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11 novembre 2008

Jenufa

Cet opéra de Janacek, sans doute le plus connu, se résume en quelques mots : une histoire villageoise cruelle, un sordide drame de famille, de morale et de religion. Mais, tout comme Katia Kabanova, il trouve son origine dans une pièce de théâtre.

En 1890, fut représentée à Prague l’œuvre d’une jeune femme, Gabriela Preissova, intitulée Jeji pastorkyna, titre qu’on traduisit plus tard en français de façons diverses : Sa belle fille, Sa filleule, Sa fille adoptive avant d’opter, dans toutes les langues, et ce grâce à l’opéra que Janacek en tira, pour le titre définitif : Jenufa. Cette pièce heurta fortement les âmes sensibles ; elle « choqua », et assez violemment. On ne voulait pas croire à une pareille histoire. Pour l’honneur perdu de sa belle-fille, comment une Sacristine pouvait-elle devenir une criminelle ? Pire : une infanticide puisqu’elle tue un bébé né d’une relation sexuelle hors mariage ? Le scandale fut grand : on n’attendait pas une pièce aussi anticonformiste et surtout, on ne pouvait pas admettre que ce sujet eût germé dans l’esprit d’une jeune femme. On taxa l’auteur de perversité et personne ne comprenait comment une aussi cruelle intrigue, à l’époque où le féminisme, pour les dames patronnesses, devait être tenu pour responsable de tous les écarts de conduite des femmes émancipées, avait pu être élaborée par la jeune Gabriela, alors âgée de 28 ans.

Gabriela Preissova ne s’émut guère de cette levée de boucliers des bien-pensants. Elle avait choqué le bourgeois, certes, mais il fallait quand même voir la réalité en face : elle se référait à un fait divers authentique, survenu quelques années auparavant dans la campagne la plus reculée de la Bohème ; de plus, affirma-t-elle, il se passait au fond des villages des choses tout aussi monstrueuses.

Certes, le meurtre de l’enfant est l’élément central de Jeji pastorkyna ; certes, c’est ce qui caractérise l’œuvre avant tout. Il ne faut cependant pas négliger l’analyse implicite que fait l’auteur de la société paysanne dominée par le pouvoir de la propriété, des préjugés religieux et sociaux, de la place des femmes dans l’ensemble des relations humaines, du pouvoir de substitution qu’elles occupent parfois dans la société des hommes. On ne peut pas ne pas songer à L’orage, la pièce d’Ostrovski à l’origine de Katia Kabanova qui fit scandale dans les années 70 sur les scènes tchèques. On ne peut pas ne pas rapprocher la Kostelnicka (la sacristine) du personnage odieux de Kabanicha dans Katia, bien que la première paraisse finalement (malgré son geste) moins abominable que la seconde. Ce n’est pas un hasard si Janacek s’est spontanément intéressé à ces deux œuvres qualifiées de « scabreuses ».

L’intérêt qu’il portait à la condition féminine et à travers elle, à l’amour est probablement une des raisons majeures des choix qu’il fit. C’est l’époque où les mouvements d’émancipation avaient entraîné un féminisme plus ou moins militant. Janacek ne pouvait l’ignorer et était sensible au problème de la femme dominée par la loi des hommes. L’année 1880 vit l’ouverture du premier lycée tchèque féminin, qui ouvrait aux femmes les portes de l’Université. Ce que réclamaient alors les féministes, c’était le droit à l’instruction et à la culture. Beaucoup de femmes de lettres tchèques attirent alors l’attention de l’opinion sur la condition féminine au quotidien. Gabriela Preissova n’est donc pas un cas isolé et sa pièce peut être considérée comme une pièce féministe dans la mesure où la jeune amoureuse est une victime, comme dans beaucoup d’œuvres de ses consoeurs, et l’oppression est représentée apparemment par un matriarcat dur et intransigeant. La Kabanicha dans Katia est sur ce plan-là, exemplaire : à l’hostilité, elle ajoute le mépris et la perversité. Dans Jenufa, la Kostelnicka se montre certes impitoyable, mais le face à face entre elle et Jenufa est exempt de cruauté, l’une torturant l’autre par nécessité mais se torturant en même temps elle-même. Ce matriarcat révèle alors sa véritable essence : il n’est que le bras d’une société dirigée par la loi des hommes.

Commencé aux environs de 1903, la composition de l’opéra avance lentement. Janacek le révise plusieurs fois, coupant certaines scènes, remaniant la musique jusqu’à ce qu’il estime l’œuvre achevée. Elle ne sera représentée pour la première fois qu’en 1916, au Théâtre National de Prague, après avoir subi encore quelques modifications de la part de Karol Kovaric, le chef d’orchestre et directeur du théâtre. L’opéra fait un triomphe, triomphe réitéré dix-huit mois plus tard à Vienne. La Tchécoslovaquie venait à peine de déclarer son indépendance vis-à-vis de l’Empire autrichien.

Argument - Avant que l’action ne commence avec le lever de rideau, la situation est la suivante : Grand-mère Burya a perdu deux fils. L’aîné, propriétaire du moulin de la famille, avait épousé la veuve Klemen, qui avait déjà un fils, Laca. Elle eut ensuite un autre fils du meunier, Steva, qui est évidemment l’héritier du père et de la grand-mère. Le second fils de la grand-mère Burya a eu de sa première femme une fille qui s’appelle Jenufa ; après la mort de la mère de Jenufa, il a épousé la Kostelnicka (= « la femme du bedeau » que nous traduirons par « la sacristine »).

Acte I Un moulin isolé dans la montagne, à la tombée du jour. Chacun vaque à ses occupations : grand-mère Burya épluche des pommes de terre, Laca taille avec son couteau un manche de fouet, les servantes vont et viennent  ; seule Jenufa, debout, le regard rivé sur l’horizon ne fait rien. Elle attend avec impatience le retour de son cousin Steva dont elle est amoureuse ; de plus, elle est enceinte de lui (mais personne ne le sait) et serait désespérée s’il était recruté par la commission de conscription, ce qui les empêcherait de se marier.

Laca se montre amer et ironique envers la grand-mère ; en échange de son travail, il ne mérite que le gîte et le couvert mais certainement pas l’affection. Il lui reproche d’avoir toujours préféré Steva. Par ailleurs, il sait que Jenufa aime Steva alors que lui-même est amoureux de la jeune fille. Arrivent Jano, jeune berger qui s’émerveille parce qu’il sait lire puis le contremaître du moulin qui reproche à Laca sa méchanceté. Le jeune homme espère secrètement que son rival sera enrôlé dans l’armée. Hélas, le contremaître révèle que Steva n’a pas été pris : exultation de Jenufa et de la grand-mère, amère déception de Laca.

Apparaît enfin Steva : il est complètement ivre ; Jenufa essaie de le calmer en vain. Il jette de l’argent à tout le monde et veut entraîner Jenufa dans une danse endiablée. Mais voici qu’entre la Kostelnicka, la Sacristine. Immédiatement, son autorité en impose à tous. Voyant l’état de Steva, elle décide de lui imposer une épreuve d’un an avant de le laisser épouser sa belle-fille. Chacun trouve la décision sévère mais personne n’ose s’y opposer.

La sacristine partie, la grand-mère renvoie les musiciens qui avaient accompagné Steva jusque chez lui, demande à son petit-fils d’aller se coucher et prévient Jenufa que la vie est semée de souffrances. Restés seuls, Jenufa et Steva ont du mal à entretenir une conversation : la jeune femme rappelle à Steva comment ils sont indéfectiblement liés à cause de l’enfant qui grandit dans son ventre. Le jeune homme, encore dans les brumes de l’alcool, déclare qu’elle est trop jolie pour qu’il l’abandonne mais ne manifeste pas non plus un désir ardent de l’épouser. Il va finalement se coucher.

Jenufa, seule, sent son courage l’abandonner. Laca revient ; il tente d’abord de dénigrer Steva, puis essaie d’embrasser Jenufa. Elle le repousse. Dans une crise de colère et de haine, il lui lacère le visage de son couteau. Tout le monde accourt. La servante Barena tente de faire croire à un accident mais le contremaître, qui a vu Laca s’enfuir, affirme que le garçon a voulu volontairement défigurer Jenufa, par dépit.

Acte II – Une pièce de la maison de la Kostelnicka, cinq mois plus tard. Jenufa et la Sacristine font de la couture. La balafre est bien visible sur la joue de la jeune femme. Son enfant est né il y a une semaine et elle s’en occupe avec amour. Elle est cependant triste de n’avoir pas revu Steva depuis des semaines. Kostelnicka fait boire à sa belle-fille une boisson pour dormir et attend Steva qu’elle a envoyé chercher. Elle s’avoue avoir voulu la mort de l’enfant, mais à présent qu’il est né, il faut que Steva épouse Jenufa.

Justement, Steva entre. Il reconnaît n’avoir même pas su que son enfant était né  et elle le conjure d’épouser Jenufa au plus vite pour leur éviter à tous le déshonneur. Mais Steva avoue qu’après avoir revu Jenfua avec sa joue tailladée, son amour pour elle est mort. Cet amour a disparu en même temps que la beauté de la jeune fille. Il explique qu’il a même à présent peur d’elle, car elle semble être devenue sauvage et effrayante. Il veut bien verser une pension pour l’enfant mais ne veut pas épouser la mère. Kostelnicka le supplie d’aller voir son fils ; Steva obéit mais cela ne le fait pas changer d’avis. D’ailleurs, il est fiancé avec Karolka, la fille du maire. Puis il s’enfuit en courant, laissant Kostelnicka bouleversée, tandis que Jenufa pousse un cri dans son sommeil.

Entre alors Laca, fâché d’avoir vu Steva sortir de la maison. Il est toujours désireux d’obtenir l’amour de Jenufa. Il vient demander si Jenufa est rentrée de Vienne où on lui a dit qu’elle était partie. La sacristine révèle alors la vérité : la jeune femme n’a jamais été à Vienne, elle s’est cachée et a accouché de l’enfant de Steva.  A l’idée qu’un mariage avec Jenufa l’obligerait à adopter l’enfant de Steva, Laca est horrifié. Mais la sacristine lui affirme que l’enfant est mort. Puis elle envoie Laca s’enquérir du mariage de Steva et de Karolka.

Restée seule, la Kostelnicka est confrontée à son mensonge et mesure la terrible situation dans laquelle est vient de se jeter.  Dans un  monologue terrifiant, elle songe d’abord à cacher l’enfant mais il porterait toujours malheur à Jenufa. Peu à peu, la solution s’impose à elle : il faut faire disparaître le bébé, rendre le mensonge vérité. Elle doit le tuer. Elle entre dans la chambre, enveloppe l’enfant dans un châle et sort précipitamment, comme une folle.

Jenufa se réveille et cherche sa belle-mère. S’apercevant que son enfant n’est plus là, elle pense que Kostelnicka l’a emmené pour le montrer à Steva. Elle prie pour son avenir quand soudain rentre la sacristine, dans un état d’extrême agitation. Elle dit à Jenufa qu’elle a déliré pendant de longs jours et que son enfant est mort pendant qu’elle était inconsciente. Désespoir de Jenufa qui s’enquiert alors de Steva. La sacristine lui révèle la trahison du jeune homme, ses fiançailles avec Karolka et la supplie de chasser le jeune homme de son esprit.

Entre Laca, dont l’émotion sincère en voyant Jenufa est émouvante. Il sait ce qui est arrivé à la jeune femme mais désire malgré tout l’épouser. Son amour n’a pas faibli, mais il est devenu plus pur, moins violent. Jenufa est sensible à cette déclaration mais avoue qu’elle se sent vide d’amour. Cependant, elle se laisse convaincre et la Kostelnicka pense que son geste a tout arrangé. A cet instant, le vent ouvre violemment la fenêtre. Il semble porter avec lui une impression horrible de désastre. La Kostelnicka pousse un cri, terrifiée et s’agrippe à Laca et Jenufa : « C’est la mort qui ricane au-dehors ! » s’écrie-t-elle.

Acte III – Même décor qu’à l’acte II, deux mois plus tard.  Jenufa se prépara pour ses noces en compagnie de Laca et de grand-mère Burya. Kostelnicka, au comble de l’excitation, fait les cent pas dans la pièce ; elle a l’air épuisée nerveusement et sursaute au moindre bruit. Le maire vient présenter ses félicitations aux fiancés et parait surpris de l’agitation de la sacristine. Jenufa épingle sur sa robe les fleurs que Laca lui a apportées. Il ne cesse de se reprocher ce qu’il a fait et passera sa vie entière à essayer de se faire pardonner. A la demande de Jenufa, Laca s’est réconcilié avec Steva et l’a même invité au mariage ainsi que Karolka.  Les voici d’ailleurs qui entrent. Karolka se montre très gentille envers Jenufa mais Steva est gêné. A Jenufa qui demande quand vont avoir lieu leurs noces, Karolka répond en riant qu’elle va peut-être encore changer d’avis. Jenufa souhaite à Steva de ne jamais connaître la souffrance des blessures d’amour. Des jeunes filles viennent offrir des fleurs à la fiancée et chantent joyeusement. La grand-mère bénit alors Laca et Jenufa.

Alors que la sacristine s’apprête à l’imiter, on entend un grand bruit au-dehors. Avec le dégel, la glace a fondu et on vient de découvrir dans le ruisseau du moulin le corps d’un bébé assassiné. Tout le monde se rassemble. La Kostelnicka est désemparée. On amène le petit cadavre et soudain, Jenufa reconnaît son enfant et hurle de désespoir. Malgré les efforts de Laca pour la faire taire, elle demande pourquoi il n’a pas été enterré décemment. La foule pense que ce crime est le sien et se retourne contre elle, prête à la lapider. Laca s’interpose mais la Kostelnicka s’avance : elle avoue très calmement que c’est elle la coupable et raconte la vérité, comment elle a tué l’enfant, comment elle a caché son crime à sa belle-fille. Tout le monde est atterré ; bouleversée, Jenufa se détourne d’elle. Steva est effondré, Karolka, qui ressent l’attitude de son fiancé envers Jenufa comme une insulte, rompt la promesse de mariage. Jenufa comprend enfin que sa belle-mère  n’a agit que dans l’intention de bien faire, que son geste quelque part est une forme d’amour et lui pardonne. Le maire emmène la Sacristine.

Jenufa et Laca restent seuls. Jenufa lui rend sa liberté mais le jeune homme ne faiblit pas dans sa décision de l’épouser : comprenant que leurs souffrances ont fait naître un amour plus grand encore, Jenufa accepte de repartir avec lui pour une nouvelle vie.

 

VIDEO 1 : Fin de l'acte I - Scène entre Steva et Jenufa, puis entre Laca et Jenufa. Roberta Alexander est Jenufa - Festival de Glyndebourne.

VIDEO 2 : Acte II - -  le monologue de la Kostelnicka et l'enlèvement de l'enfant - Léonie Rysaneck

VIDEO 3 - Final Acte II : Laca, Kostelnicka, Jenufa.  

Video 4 - Final Acte III - Glyndebourne -  Anja Silja

 

 

 

 

 

 

 

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