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05 novembre 2008

La vengeance du pied fourchu 22

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Le vague ressentiment qu’Arnaud avait pu nourrir envers Martin ne dura pas longtemps. Après tout, le jeune berger avait bien le droit de changer d’avis au dernier moment. Et même, tout bien considéré, il lui avait évité une corvée que seule l’amitié l’avait poussé à proposer. Arnaud avait son propre travail, il lui fallait renouveler la provision de bois pour l’hiver et plus tôt on s’y prenait, mieux c’était. Aussi laissa-t-il quelques jours s’écouler avant de décider de monter à l’alpage pour voir si Martin n’avait besoin de rien. Entre temps, il eut le loisir d’admirer Missia dans son nouveau rôle de peste à tout faire ; elle était tout simplement sublime quand il s’agissait d’énerver sa mère et de mettre Madame la Mairesse dans une rage noire. Missia avait toujours été un peu taquine ; mais à ce point-là, cela en devenait insupportable. Et puis, elle s’était peu à peu transformée en mégère, et ça, c’était impardonnable. Où était la petite sœur si vive, si gaie, et en même temps si serviable et si gentille ? A coup sûr, elle avait dû faire une chute dans la montagne et tomber sur la tête pour changer dans de telles proportions en si peu de temps.

 

Pendant qu’Arnaud ruminait ses sombres pensées en fendant le bois, Catherine était allée rendre visite à Louis et Sigrid. C’était la première fois qu’elle pénétrait dans leur maison et elle fut surprise de la trouver aussi sobrement meublée. Pas de tapis, pas de tentures, pas de coussins à profusion ni de fauteuils et de poufs en veux-tu en voilà. Aucune décoration ostentatoire. Juste des chaises, certes confortables, un divan, une grande table ronde. Les rideaux taillés dans le tissu acheté à la foire laissaient filtrer une lumière douce et reposante. Le parquet ciré brillait de tout son éclat. Le seul tableau accroché au mur représentait un Saint-Sébastien percé de ses flèches, en train d’agoniser dans une lumière qui ne pouvait qu’être celle du Paradis. Cette sobriété lui sembla d’abord fort incongrue puis, à peine se fut-elle assise sur le divan qu’elle se sentit envahie par une sorte de paix, une tranquillité du corps et de l’esprit qui lui sembla merveilleusement reposante. On eut dit que tous ses soucis s’envolaient et le poids qui pesait sur ses épaules depuis la disparition du collier avait également disparu. Assise près d’elle, Sigrid lui souriait gentiment tandis que Louis revenait de la cuisine, portant un plateau chargé de tasses, d’une théière et de diverses pâtisseries. Cette répartition inattendue des tâches ménagères n’étonna même pas Madame la Mairesse, pourtant peu encline à admettre les entorses à son code de comportement.

 

La conversation porta d’abord sur le collier ; sa perte continuait d’intriguer le jeune couple et Louis se livra une fois encore à une minutieuse enquête pour savoir où Catherine le rangeait d’habitude et quels avaient été ses derniers gestes le soir fatidique. Questionnaire qui ne déboucha sur rien de positif : Catherine ne put que redire ce qu’elle avait affirmé auparavant. Puis Sigrid l’interrogea doucement sur le bruit qui courait… comme quoi elle allait la nuit dans la montagne… En temps ordinaire, Madame la Mairesse se fût grandement offusquée qu’une de ses amies ajoutât foi à ce genre de commérage. Mais l’atmosphère de la pièce, la douceur de l’instant, la gentillesse du couple agirent sur elle comme des calmants. Sans s’énerver ni se lamenter, elle affirma n’être jamais, mais jamais allée se promener la nuit. Elle ne comprenait pas d’où venait cette rumeur. Enfin, si, elle en connaissait l’origine humaine : Rosette. Mais ce qui avait motivé la jeune fille à inventer ces inepties…

 

« Rosette aussi a disparu, murmura Sigrid d’un ton presque distrait. Comme le collier. » « Vous croyez que c’est elle qui l’a volé et qu’elle est partie avec ? » s’enquit Catherine, stupéfaite, mais ravie de trouver tout à coup une explication rationnelle à deux phénomènes pour le moins étranges. « C’est possible, murmura Louis. Personne n’a songé à faire le rapprochement entre ces deux événements, mais pourquoi pas ? » Catherine réfléchit un instant. « Oui, mais comment aurait-elle pu me voler le collier ? Il aurait fallu qu’elle entre dans la maison, puis dans ma chambre puis… » Louis et Sigrid échangèrent un regard. La jeune femme toussota. « Ou bien qu’elle vous suive… » Catherine ouvrit de grands yeux. « Qu’elle me suive où ? Je vais au village ou chez ma mère et nulle part ailleurs. » Il y eut un silence. De nouveau, Sigrid regarda son compagnon qui inclina la tête.

 

« Dites-moi, ma chérie, savez-vous ce qu’est le phénomène de somnambulisme ? » demanda-t-elle doucement. Catherine répondit négativement. C’était la première fois qu’elle entendait ce mot. « Et bien… Comment vous expliquer… » Le coup d’œil que Sigrid jeta à Louis était suppliant. Ce dernier sourit. « C’est très simple, dit-il. Quelqu’un qui est somnambule se lève la nuit pour faire tout un tas de choses, mais il les fait en dormant, sans en avoir conscience. Lorsqu’il a achevé sa tâche, il se recouche, et le lendemain, au réveil, il ne se souvient de rien. » « Mon Dieu, quelle horreur ! s’écria Catherine en se signant machinalement. Cela doit être affreux. » « Tout dépend de la nature de ses tâches, dit Sigrid. En général, un somnambule ne fait jamais rien de dangereux pour les autres. C’est plutôt lui qui risque parfois sa vie. » « Que voulez-vous dire ? » interrogea Catherine, abasourdie. « Et bien, il peut se promener au bord d’un précipice, ou sur une corniche, ou même sur un toit. Il ne perdra cependant jamais l’équilibre si on ne le réveille pas. » « Mais… Qu’est-ce qui provoque ce genre de… crise ? » demanda Catherine. « On ne sait pas, dit Sigrid. Peut-être la fatigue. » Madame la Mairesse frissonna. Ce devait être terrible d’avoir dans sa famille quelqu’un atteint de cette maladie. Puis tout à coup, elle réalisa ce vers quoi tendaient ces explications et blêmit. « Vous pensez donc que je suis… » et elle s’arrêta net, trop bouleversée pour continuer. « Somnambule ? dit calmement Louis. Cela expliquerait les insinuations de Rosette et la disparition du collier. Dans un de vos accès, vous l’auriez pris et caché dans un endroit connu de vous seule. » Catherine le dévisagea, horrifiée. « Vous vous voulez dire que je suis folle, c’est ça ? » s’exclama-t-elle et elle se mit soudain à pleurer. Sigrid lui tendit un mouchoir et entoura ses épaules de son bras. « Le somnambulisme n’a rien à voir avec la folie, je vous le certifie », dit Louis. « Et c’est une explication très rationnelle à quelque chose qui peut apparaître comme surnaturel, continua Sigrid. La rumeur qu’a fait circuler Rosette a sans doute un fondement de vérité. On vous a vue. Les langues ont fait le reste. »

 

Catherine resta quelques minutes silencieuse, essayant de digérer l’information. Puis elle murmura que Missia avait donc eu raison de l’interroger à ce sujet, le jour où l’on avait constaté la disparition du collier. Ce renseignement anodin fit froncer les sourcils de Louis. « Elle s’est contentée de vous poser des questions ? » interrogea-t-il en se penchant en avant. « Oui, dit Catherine. Et puis, elle est partie. » « Où est-elle allée ? » La question avait été posée d’un ton pressant. « Je ne sais pas, rétorqua Catherine, étonnée. Sans doute pas bien loin puisqu’elle était de retour peu de temps après chez ma mère. »  La dernière affirmation parut rassurer Louis qui se rejeta en arrière. « Donc, si je comprends bien, pour retrouver le collier, il faut que j’aille dans la montagne et que je cherche… C’est impossible. Comment voulez-vous que je mette la main dessus ? Il y a tellement d’endroits où j’aurais pu le cacher… » Et elle recommença à pleurnicher. Avec une patience d’ange, Sigrid, lui tendit un autre mouchoir. « Ce serait totalement inutile, convint Louis. Mais il y a autre chose à faire : je vais désormais veiller à votre porte la nuit. Il viendra bien un moment où vous reprendrez une crise. Je n’aurai qu’à vous suivre pour savoir où est le collier. » « Comment peux-tu être si sûr qu’elle te conduira à sa cachette ? » demanda Sigrid. « Parce que pour l’instant, ce collier représente ce qu’elle désire le plus au monde retrouver. Croyez-moi, c’est le seul moyen de mettre fin à cette histoire. »

 

Catherine partie avec la promesse que Louis commencerait son guet le soir même et que personne ne saurait jamais rien du nouveau malheur qui frappait Madame la Mairesse, Sigrid, une fois revenue au salon, reprit sa place sur le divan. Un pli soucieux barrait son joli front. Avant de reprendre la broderie qu’elle avait abandonnée pour accueillir Catherine, elle dévisagea son mari avec le plus grand sérieux. « Comment peux-tu être sûr qu’il s’agit bien d’une crise de somnambulisme ? » « Je n’en suis pas sûr du tout, répliqua Louis après un moment de silence. C’est bien pour cela que je dois m’en assurer. Il pourrait bien s’agir de tout autre chose, et tu sais quoi… »

 

(A suivre)

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