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24 décembre 2008

La vengeance du Pied Fourchu : 42

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EPILOGUE

 

La lumière dorée pénètre à flots dans la chambre où elle repose, tranquille. Quelle heure peut-il bien être ? Midi doit être passé, et depuis un certain temps, car le soleil a commencé sa courbe descendante. Elle pousse un léger soupir, se retourne sur sa couche. Dehors, des voix s’élèvent ; ce ne sont d’abord que des sons lointains, puis ils se font plus proches, plus forts, plus insistants. « On va le mettre dans la chambre du premier », dit une femme. Elle ouvre les yeux, se redresse, ébahie. Pourquoi est-elle allongée sur son lit, en plein milieu de la journée ? « Allez doucement, continue la voix de la femme. Georges, va vite chercher le médecin, je crois qu’il a une jambe cassée… » C’est Marie. De qui parle-t-elle ? Qui est ce blessé qu’on est en train de monter à l’étage ?

 

Elle se lève vivement, arrange vaguement ses cheveux, défroisse les plis de sa robe. Quelle idée de s’endormir ainsi ! Elle devait vraiment être fatiguée pour se permettre un tel accès de paresse. D’ailleurs, ce repos lui a fait du bien. Elle se sent légère, débarrassée de toute torpeur, et elle meurt de faim. N’aurait-elle pas déjeuné ?... Elle essaie de se rappeler en quoi consistait le repas de midi. En vain. Sa mémoire est vide. Impossible de se souvenir de ce qu’elle a bien pu faire ce matin.

 

Elle ouvre la porte, pousse un cri. Ce blessé que deux hommes portent à bout de bras, c’est Martin ! Elle se précipite vers lui, exige de savoir ce qui est arrivé. « Mais où étais-tu passée, toi ? s’écrie Marie. Je t’ai attendue pendant plus d’une heure. Ce n’est pas le moment de poser des questions, tu les gênes. Attends qu’il soit installé. »

 

On entre dans une autre chambre, on pose Martin sur le lit. Elle a saisi sa main dans la sienne et ne l’a pas lâchée pendant toute la périlleuse opération. La jambe du jeune homme, maintenue immobile par deux attelles visiblement posées à la hâte et avec les moyens du bord forme un angle étrange avec le reste du corps. Mais a raison. Elle est cassée, à coup sûr. Martin ne dit rien. Son visage est blanc de douleur mais peu à peu, sa respiration devient moins haletante. A présent qu’on ne le trimballe plus sur les chemins de montagne et dans l’escalier, la souffrance redevient supportable. Il la regarde enfin, essaie de lui sourire. « Missia… » chuchote-t-il.

 

Marie remercie les hommes de leur aide. En attendant le médecin, elle étend sur le jeune homme une couverture et descend chercher de l’eau pour finir de nettoyer la plaie de la tête. Car quelqu’un semble déjà avoir enlevé les plus grosses taches de sang. « Que s’est-il passé ? » interroge Missia dont l’affolement décroît peu à peu. La vie de Martin n’est pas en danger, dieu merci. « Je ne sais pas, répond le jeune homme. Je me souviens seulement avoir voulu retrouver un de mes agneaux qui avait disparu, et j’ai dû tomber et parvenir à me traîner jusqu’à la cabane d’Asphodèle. Ta mère m’a trouvé là. Mais heureusement que Rosette passait dans le coin. C’est elle qui a prévenu le village. » « Rosette ? répète Missia, intriguée. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? » « Aucune idée, murmure Martin. Et elle-même n’avait pas trop l’air de le savoir. Elle est descendue dans la vallée et puis ils sont arrivés et ils m’ont porté jusqu’ici. » « Quelle étrange histoire, dit Missia, pensive. Moi non plus, je ne me souviens pas de m’être endormie dans ma chambre. Et encore moins du moment où tu as mené ton troupeau dans l’alpage. Arnaud t’a aidé ? » « Oui, je le suppose, réplique Martin avec une petite grimace. Mais de cela non plus, je ne me souviens pas. »

 

Missia se tait un instant. Elle sent s’agiter en elle de confuses pensées, elle a l’impression vague, très vague, que quelque chose va surgir dans son esprit. Et puis tout s’efface, définitivement. Marie rentre à ce moment-là. Elle porte une cuvette et un broc plein d’eau fraîche. « Tu peux t’estimer heureux que Rosette ait pu nous avertir, dit-elle en passant doucement un linge mouillé sur le visage tuméfié. Je m’apprêtais à aller chercher Missia et Arnaud quand elle est arrivée, essoufflée, et qu’elle m’a tout raconté. Tiens, d’ailleurs, en parlant d’Arnaud, où est-il, celui-là ? » « Mais je suis là », dit une voix et la porte s’ouvre. Arnaud parait sur le seuil, les yeux encore gonflés de sommeil. « Je me suis endormi dans la cabane à bois, explique-t-il, l’air confus. Je viens de me réveiller. » « C’est bizarre, quand même, cette épidémie de sommeil, murmure Missia. Toi, moi… Martin qui a tout oublié, Rosette qui ne sait pas pourquoi elle se trouvait dans la montagne… » « Et tu peux m’ajouter à ta liste, dit Marie. J’ai probablement dû aller m’allonger car je me suis retrouvée à midi couchée dans mon lit. » Tous quatre se regardent, vaguement inquiets. Et Missia sent de nouveau s’agiter en elle des souvenirs confus, qui semblent vouloir remonter du plus profond de sa mémoire. Et au moment où elle croit pouvoir les saisir, ils s’effacent encore et il n’y a plus que le vide.

 

Les volets de la villa Les Eglantiers ne s’ouvriront plus. Elle est redevenue telle qu’elle était avant l’arrivée de Louis et de Sigrid : une maison délabrée, à la façade rongée par les intempéries. L’intérieur cossu a disparu. Les lattes de parquet craquent et se fendent, les marches d’escalier, vermoulues, s’affaissent lentement ; La rampe n’est plus soutenue que par un pilier qui menace de s’écrouler. Les vieux meubles sont couverts de toiles d’araignées. Par terre, il n’y a que poussière et saletés diverses. Debout au milieu de ce qui fut le salon, Louis contemple une dernière fois ce décor. Il est descendu à la chapelle souterraine, a rangé tous les objets dans une petite sacoche ; la salle n’est plus à nouveau qu’une cave obscure et nauséabonde. « Notre mission est terminée, dit-il à voix haute, comme s’il s’adressait à quelqu’un. Il faut maintenant quitter ce lieu. » Une forme blanche, indistincte, apparaît près de lui. Un médaillon semble un instant flotter dans l’air. « Elle le trouvera sur les marches de la maison, dit la voix de Sigrid. Il la protégera, elle et ses descendants, jusqu’à l’extinction de leur famille. » « Mais elle ne saura pas d’où il vient puisqu’elle a tout oublié, comme les autres. » Le médaillon tourne lentement sur lui-même. « Cela n’a pas d’importance. Il est vaincu et de toutes façons, le village est désormais sous notre protection, ou plutôt, sous celle de notre maître… » A peine a-t-elle prononcé ces paroles qu’une autre silhouette apparaît dans le coin de la pièce. Elle est vêtue d’une longue tunique, un capuchon cache les traits de son visage ; elle tient à la main une houlette de berger et ne porte qu’une moitié de manteau. Sa voix est grave, mais douce. Elle dit « vous m’avez bien obéi, vous avez gagné votre récompense » puis elle prononce quelques mots dans  une langue inconnue et ce qui fut Louis et Sigrid disparaît lentement dans une lumière blanche. Et le silence retombe définitivement sur la vieille demeure.

 

Mai.

 

Les marchands sont revenus car c’est l’époque de la foire. Madame Agnès a retrouvé avec plaisir Marie et Missia. A cette dernière, malicieusement, elle ne cesse de donner du « Madame Missia » car la jeune fille a épousé Martin au dernier Noël. Elle ne sait pas encore qu’elle porte en elle le premier fruit de cette union. Elle n’a plus le temps de jouer à la vendeuse, comme l’année précédente, car Marie est fatiguée et a besoin de repos. C’est Missia qui s’occupe de tenir la maison familiale, où Martin et elle se sont installés. Mais, parfois, elle prend une heure ou deux pour aller flâner en compagnie de Catherine, toujours aussi pimbêche, au milieu des étals. Madame la Mairesse n’a pas récupéré son beau collier et en est inconsolable. Et cela ne lui a certes pas arrangé le caractère, à tel point que son édile de mari passe désormais plus de temps à la mairie que chez lui.

 

Madame Agnès n’a pas de client. Missia en profite pour s’approcher, engager la conversation avec elle tandis que Catherine va faire tourner quelques marchands en bourrique. Sans trop s’apercevoir de ce qu’elle fait, la jeune femme tripote vaguement un médaillon qu’elle porte autour du cou. Madame Agnès, curieuse, se penche pour le regarder et se redresse, effarée. « Elle vous l’a donné, finalement ? D’ailleurs, que sont-ils devenus, tous les deux ? » Missia la dévisage, stupéfaite. « De qui parlez-vous ? » demande-t-elle car elle n’a vraiment aucune idée de ce que peut bien raconter son interlocutrice. « Voyons, enfin, le jeune couple qui vous intriguait tant l’année dernière, insiste Madame Agnès. Je ne me souviens plus de son nom à lui, si tant est que je l’ai jamais su, mais elle, elle s’appelait Sigrid. Et elle portait ce médaillon. » Et comme Missia continue de l’examiner, silencieuse, et visiblement de plus en plus étonnée, elle reprend : « Ils habitaient la villa Les Eglantiers, à l’entrée du village. » Cette fois, Missia éclate de rire. « Je crois que vous avez dû rêver, s’exclame-t-elle. Cette maison tombe en ruine et personne n’y habite depuis au moins dix ans. Quant au médaillon, je l’ai effectivement trouvé sur les marches de la villa, il y a quelques mois de cela. Il n’appartenait à personne alors je l’ai gardé, parce que je le trouve joli. Vous croyez que ce mot gravé dessus, Sigrid, c’est un prénom ? Je n’y avais jamais songé. » Madame Agnès est au bord de l’apoplexie. Enfin, elle n’est pas folle, tout de même ! Elle se souvient bien des deux jeunes gens, si beaux, si bien habillés, si charmants ! Missia s’amuse à ses dépens, c’est certain. Elle fait semblant de ne plus se souvenir d’eux. Catherine s’approche, l’air maussade. « Je n’ai rien trouvé d’intéressant, dit-elle avec une moue dédaigneuse. Tu viens ? » Elle passe son bras sous celui de sa sœur, l’entraîne vers la sortie du champ de foire. Missia n’a que le temps de lancer un joyeux « à tout à l’heure, à la maison ».

 

Madame Agnès reste seule, immobile. Elle ne comprend pas l’attitude de Missia. Elle se dit tout à coup qu’il s’est probablement passé au village des événements bizarres pendant cette année et qu’il faudra qu’elle en parle à Marie. Puis cette pensée s’efface. Elle hausse les épaules. Quelle importance ? Au fond, il y a des choses qu’il vaut sans doute mieux ne pas chercher à comprendre…

 

 

FIN

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