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13 décembre 2008

L'esclave des Mers du Sud

 

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Dans la période de Dali (766-779), il y avait un jeune homme nommé Cui, officier de la garde impériale de l'ordre des Mille Bœufs. Son père, grand magistrat, était en bonnes relations avec un ministre, personnage illustre de son siècle. Un jour, son père l'envoya auprès du ministre pour s'informer de sa santé. Cui était un beau garçon au visage pur comme le jade, chez qui la modestie du caractère s'unissait à une grande aisance de manière et finesse dans les paroles. Le ministre donna l'ordre à ses ser­vantes de relever le store, et d'introduire le jeune homme dans la chambre. Cui, prosterné, lui présenta le message de son père. Le ministre s'intéressa beau­coup au jeune homme, le fit s'asseoir et se mit à con­verser amicalement avec lui.

 

 

Or, il y avait là trois jeunes favorites, toutes trois d'une beauté ravissante, qui coupaient en tranches des pêches vermeilles dans des bols d'or, les arrosant de crème sucrée ; elles vinrent ensuite les présenter. Le ministre dit à l'une d'elles, vêtue de mousseline rouge, d'en donner un bol au jeune homme. Mais, celui-ci, trop timide en présence des belles filles n'osait point manger. Alors, le ministre ordonna à la belle à la robe rouge de le servir avec une cuillère, ce qui obligea le jeune homme à manger une pêche, et la belle lui sourit d'un air taquin.

 

 

Comme Cui allait se retirer, le ministre lui dit :

 

 

"Quand vous en aurez le loisir, venez me voir ; entre nous pas de cérémonies." Puis il ordonna à la jeune fille en rouge de le conduire hors de la cour. Lorsque Cui se retourna pour la regarder, elle lui fit un signe en montrant trois doigts levés, et tournant trois fois la paume de sa main, puis désigna le petit miroir qu'elle portait sur son sein, disant : "Rappelez-vous ceci." Et pas un mot de plus.

 

 

En rentrant, Cui rapporta à son père ce que lui avait dit le ministre. Ayant regagné son cabinet d'études, il tomba dans un état d'extase et de torpeur. Toujours morne et silencieux, plongé dans ses rêves, il restait jour et nuit sans songer à prendre aucune nourriture, ne faisant rien d'autre que chanter ce poème:

 

 

Au Mont des Immortels, je vis une déesse

Souriant de ses yeux comme étoile qui bouge.

La lune se glissant par une porte rouge,

Sur sa beauté de neige, épandait sa tristesse.

 

 

Dans son entourage, personne ne comprenait ce qu'il avait au juste. Or, il y avait dans sa maison, un es­clave des Mers du Sud, nommé Mole qui après l'avoir regardé un moment lui demanda :

 

 

"Qu'y a-t-il dans votre âme qui vous tourmente sans cesse? Pourquoi ne pas vous confier à votre vieil esclave?"

 

 

"Des gens comme toi pourraient-ils comprendre, pour se mêler des choses du cœur !" lui répliqua Cui. "Dites-le moi, insista Mole, et je vous apporterai une solution, que ce soit bien loin ou tout près, je suis sûr de réussir."

Surpris par son ton d'assurance, Cui lui confia son secret. "C'est tout simple, lui dit Mole. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé plus tôt, au lieu de vous désoler pour rien !"

 

 

Quand Cui lui raconta quels signes énigmatiques lui avait adressés la jeune fille, Mole dit: "Rien de plus facile à deviner ! Trois doigts levés, ça veut dire qu’il y a chez le ministre dix appartements pour loger les chanteuses, et que celle-ci habite le troisième appar­tement. En tournant trois fois la paume, elle vous montre quinze doigts, pour indiquer le quinze du mois. Et le miroir sur son sein, c'est la pleine lune dans la nuit du quinze, date où elle vous donne rendez-vous."

 

 

Transporté de joie, Cui lui demanda : "y aurait-il un moyen de combler mes désirs?" Mole dit en souriant : "La nuit prochaine, c'est le quinze. Donnez-moi deux pièces de soie bleu foncé pour vous faire un justaucorps. Dans la maison du ministre, il y a un dogue terrible, qui garde les portes de la résidence des chanteuses, ainsi nul étranger ne peut s'y introduire car le chien aurait vite fait de le dévorer. C'est un chien de la fameuse race de Hai­zhou, vigilant comme Argus et terrible comme un tigre. Dans le monde entier, il n'y a que votre vieil esclave qui puisse en venir à bout. Cette nuit, je vais l'assommer pour vous servir."

 

 

Pour l'encourager, Cui le régala de vin et de viande. Vers minuit, il sortit avec un marteau muni de chaînes. En moins de temps qu'il n'en faut pour un repas, il était de retour et annonça : "Le chien est mort ; plus d'obstacle devant nous."

 

 

La nuit suivante, juste avant minuit, il fit endosser à Cui un justaucorps bleu foncé, et, avec le jeune homme sur le dos, franchissant dix murailles, il péné­tra dans la résidence des chanteuses pour enfin s'ar­rêter devant la troisième porte. A travers les battants décorés et mi-clos, une lampe scintillait vaguement. On n'entendait que les soupirs de la jeune fille, qui, assise semblait plongée dans l'attente de quelqu'un. Elle venait d'ôter ses boucles d'oreille d'émeraude et d'enlever le rouge qui fardait son visage ; le cœur dé­bordant de tristesse, elle chantait tout bas un poème:

 

 

Regrettant son amour, ô loriot en pleurs,

Qui furtif lui ravit ses bijoux sous les fleurs,

L'azur toujours désert, l'attente toujours vaine,

Sur sa flûte de jade a soupiré sa peine.

 

 

Les gardes à leur sommeil, aucun bruit dans le voi­sinage, Cui souleva la portière et entra. Pendant quel­ques instants, la jeune fille resta sans paroles, puis sautant du lit, elle lui prit la main, disant : "Je savais bien qu'un jeune homme intelligent comme vous pour­rait me comprendre aux signes de ma main. Mais, par quelle magie avez-vous pu parvenir jusqu'ici ?"

Cui lui raconta le plan de Mole, son esclave, et comment il l'avait transporté sur son dos.

 

 

''Où est-il, votre Mole?" lui demanda la jeune fille. "Là, derrière la portière," répondit-il.

 

 

Alors, elle pria Mole d'entrer, et dans un bol d'or lui offrit du vin à boire.

 

 

"Je suis d'une riche famille près la frontière du nord, dit-elle à Cui. Mon maître actuel, qui com­mandait alors là-bas l'armée de garnison me força à devenir sa concubine. J'ai honte de moi-même pour n'avoir su me donner la mort, et avoir accepté de vivre dans la disgrâce. Avec un visage fardé de blanc et de rouge, je garde un cœur toujours triste. Les repas servis avec des baguettes de jade, le parfum brûlant dans les encensoirs d'or, les robes de soie se faufilant derrière les paravents de nacre, les perles et les émerau­des parant les belles endormies sous les couvertures brodées, tout cela me répugne, car je me sens dans les fers. Puisque votre bon serviteur est doué d'une force surhumaine, pourquoi ne pas me délivrer de ma prison ? La liberté reconquise, je mourrais sans regret. Mais, je serais heureuse de vous servir comme esclave. Qu'en dites-vous, seigneur?"

 

 

Cui se taisait tout blême, mais Mole répondit : "Ma­dame, puisque vous y tenez, rien de plus simple."

 

 

La jeune fille en fut enchantée. Mole lui demanda de le laisser transporter d'abord ses bagages. Après trois allées et venues, il dit : "J'ai peur qu'il ne fasse bientôt jour." Alors, il les mit tous les deux sur son dos, et franchit une douzaine de hautes murailles, sans qu'aucun des gardiens de la maison du ministre ne fût alerté. Aussitôt rentré, on cacha la jeune fille dans le cabinet d'études.

Le lendemain matin, dans la maison du ministre on constata la disparition de la jeune fille, et on trouva le chien tué. Grandement alarmé, le ministre s'écria : "Les portes et murailles de ma maison ont toujours été bien gardées et bien verrouillées. Celui qui les a franchies comme en volant et a disparu sans laisser de trace, doit être un grand héros redresseur de torts. Pas un mot là-dessus, pour éviter des malheurs encore pires."

 

 

La jeune fille était déjà restée cachée chez Cui de­puis deux ans quand, à la saison des fleurs, elle alla un jour se promener en voiture au Parc de Qujiang. Un homme de la maison du ministre la remarqua à la dérobée, et la dénonça à son maître. A cette nou­velle, tout surpris, le ministre fit venir le jeune hom­me, et l'interrogea. Pris de peur, n'osant garder le secret, Cui lui raconta toute l'histoire avouant que c'était son esclave Mole qui les avait portés sur son dos, elle et lui.

 

 

"La faute en est à la jeune fille, dit le ministre. Puisqu'elle s'est mise à votre service depuis si long­temps, il n'est plus question de demander justice. Mais, pour ma part, il faut que je me débarrasse de votre esclave, ce danger public."     

 

 

Il envoya alors cinquante de ses gardes, armés jus­qu'aux dents pour cerner la maison de Cui, avec l'ordre de capturer l'esclave Kunlun. Cependant, dague au poing, Mole franchit les hautes murailles comme s'il avait des ailes, rapide comme un épervier. On fit tom­ber sur lui une pluie de flèches, pas une ne l'atteignit. En un clin d'œil, il fut hors de vue.

 

 

Une grande panique régna alors dans la maison de Cui. Finalement, le ministre regretta aussi ce qui s'était passé, également saisi de terreur. Durant toute une année, chaque nuit, il s'entourait d'un grand nombre de domestiques armés d'épées et de halle­bardes.

Plus de dix ans après, quelqu'un de la maison de Cui rapporta qu'il avait vu Mole vendant des drogues au marché de Luoyang. Il avait l'air plus frais et plus gaillard que jamais.

 

 

Auteur : Pei Xing, seconde moitié du 9ème siècle.

Contes de la Dynastie des Tang, traducteur anonyme.

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