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20 octobre 2008

La ville morte 1

La ville morte (Die Tote Stadt) est sans doute un des opéras les plus difficiles à monter : d’abord parce qu’il exige de très importants décors et effets scéniques –si l’on ne veut pas réduire le spectacle à une représentation d’amateurs pas doués- un orchestre très conséquent et surtout des chanteurs capables d’affronter une partition redoutable qui exige d’eux des efforts à la limite de la voix humaine – et ce pendant près de trois heures. Cela fait beaucoup d’obstacles à surmonter…

 … Mais les efforts en valent la peine. Car La ville morte est un opéra extraordinaire : romantique au-delà de toute expression, il baigne du début à la fin dans une atmosphère onirique que les brumes de Bruges rendent encore plus mystérieuse et étrange et permet au metteur en scène tous les délires –à condition que lesdits délires respectent quand même l’œuvre, ce qui n’est pas toujours le cas…

 Le nom du compositeur, Erich Wolfgang Korngold n’est en fait que très peu connu du grand public. Et La ville morte reste, pour la plupart des amateurs d’opéra, un vague nom abstrait dans un dictionnaire d’œuvres lyriques. N’a submergé, dans ce naufrage dû au temps et à l’évolution des mentalités, que l’air de Marietta, enregistré notamment par Lotte Lehmann. Personne n’est, à notre époque, capable de concevoir la popularité de l’ouvrage dans les années 20. Et pourtant : l’opéra a été composé par un tout jeune homme de 23 ans ; il a été créé simultanément le même soir sur deux grandes scènes allemandes : à Hambourg où Korngold dirige lui-même l’orchestre et à Cologne, sous la direction d’Otto Klemperer (doublé historique qu’aucun opéra n’a pu réaliser) ; il suscite l’enthousiasme du public, du monde musical (Richard Strauss et Bruno Walter), est représenté de multiples fois tant en Europe qu’en Amérique… Et puis c’est l’oubli total, incompréhensible. Il connaît néanmoins quelques reprises, en 1955 à Munich, en 1967 à Vienne et à Gand. Timides, presque dérisoires. Et en 1975, c’est à nouveau le triomphe. En avril, Le New York City Opéra programme l’œuvre avec Carol Neblett et John Alexander dans les principaux rôles. Le succès est si considérable que de nouvelles représentations doivent être programmées pour octobre. Sur la lancée, le premier enregistrement mondial a lieu à Munich, la même année ; il réunit une formidable distribution : Carol Neblett, René Kollo et Hermann Prey ; Erich Leinsdorf est au pupitre de l’orchestre de la radio de Munich. Et depuis ? Et bien il semble que l’opéra poursuive une carrière honorable : un DVD est actuellement disponible sur le marché, signe que l’œuvre n’est pas retombée dans l’oubli.

 Erich Wolfgang Korngold est né à Brno en 1897. Ses dons de musicien apparaissent très tôt et son père, critique musical, lui fait faire des études de musique très complètes à l’Académie de Vienne. A neuf ans, il compose une cantate, puis à onze une pantomime, jouée à l’Opéra Impérial en 1910. Il devient l’enfant prodige de la composition.  C’est à 18 ans qu’il composera ses premiers opéras en un acte, Der Ring des Polykrates (L’anneau de Polycrate) et Violanta, créés par Bruno Walter à la Staatsoper de Munich. En 1920, c’est La ville morte. D’autres opéras suivront, puis des symphonies, des concertos, de la musique de chambre. Parallèlement à sa carrière de compositeur, il est chef d’orchestre à l’opéra de Hambourg à partir de 1920, professeur à l’Académie de Vienne en 1931, fait de nombreuses tournées. Ayant gagné les Etats-Unis après la montée d’Hitler au pouvoir, il écrit des musiques de films pour Hollywood. Il meurt prématurément à Hollywood en 1957, dans un monde musical où son lyrisme post-romantique est totalement passé de mode, au concert comme à l’opéra, comme au cinéma.

 Pour comprendre l’accueil triomphal fait à La ville morte par le public de l’époque, il faut se souvenir que l’Allemagne de la République de Weimar vivait dans une extraordinaire effervescence : les compositeurs, en accord avec le public, cherchaient surtout à exprimer au travers d’un opéra souvent fantastique leur critique de la société et de ses mœurs. L’expressionnisme des ouvrages de Kurt Weill allait en être la forme la plus convaincante. Tous les compositeurs, malgré leurs différences, participent à ce même mouvement et lorsque Korngold écrit La ville morte, Strauss achève La femme sans ombre, Berg compose Wozzeck, Turandot est en gestation. La musique de La ville morte se situe donc à un carrefour de la culture européenne : elle a le lyrisme de celle de Puccini, le fauvisme de celle de Strauss, n’évite pas les bouffées un peu vulgaires de valse viennoise. Symbolique avant tout, La ville morte est une superbe manifestation du post-romantisme à son déclin : la musique est souvent exacerbée, tendue jusqu’à la rupture, véhémente, parfois à la limite de la dissonance. Et en même temps, porteuse d’un authentique et magnifique lyrisme : qu’on songe à la scène d’ouverture, à l’air de Marietta de l’acte I, à celui de l’acte III, à toute la scène finale…

 Le livret est adapté du roman de Georges Rodenbach Bruges la Morte ; avec Maeterlinck, Rodenbach est l’un des principaux représentants du courant symboliste belge. L’œuvre s’appuie sur la poésie si particulière de Bruges et c’est ce qui a vivement impressionné Korngold. Les impressions visuelles et auditives sont intimement liées à un paysage qui sert de point de départ à la rêverie. L’état d’âme et le paysage finissent par se confondre en cette ville où le héros, Paul, identifie sa femme disparue aux eaux dormantes des canaux, aux pierres mortes qu’anime, le temps d’un regard, le passage silencieux des béguines dans une atmosphère brumeuse à travers laquelle résonne l’écho des carillons. C’est Korngold lui-même, aidé de son père, qui fera l’adaptation du roman et le transformera en livret d’opéra.

 Argument : Acte I – Bruges, fin du 19ème siècle. Nous sommes chez Paul, jeune veuf qui a transformé son appartement en sanctuaire voué à la mémoire de Marie, sa femme morte. Portrait encadré au mur, photographies jaunies, tresse de cheveux d’or amoureusement conservée… Tout cela explique l’atmosphère de tristesse du logis. Depuis qu’il a perdu sa femme –passionnément aimée- Paul erre dans Bruges à la recherche de ses souvenirs, et Marie est peu à peu identifiée à la ville morte. Mais un fait nouveau a bouleversé la vie de Paul : à son ami Franck venu lui rendre visite, il raconte qu’il a rencontré une femme ressemblant à Marie de façon frappante ; elle a sa démarche, son allure, la couleur de ses cheveux et jusqu’au timbre de sa voix. Fasciné, Paul l’a invitée à venir chez lui. Malgré les avertissements de Franck qui estime l’aventure dangereuse, Paul s’obstine à recevoir la jeune femme : elle parait enfin. Coquette, légère, frivole. Mais Paul voit en elle la réincarnation de Marie, bien que tout oppose cet homme sombre et introverti et cette Marietta, danseuse de passage à Bruges, sensuelle et à la moralité plus que douteuse. Elle veut bien céder à Paul mais refuse l’identification qu’il attend d’elle et s’en va. Resté seul, Paul se laisse aller dans un fauteuil. C’est alors que commence la « vision », celle qui se poursuivra sur tout le second acte et une partie du troisième. Paul voit Marie lui apparaître, lui rappeler son amour. Mais elle ne fait que le jeter vers Marietta, laquelle, à la fin de l’acte, se matérialise dans la « vision » et commence une danse lascive à laquelle Paul ne peut résister.

 

Acte II – Suite de la « vision ». Quelques semaines plus tard. Les événements n’ont toujours lieu que dans l’imagination de Paul qui projette ses phantasmes ce qui permet les plus fantastiques effets de mise en scène faisant appel aux lumières, aux images vidéos et au cinéma.

 

Le décor représente un quai à Bruges, devant la maison de Marietta. Longue pantomime pendant laquelle on voit passer dans la brume les béguines. Carillons. Parmi les béguines, Paul reconnaît Brigitta sa femme de charge, rentrée au béguinage depuis que Paul a trahi la mémoire de Marie. Paul erre sur le quai, se heurte à son ami Franck et découvre que ce dernier est l’amant de Marietta. Au terme d’une violente dispute, les deux ex-amis se séparent. La troupe de Marietta arrive enfin ; tous les hommes tournent autour d’elle et elle répond à chacun ; pour ses amis, elle joue sa scène de Robert le Diable qu’ils donnent au théâtre : la résurrection miraculeuse de la jeune Hélène. Paul, caché dans un recoin, se montre enfin, s’en prend violemment à Marietta et lui reproche de blasphémer. La scène qui s’ensuit montre parfaitement les remords de Paul, son attitude morbide, son refus de la vie qui s’offre à lui sous les traits de Marietta. Mais cédant à sa passion, il invite Marietta à le suivre chez lui, espérant réunir enfin la vie et la mort. 

 

Acte III – Première partie, suite de la « vision ».  Paul et Marietta ont passé la nuit ensemble. Mais le jeune homme est encore envahi par les remords et une discussion s’élève entre les deux amants à propos du passage de la procession historique du Saint-Sang. A travers la piété, la neurasthénie de Paul se réveille, contrecarrée par les tentatives de Marietta pour lui faire admettre la réalité : il a envie de vivre mais paradoxalement, aime cet état de trouble et d’hébétude dans lequel il se complait. Dans un magnifique aria, elle reproche à Paul son hypocrisie et l’accuse de se servir d’elle sans même songer à ce qu’elle pourrait ressentir. Puis, au comble de la fureur, elle s’attaque aux souvenirs sacrés, tableaux, photographies et surtout la tresse de cheveux. Saisi de démence, Paul l’étrangle avec la tresse puis s’effondre dans son fauteuil et contemple le corps sans vie allongé devant lui. Fin de la vision. 

 

Retour à la réalité : après un interlude musical, on retrouve Paul assis dans son fauteuil, dans l’attitude qu’il avait avant l’apparition de Marie à la fin du premier acte. Les rêves se sont évanouis. Marietta revient chercher son ombrelle qu’elle avait oubliée en partant, Brigitta est toujours là, et Franck, l’ami dévoué, arrive, proposant à Paul de partir avec lui, loin de Bruges. Paul a compris que la mort l’a irrémédiablement séparé de Marie, qu’il doit renoncer à son obsession du souvenir. Il décide de suivre le conseil de Franck et de quitter Bruges avec son ami, enfin libéré de lui-même. (1) 

 

Le DVD qu’on trouve sur le marché contient une représentation filmée de La ville morte en 2001 à l’Opéra national du Rhin. Il y a de bons éléments, mais le metteur en scène -un de plus- n’a pas résisté à l’envie de « moderniser » l’opéra. C’est fait cependant d’une façon nettement plus intelligente que pour le Chevalier à la rose de Lyon. L’acte II se prêtant à tous les délires, on en a profité pour introduire des personnages sortis tout droit d’une imagination survoltée. Bon, on se tape encore un décor style night-club, mais ce n’est pas ça le plus gênant. Ce qui me semble beaucoup plus grave, c’est que le metteur en scène a changé la fin de l’œuvre. Paul ne quitte plus Bruges mais se suicide. C’est pour le moins ennuyeux, parce que ça modifie complètement le sens de l’opéra. Ici, la « vision » a été inutile, elle a même provoqué le suicide final. C’est un contre sens, voire un non sens par rapport à ce que voulait Korngold. D’accord, chacun interprète à sa manière une œuvre, mais de là à modifier la fin…  On aurait pu aussi réécrire la partition, pendant qu’on y était. Dès fois qu’elle n’aurait pas plu à qui vous savez. (Et à la fin du Rouge et le Noir, pourquoi ne pas faire divorcer Madame de Renal et la faire partir en croisière Paquet avec Julien Sorel ? Au point où l’on en est…) J’imagine que notre brave metteur en scène a –lui aussi- projeté ses fantasmes noirâtres sur la scène et fait une petite séance de psy en conduisant le héros au suicide afin d’éviter de se suicider lui-même. Moi aussi, j’interprète… Cela dit, quand les théâtreux vont-ils enfin cesser leur narcissique contemplation de leur moi profond ? Qu’ils fassent cela devant leur miroir ne me gêne pas ; mais qu’ils laissent les œuvres d’art tranquilles. Un peu de modestie et de décence n’a jamais fait de mal à personne… Surtout que je ne vois vraiment pas, sur le plan dramatique, l’intérêt de ce changement. Au contraire. Pour une fois qu’un opéra ne se termine pas par un entassement de cadavres…

 

Et puis, pour finir… Entre nous, Marietta enceinte… C’est certes charmant, mais peu crédible, surtout quand la chanteuse est filmée de profil… 

VIDEOS :

1 - Duo Marietta- Paul du 1er acte. Sans doute le passage le plus connu de la partition. Carol Nelbett et René Kollo

2 - Même duo, mais Marietta seule - un document historique, Maria Jeritza, la créatrice de Marietta.

3 - Acte II - Aria du Pierrot - Hermann Prey

4 - Scène finale - Carol Neblett - René Kollo.

 

 Paroles Vidéo 1

Marietta : « Bonheur du jour –oh mon émoi / reviens vers moi, reviens vers moi / au crépuscule de cet été / Toi ma lumière et mon bonheur / si tristement pleure sur mon cœur / Bientôt, te reverrai ailleurs.

Paul : « Quelle chanson triste et vraie »

Marietta : « Le chant de la bien-aimée / A sombre mort vouée. Qu’avez-vous ?

Paul : « Je connais ce chant / je l’ai entendu souvent / Au temps de ma belle jeunesse… / Il a une autre strophe / La saurai-je encore ?... Les jours heureux s’enfuient / Amour véritable demeure

Paul et Marietta : Viens plus près ma bien-aimée / Incline ton pâle visage / Nulle mort ne peut nous séparer / Si un jour tu dois me quitter / Ailleurs, l’amour nous fera retrouver

 



 

 

 


 

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