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26 novembre 2008

Le tour d'écrou

Le tour d’écrou est un bien étrange opéra, qui a le mérite de sortir de l’ordinaire, tant sur le plan de la musique que sur celui du livret. Composé par Benjamin Britten à partir du roman de Henry James, il a été créé le 14 septembre 1954 au Teatro la Fenice de Venise.

Parlons d’abord du roman : publié en 1898, Le Tour d’écrou mêle quotidien et fantastique dans un décor solitaire, au début idyllique mais qui devient très vite cauchemardesque et dans lequel les personnages doivent affronter leur destin et se révéler à eux-mêmes. Impossible de démêler, dans le roman, ce qui relève du fantastique pur ou de l’imagination morbide de la narratrice. Les spectres existent-ils vraiment ? Les enfants les voient-ils réellement ? Ou bien est-ce la gouvernante qui projette ses propres fantasmes et névroses sur des innocents ? Henry James brouille si savamment les pistes que même la fin ne permet aucune certitude. Tout est affaire d’interprétation personnelle du lecteur, et encore, celle-ci le laissera-t-elle sans doute sur sa faim car aucune explication n’est tout à fait satisfaisante. Que l’on choisisse la voie du fantastique ou celle de la névrose, il y aura toujours quelques éléments qui ne s’encastreront pas dans le puzzle et c’est sans doute ce qui fait du Tour d’écrou un roman exceptionnel, où finesse de l’analyse psychologique et malicieuse « perversité » (ne faut-il pas être un peu « pervers » pour embrouiller avec un tel plaisir son lecteur ?) s’enchevêtrent pour notre plus grand plaisir.

Les traductions françaises de l’œuvre, si excellentes soient-elles, parviennent difficilement à rendre la subtilité du langage de James. L’univers romanesque de l’auteur est principalement régi par le non-dit, la suggestion, le suspens. Il use et abuse des tournures compliquées et l’utilisation systématique de jeux de mots à double entente rend sinon la compréhension du moins la certitude d’avoir choisi le bon sens bien aléatoire, et se révèle un véritable casse-tête pour les traducteurs. Ce qui pourrait passer pour un jeu gratuit ne l’est cependant pas. Une telle écriture permet de mieux trahir les dessous de l’inconscient des personnages et de montrer ce qui se cache sous les mots les plus simples et les plus anodins. Ainsi a-t-on pu dire que Le tour d’écrou était un roman qui oscillait entre Edgar Poe et Sigmund Freud.

La structure du livre est remarquablement élaborée car si l’histoire, écrite à la première personne, nous parvient par la voix de la gouvernante, du moins est-elle « filtrée » par deux autres voix narratives. Les chapitres sont généralement courts et sont précédés d’un prologue. Peu à peu, la tension monte, et la métaphore de l’écrou qui se resserre prend alors tout son sens. Le prologue fournit des indications intéressantes : le narrateur y présente un certain Douglas qui devient à son tour narrateur et affirme détenir le journal de l’institutrice de sa sœur. Il offre d’en faire la lecture à son auditoire et le journal deviendra alors le récit lui-même, écrit par une autre narratrice, l’institutrice. On est donc en présence de trois narrateurs mis en abyme !

L’hypersensibilité de l’institutrice, sa nervosité croissante et excessive commandent également la forme du livre : ce ne sont que des suites de monologues intérieurs où les dialogues passent au second plan. On voit ici que seul le point de vue de l’institutrice nous sera donné et que les événements ne seront présentés qu’à travers son regard et sa sensibilité exacerbée. D’où la difficulté de se faire une opinion définitive, puisqu’il manque d’autres points de vue…

Les personnages masculins sont quasiment absents du livre : le tuteur légal des enfants disparaît après le premier chapitre ; on ne fera plus que l’évoquer dans le récit. Peter Quint est un fantôme et Miles un enfant. Mais ils n’en sont pas moins très importants dans la mesure où la gouvernante modèlera son attitude, décidera de ses choix et de ses actions en fonction du sentiment de répulsion ou d’attrait qu’elle ressent envers chacun des trois personnages.

Il est impossible également de passer sous silence l’attirance homosexuelle de Miles pour Quint, de Flora pour Miss Jessel. Elle vient constamment modifier les perspectives, rendre les relations entre les personnages encore plus ambiguës qu’elles ne le sont déjà. Le Tour d’écrou décrit-il la lutte entre le Bien et le Mal ou bien les désirs refoulés de la gouvernante se manifestent-ils à travers les « apparitions » de Quint et de Miss Jessel ? Question sans réponse définitive. Ce qui est certain, c’est que l’atmosphère du roman devient de plus en plus étouffante et le récit progresse inéluctablement vers la catastrophe finale, au fur et à mesure que l’écrou « psychique » se resserre.

Tous ces éléments avaient de quoi séduire Benjamin Britten. Son intérêt pour le roman de James remonte aux années trente mais il ne sera composé qu’entre les mois de mars et juillet 1954. Il aura fallu vingt ans à Britten pour se résoudre à faire du Tour d’écrou un opéra.

Et cela n’a, en soi, rien d’étonnant. Comment un jeune compositeur de vingt ans aurait-il pu traiter un sujet aussi délicat dans les années trente, alors qu’on était encore loin de la relative liberté des mœurs de l’Angleterre d’après-guerre ? Homosexuel lui-même, alors que cela était encore réprimé par la loi dans la société anglaise, Britten était préoccupé par le sort des innocents que la société corrompt. En cela, l’œuvre de James ne pouvait que l’attirer, et pas seulement Le tour d’écrou. (Ainsi, le roman Owen Wingrave du même Henry James deviendra-t-il aussi un opéra de Britten.) Le romancier n’a cessé de se livrer à une exploration du monde de l’enfance victorienne, d’en dénoncer les abus des parents, des domestiques. L’enfant sert pour ainsi dire de bouc émissaire, et c’est sur lui que se projettent et se règlent les tensions, les névroses, les contradictions d’une société basée sur une morale tellement rigide et opprimante qu’elle en devient monstrueuse. La perversité appartient aux adultes et non aux enfants ; dans Le tour d’écrou, Flora et Miles ne seraient-ils pas les victimes des refoulements de leur gouvernante ?

Transformer un roman en livret d’opéra n’est pas chose aisée ; mais dans le cas du Tour d’écrou, c’était un véritable défi. Défi que releva d’une façon éclatante Myfanwy Piper, la librettiste de l’opéra. Elle risquait de se heurter à un risque majeur : réduire la multiplicité des niveaux de lecture du roman, et cela d’autant plus qu’elle et Britten décidèrent de donner une présence scénique aux fantômes, de les faire s’exprimer alors que dans le roman, ils ne sont que des apparitions, des silhouettes, et ne prononcent aucune parole. Mais ce ne fut pas le cas. Myfanwy Piper réussit à garder l’ambiguïté des rapports entre les personnages. Par exemple, la parodie du Benedicite a l’acte II fait peser un net soupçon sur l’innocence supposée des enfants ; de même, autre invention géniale de Piper, lors de l’affrontement final entre Quint et la gouvernante pour la « possession » de Miles, ce dernier meurt dans les bras de l’institutrice en criant « Peter Quint, you devil ! » sans que l’on puisse savoir à qui  s’adresse le « you devil » (« démon que vous êtes ») : Quint ou la gouvernante ?... (Alors que ce n’est pas exactement la même chose dans le roman, le commentaire de la gouvernante laissant entendre que « you devil » s’adresse bien à Quint et cette idée est renforcée par le fait que Miles insiste en s’écriant « où est-il ? »)

Enfin, sur le plan formel, l’opéra est d’une rigueur exemplaire. Le livret est construit en deux actes égaux de huit tableau chacun, chaque tableau portant un titre. Piper a donné à la gouvernante la possibilité de monologuer à la fin de nombreuses scènes, ce qui permet de suivre le cheminement intérieur du personnage à travers les méandres de sa personnalité chaotique.

Argument : Prologue – Un narrateur évoque une étrange histoire, celle d’une institutrice qui avait, il y a bien longtemps, la charge de deux enfants, Miles et Flora. Engagée pour être leur gouvernante par l’oncle des enfants qui était également leur tuteur, elle avait accepté le poste après quelques réticences, ces dernières venant des conditions posées par l’oncle : assumer l’entière responsabilité de l’éducation des enfants et ne jamais importuner le tuteur.

ACTE I – Scène 1 : Le voyage – Monologue de la gouvernante dans la calèche qui l’emmène à Bly, la résidence des enfants. Elle doute d’elle-même et craint de ne pas être à la hauteur de la charge qui lui a été confiée. Mais elle ne peut plus reculer, elle a accepté le poste, séduite par la prestance de l’oncle des enfants.

Scène 2 – L’accueil – L’accueil enthousiaste des deux enfants et de Mrs Grose, l’intendante, dissipe ses doutes. Elle est séduite par la beauté des lieux, l’intelligence et le charme des deux enfants.

Scène 3 – La lettre – Une lettre arrive, en provenance de l’école de Miles : le jeune garçon a été renvoyé. Mrs Grose et la gouvernante discutent de cet événement. La gouvernante est troublée par ce renvoi qui présente de Miles une toute autre image. Pendant ce temps, Miles et Flora jouent tranquillement. Ils ont l’air si innocents que la gouvernante décide de ne pas écrire au tuteur et ne l’informera pas de l’incident.

Scène 4 – La tour – La gouvernante se promène dans le parc, savourant la beauté du lieu. Elle aperçoit en haut d’une tour la silhouette d’un homme inconnu et, apeurée, se demande qui est cet homme.

Scène 5 – La fenêtre – Alors que les enfants jouent, la gouvernante  aperçoit de nouveau par la fenêtre l’homme inconnu. Mrs Grose, à qui elle le décrit, le reconnaît aussitôt : il s’agit de Peter Quint, l’ancien valet de chambre du maître, mort par accident. Il avait eu une influence déplorable sur les enfants et sur la précédente gouvernante, Miss Jessel, morte également dans des circonstances étranges. L’agitation de la gouvernante ne connaît plus de bornes lorsqu’elle entend cela : l’homme est donc un fantôme ! La jeune femme, convaincue que le spectre de Quint va revenir, jure de protéger les enfants mais refuse de mettre leur oncle au courant.

Scène 6 – La leçon – La gouvernante fait réciter sa leçon à Miles mais le jeune garçon semble étrangement absent de la salle de classe. Il chante une chanson triste, « Malo » dont les paroles énigmatiques font frissonner la gouvernante.

Scène 7 – Le lac – La gouvernante est partie se promener au bord du lac avec Flora. Elle aperçoit sur la berge opposée une silhouette qu’elle reconnaît comme étant celle de Miss Jessel. Flora la voit également mais ne laisse rien paraître et continue de jouer. La gouvernante, horrifiée, comprend que les enfants voient les apparitions des spectres mais n’en parlent pas.

Scène 8 – La nuit – Du haut de la tour, Quint appelle Miles pendant que Miss Jessel, près du lac, attire Flora à elle. La rencontre entre les spectres et les fantômes est interrompue par la gouvernante et Mrs Grose qui cherchent les deux enfants. Miles défie la gouvernante : « Vous voyez, je suis mauvais, n’est-ce pas ? »

 

ACTE II – Scène 1 – Colloque et soliloque – Peter Quint et Miss Jessel parlent de leur aventure tumultueuse et expriment leur désir de dominer et de pervertir les enfants : « La cérémonie de l’innocence est noyée ». Puis ils disparaissent tandis que la gouvernante se lamente sur sa situation, seule et malheureuse, « perdue dans son labyrinthe ».

Scène 2 – Les cloches – Au cimetière. Mile et Flora chantent une parodie du benedicite dont certaines paroles sont exactement les mêmes que celles prononcées par Quint. La gouvernante déclare à Mrs Grose que les enfants sont corrompus. L’intendante lui conseille d’écrire au tuteur mais la gouvernante s’y refuse toujours. Seule avec Miles, elle s’aperçoit que l’enfant a adopté la parti de Quint : elle décide de quitter Bly.

Scène 3 – Miss Jessel – Alors que la gouvernante entre dans la salle de classe, elle découvre Miss Jessel assise à son bureau ; le spectre se lamente sur son sort, car elle aussi fut une victime de Quint. La gouvernante finalement décide de rester à Bly pour sauver les enfants et écrit au tuteur pour lui demander son aide.

Scène 4 – La chambre à coucher -  Au moment d’aller au lit, Miles chante sa chanson triste, « Malo ». La gouvernante lui révèle qu’elle a écrit à l’oncle et tente de gagner sa confiance. Se sentant menacé, Quint appelle Miles et l’enfant, dans un cri, éteint la chandelle, préférant l’obscurité à la lumière.

Scène 5 – Quint – Le spectre incite Miles à voler la lettre de la gouvernante, ce que le jeune garçon fait.

Scène 6 – Le piano – Miles joue du piano, détournant ainsi l’attention de Mrs Grose et de la gouvernante ; Flora en profite pour rejoindre Miss Jessel près du lac. Mais les deux femmes éventent le piège et partent à la recherche de la petite fille pendant que Miles exulte.

Scène 7 – Flora – Mrs Grose et la gouvernante retrouvent Flora en compagnie de Miss Jessel. La petite fille nie avoir vu le spectre et couvre la gouvernante d’insultes et d’injures. Mrs Grose prend son parti. La gouvernante, restée seule, exprime son désarroi, sa solitude, son amertume d’avoir perdu Flora.

Scène 8 – Miles – Le lendemain, Mrs Grose avoue avoir entendu Flora proférer les pires insanités et reconnaît que les enfants sont envoûtés. Elle informe la gouvernante que Miles a volé la lettre et décide d’emmener Flora loin de Bly, chez son oncle. Seule avec Miles, la gouvernante est décidée à obtenir une confession de Miles. Celui-ci avoue avoir volé la lettre mais la réapparition de Quint stoppe toute tentative d’autres aveux. Commence alors le dernier combat entre le spectre et la gouvernante, combat dont Miles est l’enjeu. Dans l’espoir de briser l’emprise maléfique de Quint sur Miles, la gouvernante pousse l’enfant à prononcer enfin à voix haute le nom de Quint. Miles, dans un cri de rage et de désespoir, s’y résout enfin et tombe dans les bras de la gouvernante. Quint, vaincu, disparaît tandis que la gouvernante savoure son triomphe. Hélas : elle ne tient plus entre ses bras qu’un cadavre, car Miles est mort.

VIDEO 1 : Début de l'opéra

VIDEO 2 : Acte III – L’ultime combat et la mort de Miles.

 

 

 

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