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09 septembre 2008

La vengeance du pied fourchu 13

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Catherine n’avait certes rien d’une fine psychologue, mais la stupeur et l’affolement de sa sœur à sa vue lui parurent tout de même bizarres. Elle fronça les sourcils. « Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? » s’enquit-elle d’une voix rien moins que gracieuse. Aucun son ne put sortir de la gorge de Missia. Aussi fut-ce Martin qui répondit à sa place. « Ton collier, dit-il. Il est magnifique. D’où vient-il ? » Madame la Mairesse fut convaincue, en entendant ces paroles, que l’attitude de sa sœur n’était motivée que par l’admiration et la jalousie. Elle répondit donc d’une voix beaucoup plus aimable. « C’est Philippe qui me l’a offert. N’est-ce pas qu’il est splendide ? » Comme on appelait toujours Monsieur le Maire par son titre, il fallut quelques secondes à Martin pour réaliser que Catherine parlait de son mari. Et Missia, quasiment hypnotisée, continuant de garder le silence, Martin poursuivit l’interrogatoire. « Ah bon ! Mais où l’a-t-il acheté ? » « A la ville, répondit la Mairesse. C’est Louis qui lui a donné l’adresse du joaillier. » Elle posa sa main sur le collier et en effleura amoureusement les émeraudes. « J’en avais envie depuis si longtemps », reprit-elle en jetant un regard à Monsieur le Maire qui se répandait en amabilités envers ses administrés. Martin n’eut pas le temps de demander qui était Louis. Missia, qui avait enfin retrouvé sa voix, prononça à voix haute ce que pas mal de gens, ayant suivi la conversation, pensaient : « Il a dû coûter une fortune ! » s’exclama-t-elle, vaguement rassurée quant à l’origine du collier. Catherine ne daigna pas répondre à cette remarque qu’elle jugeait intérieurement fort déplacée et, abandonnant sœur et futur beau-frère, passa son bras sous celui de son mari et l’entraîna vers la table.

 

« Pour une coïncidence… » commença Martin mais sa bien-aimée lui coupa la parole. « Ca ne me plait pas du tout, dit Missia. Asphodèle parle d’un collier d’émeraudes et voilà Catherine qui arrive avec ce genre de bijou autour du cou. Tu penses que c’est une coïncidence ? » « Tu ne vas pas prétendre que ta sœur est le diable, rétorqua Martin, plein de bon sens. Ou alors, ça voudrait dire que tu vis avec lui depuis des années, que ta mère est un succube et que toi-même... » Et il n’acheva pas sa phrase parce que tout cela lui paraissait complètement aberrant. «Elle non, murmura Missia. Mais les deux autres ?... » « Je me demande qui peut bien être ce Louis », dit Martin, pensif. « Hmm, je crois que la réponse vient d’arriver », répliqua Missia en désignant de la tête le couple qui venait d’apparaître dans la salle.

 

 

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Madame la Mairesse, qui était assise face à la porte, se dressa aussitôt sur ses deux jambes et dans son empressement à courir accueillir ses « amis », renversa sa chaise et faillit faire tomber une servante qui s’approchait de la table, les bras chargés d’un énorme bol de potage. De sorte que la rencontre entre les deux femmes s’acheva par une pirouette acrobatique de la part de la servante et un jet de potage sur le corsage et la figure de la Mairesse. Personne n’osa rire trop fort à ce spectacle, Missia et Martin exceptés, et Madame Agnès se précipita vers la malheureuse Catherine, mouchoir en main, prête à essuyer ce noble visage à présent rouge de honte et gras de bouillon. Mais Sigrid avait été plus rapide. « Oh ma chère, s’écria-t-elle en tendant son propre mouchoir à la pauvre Mairesse, quel affreux accident ! Dieu merci, votre robe n’a quasiment rien. Mais quel magnifique collier ! Il vous va à ravir. » Et pendant bien cinq minutes, les plus ardents compliments tombèrent sur la tête de Catherine, tandis que Sigrid la nettoyait avec une incomparable dextérité. Une telle amabilité mit un baume bienfaisant sur le cœur de l’arrosée : elle oublia les rires moqueurs et les sourires entendus et ayant retrouvé son allant naturel, prit la main de la jeune femme et l’installa près de son mari, à la place d’honneur. Puis elle minauda à nouveau : « Louis, asseyez-vous près de moi, à ma droite », dit-elle et Martin glissa un « compliment, tu as bien deviné » à l’oreille de Missia.

 

Seuls les deux jeunes gens n’étaient pas encore installés autour de la table. Monsieur le Maire les invita d’un geste cordial à prendre place, Missia près de Louis et Martin à côté de sa fiancée. Comme les chaises étaient déjà prises par des invités de moindre importance, il fallut se déplacer et cela engendra un brouhaha qui déplut à Madame la Mairesse, laquelle jeta à sa sœur un regard courroucé.

 

Le repas commença. Après avoir savouré quelques gorgées de potage, Missia se tourna vers Louis et l’entreprit sans plus attendre. « Ainsi, c’est grâce à vous que mon beau-frère a pu faire ce si beau cadeau à ma sœur, dit-elle. Elle va vous en rendre grâce jusqu’à la fin de sa vie. » La petite insolence contenue dans la remarque sembla beaucoup amuser le jeune homme. « Exact, répliqua-t-il en souriant. Philippe voulait acheter quelque chose à Catherine, lui faire un beau cadeau pour marquer la fin de la foire. Je lui ai donné cette idée. » « C’est effectivement une très bonne idée, affirma Missia. Qui n’aurait pas pu être donnée à n’importe qui. » Cette fois, Louis éclata franchement de rire. « Votre beau-frère a les moyens de payer un collier à sa femme », dit-il. « Certes. Mais des émeraudes… »

 

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Louis se pencha vers elle. « Je vais vous faire une confidence, chuchota-t-il. Jurez que vous ne la répéterez à personne. » « Je ne jure jamais, fit Missia. A la limite, je peux promettre de n’en parler qu’à Martin. » « C’est suffisant. Et bien, votre sœur porte un splendide collier, c’est vrai, mais il n’a pas coûté si cher que ça… » « Je sais ! s’écria Missia tout haut et un geste du jeune homme l’obligea à baisser la voix. Les pierres sont fausses ! » « Pas du tout. Je vous affirme qu’elles sont tout ce qu’il y a de plus vraies. Mais quelques unes ont un petit défaut… Quasiment invisible à l’œil nu, sauf pour un spécialiste. Ce joaillier est un de mes amis et il est suffisamment honnête pour baisser considérablement les prix quand les pierres ne sont pas parfaites… » « Si Catherine savait ça, elle en prendrait pour le moins une syncope », dit Missia en regardant sa sœur, un léger sourire aux lèvres. « Aussi je compte sur vous pour lui éviter un tel désagrément », répondit Louis. Il y eut un silence. Puis Missia reposa sa cuillère et tourna vers son voisin un visage soudain méfiant. « Pourquoi m’avez-vous raconté cela ? » demanda-t-elle. Louis ne répondit pas tout de suite. Mais lorsqu’il se décida à parler, sa voix était grave. « Simplement pour vous rappeler qu’il ne faut jamais se fier aux apparences », dit-il et Missia n’eut pas le temps de s’étonner, le jeune homme s’était tourné vers Catherine et l’entretenait du succès de la foire.

 

(A suivre)

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