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19 novembre 2008

Le singe blanc

En l'an 545, sous la Dynastie des Liang, l'empereur envoya le général Lin Qin mener une expédition dans le Sud. Arrivé à Guilin, le général défit toutes les forces rebelles de Li Shigu et de Chen Che, tandis que son lieutenant Ouyang He pénétrait jusqu'à Changle, nettoyant toutes les cavernes, et s'enfonçait dans un terrain périlleux.

Or, la femme de Ouyang, qui avait la peau fine et blanche, était d'une beauté ravissante.

"Général, lui dirent ses hommes, pourquoi avez-vous amené une femme si belle par ici? Dans ce pays, il y a un dieu qui excelle à enlever les jeunes filles, et surtout n'épargne jamais les plus belles. Il faut doubler la garde."

Vivement alarmé, Ouyang, cette nuit-là, disposa ses gardes autour de la maison, cacha sa femme dans une chambre secrète, et l'enferma solidement avec une dou­zaine de servantes pour la protéger. La nuit était toute noire, un vent lugubre soufflait, pourtant, jusqu'à l'aube tout demeura tranquille. Enfin, lassés de veiller, les gardiens commencèrent à somnoler. Soudain, il leur sembla sentir la présence de quelque chose d'insolite. Surpris, ils se réveillèrent mais la femme était déjà disparue. La porte était restée fermée, et personne ne savait comment elle avait pu sortir. On s'élança dehors, fouillant du regard la montagne escarpée qui faisait face, mais la nuit était si noire qu'on ne voyait pas au-delà d'un pied, et il fut impossible de continuer les recherches. Jusqu'au point du jour, on ne trouva aucune trace.

Profondément indigné et affligé, Ouyang jura qu'il ne rentrerait jamais seul, sans l'avoir retrouvée. Sous prétexte qu'il était malade, il fit camper là son armée, et chaque jour, il se lançait dans toutes les directions, fouillant jusque dans les val10ns profonds et dangereux. Un mois après, à trente lieues de là dans un buisson de bambous, il trouva un des souliers brodés de sa femme, qui, tout trempé de pluie, restait encore re­connaissable. Plus affligé que jamais, Ouyang in­tensifia ses recherches ; avec une trentaine de ses plus solides gaillards, bien armés et abondamment pourvus de vivres, il passait la nuit dans les grottes ou à la bel­le étoile. Après avoir passé encore plus de dix jours à soixante lieues de son camp, il aperçut au sud une montagne sinueuse et toute boisée. Arrivé au pied de la montagne, il la trouva entourée par une rivière profonde. La traversée se fit sur un radeau improvisé. Entre les précipices et les bambous d'émeraude, de loin, ils entrevirent l'éclat rouge de vêtements soyeux, et entendirent des voix et des rires de femmes. En s'aidant de cordes et en s'accrochant aux vignes sau­vages, on escalada les escarpements. Là-haut, s'ali­gnaient des arbres somptueux, coupés de massifs de fleurs rares, à l'ombre desquels s'étendait le doux tapis des pelouses. Tout était calme et frais comme une re­traite hors du monde terrestre. A l'est, sous un portail creusé dans le rocher, des dizaines de femmes, habil­lées avec éclat passaient et repassaient, tout en s'amu­sant, riant et chantant à leur aise. A la vue des hom­mes, elles se figèrent soudain les regardant venir.

Quand ils furent arrivés devant elles, ces femmes leur demandèrent : "Pourquoi venez-vous ici?" Sur la ré­ponse de Ouyang, elles se regardèrent en soupirant.

"Votre femme est parmi nous depuis plus d'un mois, lui dirent-elles, maintenant, malade, elle garde le lit. Venez la voir." Passant la grille de bois du portail, Ouyang vit trois pièces spacieuses aménagées en salon. Le long des murs étaient rangés des lits jonchés de coussins de soie. Sa femme était là, couchée sur un lit de marbre, jonché de riches couvertures, et devant elle s'étalaient toutes sortes de mets rares. A l'ap­proche de Ouyang, elle se retourna, le vit, mais vivement  lui fit signe de s'en aller.

"Parmi nous, il y en a qui sont ici depuis dix ans, lui dirent ces femmes ; tandis que votre épouse ne fait que d'arriver. Ici, habite un monstre tueur d'hommes. Même avec une centaine de gaillards bien armés, on ne saurait en venir à bout. Il vaut mieux vous en aller avant qu'il ne soit rentré. Mais, apportez-nous deux tonneaux de bon vin, avec dix chiens qui lui serviront de pâture, et des dizaines de kilos de chanvre ; alors, nous vous aiderons à le tuer. Il faut revenir dans dix jours, à midi juste, et pas plus tôt." Elles le pressèrent de partir, et Ouyang se retira immédiate­ment.

Au jour fixé, il revint avec une excellente liqueur, le chanvre, et les chiens. "Le monstre est un grand bu­veur, lui dirent les femmes, et souvent il aime à boire jusqu'à tomber dans l’ivresse. Une fois ivre, il cherche à mesurer sa force, nous disant de lui attacher les mains et les pieds au lit, avec des étoffes de soie. Alors, il lui suffit d'un saut et tout est rompu. Mais, attaché avec des triples liens de soie, il s'épuise en vain à les briser. Cette fois-ci, si nous l'attachons avec du chanvre enveloppé dans de la soie, nous sommes sûres de son impuissance. Tout son corps est dur comme le fer, mais une seule partie, quelques centimètres au-­dessous de son nombril, reste toujours protégée. C'est là sûrement qu'il est vulnérable". Puis, montrant une grotte à côté, elles lui dirent: "Voilà son garde-manger, cachez-vous là-dedans, et guettez son arrivée en silen­ce. Déposez le vin sous les fleurs et lâchez les chiens dans la forêt. Lorsque notre plan aura réussi, vous sortirez à notre appel !"

Ouyang et ses hommes firent ce qu'on leur avait recommandé et attendirent en retenant leur souffle. Vers l'après-midi, quelque chose semblable à une longue pièce de soie blanche tombant du haut d'une autre montagne vint comme en volant se poser sur le sol, et pénétra dans la caverne, d'où un instant après sortit un homme à belle barbe, haut de six pieds, vêtu d'une robe blanche, s'avançant une canne à la main, entouré de ses femmes. A la vue des chiens, surpris, il s'élança sur eux, les saisit, les mit en pièces, et les dévora jusqu'à satiété. Et, à qui mieux mieux, les femmes lui offrirent du vin dans des tasses de jade, riant à cœur joie. Lorsqu'il eut vidé plusieurs pintes de vin, elles l'aidèrent à rentrer. On entendit encore quelques éclats de rire. Après un bon moment, les femmes sortirent pour avertir les hommes. Ils entrè­rent, l'épée à la main et virent devant eux un grand singe blanc, les quatre membres attachés à la tête du lit, qui, à leur approche se replia sur lui-même dans l'impossibilité de se détacher, roulant des yeux fulgu­rants. A la fois, toutes les armes s'abattent sur lui, mais ne rencontrent qu'un corps de fer et de pierre. Piquant enfin sous son nombril, les lames entrent droit dans son corps, d'où le sang jaillit brusquement. Alors, le singe blanc se mit à gémir, et dit: "Je meurs de par la volonté du ciel ; vous, vous n'étiez pas de force à me tuer. Votre femme est déjà enceinte. Ne tuez pas son fils, qui plus tard servira auprès d'un grand monarque et rendra votre famille plus prospère que jamais!" Sur ces mots, il expira.

En allant à la recherche de ses biens, on trouva des amas d'objets précieux, et quantité de choses bonnes à manger, étalées sur des tables. Tous les trésors con­nus du monde étaient là, y compris plusieurs galons d'encens rares, et une paire d'excellentes épées. Les femmes, au nombre d'une trentaine étaient toutes d'une beauté incomparable, et quelques-unes étaient là depuis dix ans. Elles dirent que quand une femme devenait vieille et fanée, on l'emportait, nul ne sait où. Le Singe blanc jouissait seul de ces femmes et n’eut jamais de complice.

Chaque matin, il se lavait, mettait une coiffure et s’habillait hiver comme été d'un collet blanc, et d'une robe de soie blanche. Tout son corps était couvert de poils blancs, longs de plusieurs pouces. Quand il restait chez lui, il aimait à lire des tablettes de bois, dont l’écriture ressemblait à des hiéroglyphes indéchiffrables, et lorsqu'il avait fini de lire, il glissait ses tablettes sous un abri du rocher. Parfois, quand le temps était beau, il s'exerçait avec ses deux épées, qui traçaient des cercles fulgurants, l'entourant d'un halo lumineux comme la lune. Il buvait et mangeait les aliments les plus divers, particulièrement des fruits, des noisettes, et par-dessus tout, des chiens, dont il aimait à boire le sang. Vers midi, il s'envolait, disparaissant à l'horizon, et en une demi journée, il avait déjà fait un voyage de mille et mille lieues ; il avait l’habitude de revenir tous les soirs.

Tous ses désirs étaient comblés immédiatement. La nuit, il ne dormait pas ; il la passait dans tous les lits à jouir de ses femmes à tour de rôle. Très érudit, il se montrait d'une éloquence magnifique et pénétrante. Pourtant, quant à sa forme, il resta toujours une sorte de gorille.

Cette année-là, à l'époque où les feuilles commen­cèrent à tomber, le singe blanc devenu morne et triste avait fait entendre cette plainte : "Je viens d'être ac­cusé par les divinités de la montagne et serai condam­né à mort. Mais je vais demander protection à d'autres esprits, peut-être réussirai-je à échapper à la sentence." Juste après la pleine lune, son abri prit feu, et toutes ses tablettes furent détruites. Alors, il s'estima perdu : "J'ai vécu mille ans sans progéniture, dit-il; maintenant je vais avoir un fils, donc ma mort est prochaine." Puis, re­gardant toutes ses femmes, il pleura longtemps. "Cette montagne étant inaccessible, jamais on n'est venu ici, reprit-il. De son sommet je n'ai jamais aperçu un bûcheron, tant il y a en bas de tigres, de loups et d'au­tres bêtes féroces. Si ce n'est la volonté du Ciel, com­ment les hommes pourraient-ils venir jusqu'ici?"

Ouyang s'en retourna en emportant jades, bijoux et toutes sortes de choses précieuses ; il emmena aussi toutes les femmes, dont quelques-unes se souvenaient encore de leurs familles. Au bout d'un an, la femme d'Ouyang accoucha d'un fils qui ressemblait tout à fait à un singe. Plus tard, Ouyang fut exécuté par l'empereur Wu, sous la dynastie des Chen. Mais son vieil ami Jiang Zong qui aimait le fils d'Ouyang pour son intelligence extraordinaire, le garda sous son toit. Ainsi l'enfant fut sauvé de la mort. En grandissant, il devint un bon écrivain et un calligraphe excellent, bref un personnage très renommé dans son temps.

Conte de la dynastie des Tang, auteur anonyme, de même que le traducteur ou la traductrice.

 

 

 

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