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27 juillet 2008

Elektra - Richard Strauss

Ce week-end étant placé sous le signe de la culture musicale, continuons notre voyage à travers les oeuvres de Richard Strauss. Hier, je n'ai fait qu'évoquer l'opéra qui va être le sujet de ce billet : Elektra.

Elektra est, comme Salomé, un opéra en un acte. Le livret est signé Hugo von Hofmannstahl et c'est une réécriture de la pièce de Sophocle. L'oeuvre a été créée à Dresde le 25 janvier 1909.

L'histoire est aussi connue que celle de Salomé puisqu'elle est empruntée au cycle des Atrides. L'action se déroule à Mycènes, après la guerre de Troie. Avant le lever du rideau, Agamemnon, roi de Mycènes, a été assassiné par sa femme Clytemnestre et l'amant de cette dernière, Egisthe. Chez Sophocle, il s'agit d'une vengeance : Clytemnestre n'a jamais pardonné à son mari le sacrifice de leur fille Iphigénie. Egisthe a pris le pouvoir et règne sur Mycénes. Pour ne pas avoir à craindre de futures représailles, Clytemnestre a éloigné son fils Oreste et n'a gardé avec elle que ses deux filles, Electre et Chrysothémis. La première ne songe qu'à venger le meurtre de son père et la seconde à sauvegarder sa vie. Le spectateur est censé connaître tous ces événements car l'opéra n'expliquera jamais vraiment les origines profondes de cette sombre histoire de haine et de vengeance.

Lorsque le rideau se lève, nous sommes dans le palais d'Agamemnon à Mycènes et la première scène est une conversation entre les servantes qui permet de situer à peu près l'action. A part une, toutes considèrent Elektra comme un animal dangereux qu'il faudrait supprimer. D'ailleurs, sa mère et Egisthe la traitent comme un chien et lui donnent à manger dans une écuelle. Entre justement Elektra qui, dans un long monologue, assez redoutable sur le plan vocal, rappelle la mort d'Agamemnon dans son bain et jure que ses trois enfants sauront le venger. Au terme de cet air, Chrysothémis entre en scène. Les deux soeurs sont totalement opposées : Elektra ne jure que par sa vengeance alors que Chrysothémis, elle, rêve d'une vie normale, d'avoir des enfants et un mari. L'une ne vit que dans le passé et le souvenir du meurtre, l'autre dans le présent et se projette dans un avenir qu'elle veut heureux.

Mais la scène est interrompue par le bruit d'un cortège se dirigeant vers les deux soeurs. Il s'agit de Clytemnestre et sa suite. Chrysothémis s'enfuit tandis qu'Elektra reste pour affronter sa mère. Commence alors une des scènes les plus attendues et les plus violentes de l'opéra qui n'en manque d'ailleurs pas, l'affrontement entre la mère et la fille.

Clytmemnestre a complètement évacué le meurtre de son mari. Mais elle vit dans une angoisse perpétuelle, est la proie de terribles cauchemars qui la rendent folle. Elle demande à sa fille le moyen de faire cesser ces rêves abominables. Elektra répond qu'un sacrifice humain est nécessaire. Le dialogue entre les deux femmes devient de plus en plus tendu : Clytemnestre insiste : qui doit mourir ? Comment ? Et dans une explosion de violence hallucinée, Elektra décrit le meurtre de sa mère par son frère Oreste. Clytemnestre, terrorisée, s'effondre, mais la situation se retourne en sa faveur : une servante vient lui murmurer à l'oreille qu'Oreste est mort. La joie de Clytemnestre se manifeste d'abord par un ordre "Lichter ! Mehr Lichter !" (Lumière ! Plus de lumière !) puis par un rire hystérique soutenu par le déchaînement de l'orchestre. Enfin, elle rentre au palais, sans avoir rien dit à Elektra.

Je vous propose deux extraits de cet extraordinaire affrontement : Le premier est tiré d'un téléfilm et se situe juste après l'entrée de la Reine. Clytemnestre, c'est Astrid Varnay, véritablement monstrueuse. Le maquillage la rend affreusement laide et accentue l'état de délabrement physique et mental dans lequel se trouve la reine. Face à elle, Léonie Rysanek, silencieuse comme un sphinx, mais le regard brillant de haine.

Voici ce que dit Clytemnestre, s'adressant à ses servantes : "Je ne veux rien entendre, car ce qui sort de vous n'est que le souffle d'Egisthe. Lorsque la nuit, je vous réveille, chacune de vous dit autre chose. Toi, ne cries-tu pas que mes paupières sont enflées et mon foie malade ? Et, pleurnichant, ne susurres-tu pas à l'oreille des autres que tu as vu des démons, de leurs longs becs pointus, aspirer mon sang ? Ne m'en montres-tu pas les traces dans ma chair ? Alors, je t'obéis, immolant victime sur victime. Vos propos, vos contradictions, me traînent à la mort. Je ne veux plus entendre dire : voilà la vérité, et voilà un mensonge. Ce qui est vérité, personne ne le discerne. Quand elle me parle et me dit ce qu'il me plaît d'entendre, je veux écouter ses propos. Quand on me dit des choses agréables, fût-ce ma fille, oui, même elle, mon âme veut déposer tous ses voiles et s'ouvrir aux caresses de la brise, d'où qu'elle vienne, comme font les malades, le soir, assis dans l'air frais, qui près de l'étang exposent leurs ulcères, toutes leurs plaies putrides à la fraîcheur... ne pensant qu'à trouver soulagement à leurs souffrances. Laissez-moi seule avec elle !" (1)


Ce deuxième extrait montre la fin de la scène. Après avoir raconté à sa fille les rêves qui l'épouvantent, Clytemnestre la supplie de lui donner un remède pour ne plus rêver. Quand la vidéo commence, le dialogue s'emballe, surtout lorsque Elektra fait allusion à son frère, Oreste. Clytemnestre accumule les mensonges pour convaincre sa fille qu'Oreste ne sera jamais en état de revenir. Et c'est l'explosion de haine... jusqu'au moment où les servantes annoncent la (fausse) nouvelle de la mort d'Oreste...

Cette fois, Clytemnestre, c'est Regina Resnik. Birgit Nilsson est Elektra. La fin du face à face est terrifiante.

Réplique d'Elektra : "Qui doit verser son sang ? Ta propre nuque quand le chasseur l'aura saisie ! J'entends qu'il traverse les chambres, je l'entends soulever les courtines du lit. Egorge-t-on une bête endormie ? Non ! Il t'éveille en sursaut, tu t'enfuis, hurlante, mais il te suit à travers la maison ! Vas-tu à droite ? Tu te heurtes au lit. A gauche ? Voilà le bain écumant comme sang ! La noire obscurité, les torches rougeoyantes jettent sur toi les filets de la mort. Tu dévales les escaliers et sous des voûtes, des voûtes, encore des voûtes, la chasse se poursuit. Et moi ! Moi ! Moi qui te l'ai envoyé [...] je me tiens là et je te vois enfin mourir ! Alors, tu n'auras plus de rêves ; moi non plus, je n'aurai plus à rêver et qui vivra alors jubilera et pourra jouir de la vie !" (NB : Comme dans pratiquement toutes les représentations, cette très longue tirade d'Elektra est coupée à l'endroit où se situent les crochets.) (1)


 

C'est Chrysothémis qui va apprendre à Elektra la prétendue mort d'Oreste. Elle refuse d'aider sa soeur à accomplir la vengeance. Elektra décide donc d'agir seule et commence à déterrer la hache qu'elle réservait à Oreste. C'est alors que paraît un inconnu et c'est la fameuse scène de reconnaissance entre le frère et la soeur, autre sommet de l'opéra : Oreste n'est pas mort, il vient accomplir ce qu'on attend de lui. L'heure est favorable ; Clytemnestre est seule avec ses servantes. Oreste entre dans le palais : tumulte, cri de mort de Clytemnestre. "Triff noch einmal" ("frappe encore" !) crie Elektra. Nouveau hurlement. Comme dans la tragédie classique, le meurtre a lieu en coulisse, comme celui d'Egisthe qui, justement, arrive et succombe à son tour dans le palais sous les coups d'Oreste.

Elektra est seule sur scène. Arrive Chrysothémis, annonçant la victoire d'Oreste. Elektra la renvoie, elle veut rester seule. Pour exprimer sa joie, elle commence une danse au terme de laquelle elle s'effondre, morte. l'opéra s'achève sur le cri de Chrysothémis, "Oreste ! Oreste!" appelant son frère à l'aide.

Birgit Nilsson est Elektra. La courte intervention finale de Chrysothémis est interprétée par Marie Collier. Orchestre : Georg Solti


 

Comme celui de Salomé, le rôle d'Elektra exige une véritable soprano dramatique, avec une extrême puissance vocale et une endurance totale car elle aussi est présente sur scène quasiment dès le début de l'oeuvre. Mais ceux de Clytemnestre et de Chrysothémis sont également redoutables. En fait, Elektra est avant tout un opéra de femmes : certes Oreste a un rôle assez important mais qui est minime si on le compare à l'importance des voix féminines. Quant à celui d'Egisthe, il se limite à une courte intervention de quelques phrases.

Disons, pour terminer, qu'Elektra est, sur le plan musical et vocal, un des opéras les plus violents qu'on puisse entendre, bien plus encore que Salomé. L'orchestre est constamment à la limite de la dissonance, du déchirement et les voix à la limite des possibilités humaines. Comme dans Salomé, l'hystérie atteint ici son comble. On est loin du lyrisme du Chevalier à la Rose.

(1) Ces passages du livret sont tirés de l'Avant-Scène opéra numéro 92. La traduction française est de Georges Pucher. 

 PS : Bientôt, rassurez-vous, on va revenir à des choses beaucoup moins sérieuses...

 

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