribunal et son aveu donne lieu à une discussion philosophique auquel elle met un terme en rappelant que la longévité rend insupportable et dérisoire la petitesse des joies et des ambitions humaines. La pièce s’achève par le rire sarcastique d’Emilia : « Ha ha ha ! Finie, l’immortalité ! »

Chez Janacek, la scène du jugement disparaît, la discussion aussi. Tout va beaucoup plus vite, et la confession d’Emilia est très laconique. Elle ne répond aux questions que par le Notre Père en grec et les considérations philosophiques sont remplacées par une prière, car la mort est là. L’opéra s’achève en tragédie, sur un Pater Hemon ! prononcé par Emilia qui s’effondre, morte. On est très loin de la sarcastique réplique finale de la pièce.

Dans son livret, Janacek insiste beaucoup sur l’éclairage : il y a un jeu continu sur la lumière tout au long de l’opéra. Marty entre dans une « lueur étrange » ; le début du deuxième acte baigne dans une luminosité rougeâtre ; le troisième s’achève dans une « lumière blafarde » après que Marty est entrée en scène dans « une lumière resplendissante ». De même, Janacek joue sur un paradoxe pour rendre son personnage plus fort encore : le contraste est saisissant entre la froideur apparente d’Emilia et les multiples émotions éprouvées par le personnage, que ce soit le mépris, la colère, la compassion, le désir de plaire, la lassitude, le désespoir.

Photos des différentes productions de L’Affaire Makropoulos : album photo 10

Argument : Acte I – Prague, 1922. Le cabinet d’avocat du Dr. Koletany, bureau de son assistant, Vitek. Ce dernier est en train de recevoir un client de l’avocat, Albert Gregor. Ce dernier est assez anxieux car la Cour Suprême doit rendre ce jour même son verdict dans une affaire assez embrouillée, un conflit qui oppose depuis une centaine d’années la famille Prus à la famille Gregor en ce qui concerne l’héritage d’un domaine, celui de Loukov. Gregor n’est pas du tout dans une position favorable pour gagner et de plus, il est perclus de dettes. Entre Krista, la fille de Vitek ; l’atmosphère se détend un peu. Krista est encore sous  le choc d’avoir entendu la veille Emilia Marty, la plus grande cantatrice au monde. Krista est d’autant plus bouleversée qu’elle est elle-même actrice et chanteuse. Arrive justement Marty, précédée de Koletany. La cantatrice s’intéresse au procès Gregor/Prus. On lui en résume rapidement l’historique et ô surprise, on s’aperçoit qu’Emilia, qui ne doit pas avoir guère plus de trente ans, connaît parfaitement les premiers acteurs de l’affaire qu’elle nomme par leurs diminutifs ! Redoublement de surprise quand elle affirme savoir où se trouve le document qui permettrait de clore le litige : dans un meuble de la maison de Prus. Il s’agit d’un testament attestant de la liaison illégale, il y a plus de cent ans, de Ferdinand Prus avec une certaine Elliane Mac Gregor : c’est de cette union qu’est née la famille Gregor. Koletany la croit à moitié mais se rend toutefois chez Prus pour obtenir confirmation.

Gregor, resté seul avec Marty, lui offre son aide afin d’obtenir ses faveurs. Emilia le repousse durement et avec mépris mais lui demande de retrouver un vieux parchemin grec probablement détenu par la famille Pruss. Ce dernier arrive d’ailleurs dans le bureau : il avoue être effectivement en possession dudit document mais demande une pièce justificative ; Emilia promet de la lui donner.

Acte II – Sur la scène vide d’un grand théâtre. Une femme de ménage et un machiniste parlent du succès remporté par Emilia Marty. La chanteuse fascine tout le monde : le machiniste, Prus, Krista qui confie à son fiancé Janek, fils de Prus, que tout homme tombe amoureux d’Emilia au premier regard. Justement, entre Marty : on l’entend avec stupéfaction évoquer des cantatrices mortes depuis plus d’un siècle comme si elle les avait personnellement connues ; Hauk, vieil aristocrate un peu faible d’esprit, entre à son tour : il croit reconnaître en Emilia une gitane, Eugenia Montez, qu’il a aimée autrefois et pour qui il a tout abandonné. Emilia se prête au jeu et imite avec une ressemblance troublante les traits de la gitane. Puis, tout le monde s’en va, exceptés Emilia et Prus. Ce dernier parle de la mystérieuse Elliane Mac Gregor, alias Elina Makropoulos ; il affirme détenir quelques courriers de cette dame adressés à son aïeul, Ferdinand. Marty, curieuse, propose d’acheter les documents.

Prus s’en va et arrive Gregor ; il déclare de nouveau son amour à Marty qui le repousse avec lassitude. Puis, elle demande à Janek, rentré sur ces entrefaites, de voler pour elle à son père ces fameux documents. Mais Prus qui a tout entendu chasse son fils et déclare qu’il les remettra lui-même à Marty, en échange d’une nuit d’amour.

Acte III – La chambre d’hôtel d’Emilia Marty.  Prus est déçu par la nuit passée avec Emilia qui s’est montrée très froide. Mais il tient parole et remet les documents à la cantatrice. Entre le serviteur de Prus qui vient apprendre à son maître que Janek s’est suicidé, rongé par le remord et la culpabilité. En fait, il n’a pas supporté l’idée d’une liaison entre son père et Marty. Prus est désespéré et Marty accueille la nouvelle de la mort de Janek avec une indifférence manifeste. Hauk arrive, continuant de confondre la gitane et la cantatrice ; il lui propose de partir avec lui. L’entrée de Koletany interrompt ce projet de fuite : l’avocat accuse Emilia de lui avoir donné un faux. De plus, la signature d’Elliane Mac Gregor est manifestement de la même main que la dédicace de la photo qu’Emilia a donnée à Krista. Enfin, les initiales des signatures sur les papiers d’Emilia sont toujours les mêmes : EM. Elina Makropoulos, Elliane Mac Gregor, Elsa Müller, Ekaterina Miskine, Eugénia Montez, Emilia Marty.  Toutes les signatures sont de la même main. Sommée de s’expliquer, Emilia raconte son histoire.

Son vrai nom est en fait Elina Makropoulos ; fille d’un médecin grec ayant vécu sous le règne de Rodolphe II, elle est âgée de 337 ans. Son père était médecin de l’empereur et avait fabriqué un élixir de longue vie. Au moment de boire le breuvage, l’empereur avait pris peur et demandé à son médecin de faire boire l’élixir à sa fille Elina. Puis, il avait fait jeter le médecin en prison perce qu’il avait tout à coup compris qu’il ne pourrait jamais juger de l’efficacité de la potion. Elina prit la fuite, emportant avec elle la formule de l’élixir. Elle vécut ainsi pendant plusieurs siècles, revêtant diverses identités ; tous les noms empruntés commençaient par les mêmes  lettres : EM. Elle laissa le parchemin contenant la formule dans la maison du seul homme qu’elle ait jamais vraiment aimé, Ferdinand Prus. Si elle est intervenue dans le procès, c’est pour récupérer ce document et pouvoir ainsi prolonger son existence puisque l’élixir ne fait effet que trois cents ans. Mais elle a tout expérimenté, elle a vu naître et disparaître des personnes aimées, a compris que la vie n’est tenable que parce qu’elle doit prendre fin un jour : lasse et résignée à mourir, elle remet le parchemin à Krista qui le brûle tandis qu’elle s’effondre, enfin morte.

 Vidéo 1 : extrait de l’acte  II   : Raina Kabaivanska est Marty.

Vidéo 2 : fin de l’opéra : Anja Silja est Marty.

 

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