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07 octobre 2008

La femme silencieuse

 

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La femme silencieuse (Die Schweigsame Frau) est sans doute un des opéras les moins connus de Richard Strauss. A l’époque où il le composa, Strauss rêvait d’écrire une œuvre satirique à la musique légère, à la façon d’Offenbach, voire une opérette. Rêve qui ne se réalisa jamais.  

Il venait de terminer Arabella, dont le livret fut la dernière œuvre de Hofmannsthal, mort en 1929. La femme silencieuse se place directement dans la lignée du Barbier de Séville et de Falstaff. Le compositeur, septuagénaire, réussit à ressusciter le vieil opéra bouffe, débordant d’une sérénité profondément humaine et gaie. « Le musicien se délecte des faiblesses humaines, de la vanité, de la concupiscence, de l’envie et de l’avarice du monde environnant, il se délecte de toutes les possibilités tragi-comiques que nous offre le grand théâtre de la société, l’amour et la lutte, la jalousie et la réconciliation. Rien de tout cela n’est bien nouveau, certes, mais Strauss nous offre en prime le charme de vieille expérience. […] Il sait discerner tout ce qu’il y a d’aimable chez ces êtres sans défense, il sait voir la tragédie sans laquelle aucune véritable comédie ne peut exister. » (1) 

La mort de Hofmannsthal avait mis fin à une longue amitié : « Personne ne pourra le remplacer, ni pour moi, ni pour le monde musical » écrit-il dans ses notes. Qui, à l’avenir, allait l’inspirer pour ses prochaines œuvres ? Au cours des cinquante dernières années, il n’avait pu trouver que le poète autrichien, bien qu’il eût été en contact avec les plus grands poètes allemands. C’est alors que le hasard mit sur sa route, par l’intermédiaire du directeur des Editions Insel-Verlag, Stefan Zweig. Strauss proposa à l’éditeur de demander à Zweig si l’écriture d’un texte d’opéra ne le tenterait pas. La réponse du poète fut positive. Il pensait à une adaptation du thème de la Femme silencieuse, de Ben Jonson. Conquis par le projet, Strauss accepta et la coopération entre les deux hommes commença. L’esquisse du livret que lui envoya Stefan Zweig enthousiasma le musicien qui se mit au travail avec ardeur. Le 20 juillet 1934, la partition était terminée. « Pour aucun de mes précédent opéras, la composition ne m’a semblée aussi facile en tant que musicien et ne m’a donné autant de plaisir » écrira-t-il un peu plus tard. 

Tous deux étaient si profondément absorbés par leur création qu’ils ne prirent pas garde à la catastrophe politique de l’année fatale 1933. Même si Zweig, « non aryen » ne pouvait plus fouler le sol de l’Allemagne et fut obligé de partir pour l’Autriche, puis pour l’Angleterre et enfin les Etats-Unis, il se consolait en pensant qu’après tout, la politique et les politiciens sont périssables. Pour un homme aussi libre et indépendant sur le plan spirituel que l’était Zweig, comprendre l’essence du régime nazi et le danger physique qu’il représentait pour lui était impossible. Strauss, de son côté, préféra traiter la chose par un mélange de mépris et d’insouciance. Mais la réalité les rattrapa : La Femme silencieuse n’avait qu’un seul défaut, et il était de taille : le livret avait été écrit par un juif « désagréablement doué » (dixit Himmler). L’opéra devenait un « cas » particulièrement pénible pour le régime hitlérien. 

Si Zweig ne tarda pas à voir le côté répressif et quasi désespéré de la situation, Strauss, lui, s’entêta dans l’idée de continuer à collaborer avec le poète et il basa ses dernières œuvres sur des idées de Zweig. Quelques semaines après la montée au pouvoir de Hitler, il fut interdit aux théâtres allemands de représenter des œuvres dues à des auteurs non aryens ou même des œuvres auxquelles un juif avait collaboré de près ou de loin. Après des négociations interminables et humiliantes, à force de diplomatie et d’obstination, le compositeur réussit à imposer ses volontés pour la création de l’œuvre à Dresde, ville fétiche de toutes ses créations. Strauss exigea que le nom de Zweig soit mentionné sur les affiches et les programmes et menaça de partir lorsqu’il apprit qu’on n’avait aucunement tenu compte de ses instructions. Finalement, le 24 juin 1935, La femme silencieuse fut représentée pour la première fois à Dresde : Karl Böhm était au pupitre. Maria Cebotari jouait Aminta, Friedrich Plaschke tenait le rôle de Morosus. Ce fut un triomphe, aussi bien pour le musicien que pour son librettiste absent. Strauss écrivit à Zweig : « vous pouvez être tranquille, l’opéra sera un immense succès, même si ce n’est qu’au vingt-et-unième siècle. » 

Mais après la troisième représentation, le couperet tomba : l’opéra était interdit sur toutes les scènes allemandes. La censure avait appris que Strauss méditait de continuer sa collaboration avec Zweig et avait intercepté une lettre dans laquelle le compositeur ne mâchait pas ses mots quant à la durée aléatoire du régime nazi. 

L’opéra ne put être joué avant la guerre qu’en Autriche, en Italie et en Tchécoslovaquie où Prague lui fit un accueil enthousiaste. Il fallut attendre 1946, dans une Dresde encore meurtrie par le bombardement meurtrier de 1945, pour que l’œuvre ressorte de l’ombre dans laquelle Hitler l’avait plongée. Bientôt, Munich suivit l’exemple de Dresde ; puis, ce fut au tour de Salzbourg et Glyndebourne.  

Le premier enregistrement intégral de La femme silencieuse a lieu en août 1976 et août 1977 en l’église Saint Luc de Dresde. L’orchestre est celui de la Staatskapelle Dresden, il est placé sous la direction de Marek Janowski. Le rôle de Sir Morosus est tenu par Theo Adam, celui d’Aminta par Jeannette Scovotti (pas terrible), celui d’Henry par Eberhard Büchner. Il parait fin 77 en 33 tours sur le marché. Existe-il une version CD de cet enregistrement ? Je l’ignore.  Mais ceux qui ont la chance de mettre la main sur le coffret vinyle et ont une platine pour l’écouter ne doivent surtout pas manquer cette occasion de découvrir cette œuvre, musicalement parfaite. 

L’argument est le suivant : Morosus, vieil amiral anglais et célibataire endurci, est sensible au moindre bruit et ne rêvant que de calme et de tranquillité, se tient à l’écart de la société. Son barbier lui propose un jour de lui faire rencontrer une femme jeune et totalement silencieuse afin de l’épouser. Morosus hésite puis rêve peu à peu à ce bonheur paisible. L’arrivée de son neveu Henry va tout bouleverser. Fou de joie, Morosus envoie promener l’idée de se marier et se dit que le jeune homme sera pour lui un agréable compagnon. Mais il apprend qu’Henry fait partie d’une troupe d’opéra ambulante et qu’il est marié à Aminta, la prima donna. Fureur de Morosus qui déshérite Henry et insulte les comédiens. Il donne alors au barbier l’ordre de lui trouver une femme jeune et silencieuse. Ce dernier accepte et dévoile son plan aux comédiens et à Henry : tout le monde va jouer une pièce improvisée qui va guérir Morosus de ses préjugés et rendre à Henry son héritage.  

Le lendemain, la farce est jouée avec tout le talent nécessaire : on présente à Morosus trois « prétendantes » ; en fait, il s’agit de trois comédiennes : l’une est déguisée en « paysanne », l’autre en « noble bas bleu » et la troisième est nommée Timida (en fait, il s’agit d’Aminta déguisée elle aussi). C’est cette dernière que Morosus choisit. On célèbre aussitôt une fausse cérémonie avec un faux prêtre et un faux notaire. Resté seul avec Aminta, Morosus commence à lui faire la cour. Aminta comprend très vite que son « époux » est en fait un homme charmant, doué d’une noble nature, et capable d’un amour sincère et ardent. Elle éprouve une énorme compassion pour lui et peine à tenir son rôle. Il n’y a cependant pas d’autre issue et c’est le cœur lourd que brusquement, « la femme silencieuse » se transforme en furie. Son talent de comédienne lui permet de se déchaîner, détruisant jusqu’aux objets du passé qui sont chers au vieux marin. Surgit alors Henry qui calme la mégère et joue habilement le rôle de sauveur : il jure à son oncle qu’il saura trouver un stratagème pour le délivrer de cette odieuse harpie. Morosus, déçu dans son amour, se réconcilie avec Henry et va se coucher, tandis qu’Henry embrasse tendrement Aminta, revenue subrepticement, et qui éprouve encore des sentiments très partagés à l’égard de ce qu’il lui a fallu faire. 

Le lendemain encore, Timida fait vider l’appartement de tout ce qui l’encombre et décide de le refaire. Les ouvriers sont à l’œuvre et font un bruit infernal. De plus, Henry, déguisé en professeur de chant, donne une prétendue leçon à Timida-Aminta qui en profite pour hurler plus que chanter. C’en est trop pour le pauvre Morosus qui apprend en plus qu’il n’a aucune raison valable pour divorcer, le motif que sa femme est une mégère étant irrecevable. Alors qu’il songe au suicide, les comédiens révèlent leur véritable identité et lui demandent pardon. Morosus éclate de rire. Il a bien été berné par ces comédiens qui ont admirablement joué leur rôle. Ils se sont fait un ami et cette comédie a permis au vieil excentrique de retrouver à la fois le goût de vivre et une famille.

Je n’ai pas trouvé de vidéo montrant une représentation de l’opéra. Par contre, je suis tombé sur une petite merveille : l’air final de Morosus interprété par une des plus grandes basses du 20ème siècle, Kurt Moll. Tout le monde est parti, Morosus est seul à table avec Aminta et Henry et il se délecte du silence retrouvé. L’air est splendide et on y trouve déjà, alors que la mort de Strauss en encore loin, la sérénité et la paix qui seront les caractéristiques des Quatre derniers lieders.

Texte : « Ah, quelle belle chose que la musique… et quel plaisir plus grand encore elle procure quand elle est finie ! Quelle chose admirable qu’une jeune femme silencieuse –et bien plus admirable encore si elle demeure la femme d’un autre. Quelle belle chose que la vie –mais bien plus belle encore quand on n’est pas un fou et qu’on s’entend à la vivre pleinement ! Ah, mes bons amis, la cure que vous m’avez fait subir m’a réussi à merveille ; jamais encore je ne me suis senti si heureux… Ah ! Que je me sens bien ! C’est indescriptible ! Partout le silence, rien que le silence ! Rien que le silence ! Aaah !... Aaah !... Aaah !... »

(1) Ernst Krause.

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