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10 juin 2008

La vengeance du pied fourchu : 2

« Monseigneur Satan n’avait cependant pas perdu son temps pendant ces quelques siècles. Certes, il avait feint d’ignorer la famille à qui il devait un si cuisant échec et s’était tourné vers d’autres amusements mais le souvenir de ce pont magnifique continuait de le hanter. En fait, il se moquait éperdument du pont en question ; ce qu’il n’avait toujours pas digéré, c’était la façon dont Saint Martin l’avait vaincu et surtout la façon dont Missia et son imbécile de père l’avaient eu jusqu’au trognon. « La vengeance est un plat qui se mange froid » s’était-il répété pour tromper son impatience à revenir dans ce foutu village afin d’y semer la panique la plus totale. Lorsqu’il estima qu’elle avait atteint un degré de refroidissement suffisant, Messire le Diable commença à réfléchir au nouveau tour dont il pourrait gratifier la descendance de cette abominable engeance.

« Afin d’éviter toute bévue et maladresse, Satan décida de se rendre incognito au village. Il voulait voir ce qu’il était advenu pendant tous ces siècles du paysage et des habitants. Il estima que l’invisibilité était d’abord de rigueur dans ce déplacement destiné à repérer gens et lieux. Ce fut donc sous la forme d’un petit vent frais qu’il débarqua en ce beau mois de mai dans ce qu’il considérait déjà comme une partie de son royaume. Il n’avait pas de plan précis en tête ; il avait toutefois décidé que son butin ne se limiterait pas à une âme mais à toutes les âmes du village, êtres humains et animaux confondus. Et il réservait déjà un coin bien spécial de son enfer à cette fameuse famille qu’il finirait bien par vaincre, dût-il pour cela consacrer l’éternité à l’exécution de ses projets.

« Il survola les maisons, les hameaux environnants ; rien de bien particulier. Avisant une jeune fille qui lavait du linge dans le torrent, il se contenta de se transformer en une violente rafale qui projeta la pauvre fille tête la première dans le courant et sans l’aide secourable de sa sœur qui passait inopinément par là, il est certain qu’elle y restait. Elle fut ramenée trempée et grelottante à la maison et histoire de ne pas partir sans lui faire un dernier cadeau, le diable souffla sur elle un air glacé qui pénétra jusqu’au fond des poumons et déclencha sans sommation une superbe pneumonie. Satisfait, Satan se retira et alla muser un moment dans les prairies environnantes.

« Madame la Mairesse avait choisi ce jour pour ordonner à ses servantes de sortir toute l’argenterie des placards, de la disposer sur l’herbe et de la frotter jusqu’à épuisement de l’huile de poignet. Quand il vit briller au soleil tant de richesse, le diable ne put résister à l’envie de se montrer facétieux. D’abord, il s’attaqua à Madame la Mairesse qui surveillait son petit monde. Il se glissa sous ses amples jupes, les souleva à la verticale puis les rabattit sur sa tête et noua le tout bien solidement. De sorte que les servantes, ébahies, ne virent plus que deux jambes revêtues d’un pantalon de dentelle qui s’agitaient dans tous les sens tandis que leur maîtresse, à moitié étouffée par ses propres vêtements, exhalait des râles et des gémissements à vous fendre le cœur.

« Tandis qu’on s’empressait autour de la malheureuse et qu’on essayait de dénouer le diabolique enchevêtrement, Satan caressa la belle argenterie brillante qui se transforma tout à coup en pots, assiettes et verres de terre cuite, grossière et mal travaillée. Puis il s’en alla, non sans avoir gratifié Madame la Mairesse d’une caresse glacée sur son derrière rebondi.

« Ce n’était là qu’amusement enfantin, le diable le savait. Il réservait ses meilleurs tours pour la mairie, croyant que les descendants de son ennemie mortelle habitaient toujours au même endroit. Ce jour-là était un mardi et comme tous les mardis, le conseil municipal tenait séance. Monsieur le Maire, la tête appuyée sur une main, écoutait vaguement son adjoint faire un rapport sur quelque chose, mais il ne se souvenait déjà plus de quoi. La voix aigrelette de l’élu résonnait dans la pièce et le conseil dans son entier semblait aussi endormi que son président. On avait laissé une fenêtre entrouverte ; le diable s’y engouffra et arracha sa feuille des mains de l’orateur, lequel commença avec le vent une partie de cache-cache dans la pièce. Ces mouvements désordonnés réveillèrent Monsieur le Maire. Sa main quitta sa joue et s’abattit sur la table. « Que se passe-t-il ? A quoi rime cette course-poursuite ? » demanda-t-il d’un ton rogue. L’adjoint sauta en l’air et récupéra in extremis sa feuille. « Ce n’est rien, bredouilla-t-il en revenant vers la table. Juste un courant d’air. » Monsieur le Maire sursauta brutalement et poussa un juron bien senti. On venait de lui pincer méchamment le gras du bras. Il jeta un regard soupçonneux à ses pairs. Lequel avait osé ?... Alors que l’édile allait s’abandonner à une majestueuse colère, le doyen du conseil se mit tout à coup à bêler. Puis l’adjoint aboya. Le boucher du village, homme important s’il en était, tant par la corpulence que par son métier, se dressa sur ses deux jambes et hennit. Le boulanger commença à laper l’eau de la carafe posée au centre de la table. Monsieur le Maire blêmit : comment osait-on transformer en mascarade une séance de conseil qu’il présidait ? « Ca suffit ! » cria-t-il et il voulut remettre un peu d’ordre dans cette gabegie mais sa main droite se leva tout à coup et s’abattit sur son propre visage. Puis se fut le tour de la main gauche. Et alternativement, Monsieur le Maire commença à se gifler en cadence.

« Le diable était mort de rire. Mais il cessa de tourbillonner dans la pièce lorsqu’il vit la porte s’ouvrir et paraître celle qu’il cherchait. Elle n’avait pas changé depuis des siècles, ou plutôt, sa descendante était aussi détestable que son aïeule. En une seconde, Satan comprit qu’il lui fallait cesser ses gamineries s’il ne voulait pas lui donner l’alerte. Le charivari cessa aussitôt et Missia ne put que constater que le conseil municipal avait l’air bien excité et que Monsieur le Maire avait les joues rougies par l’énervement. « Bon, pensa-t-elle. Ils sont encore en train de se disputer. » « Que veux-tu ? » interrogea son beau-frère d’une voix assez peu amène. Lui et ses compagnons avaient tout oublié de ce qui venait de se passer. « Vous faire une commission de la part de ma mère, répondit Missia. Elle vous rappelle que ma sœur et vous devez dîner ce soir chez nous et vous prie de ne point oublier ce que vous savez. » « Eh ! Que viens-tu me déranger pour ça ! rétorqua Monsieur le Maire. Va le dire à ta sœur, c’est elle que ça concerne. » « C’est le jour de l’argenterie, dit Missia. Je ne dois pas la déranger. Et vous êtes son mari, voilà. » « Parce que tu penses que nous, tu peux nous déranger ? » rugit Sa Grandeur. Missia avait l’habitude des emportements de son beau-frère. Ce rugissement ne la troubla nullement. « Vu ce que vous faites, mon interruption ne va pas déclencher un cataclysme », rétorqua-t-elle. Puis elle fit une vague révérence et se retira sans attendre la réplique.

« Diable ! se dit Satan. La famille n’habite plus ici, et le maire n’est que son beau-frère. Je me suis planté. Quittons vite cet endroit et suivons-là pour voir où elle va. »

Insouciante, Missia avait dévalé les escaliers de la mairie et s’en revenait vers la montagne par les dédales des ruelles. Un petit vent frais souleva tout à coup ses cheveux qu’elle avait libérés de leurs épingles. Elle frissonna. Puis, en fredonnant une chansonnette de berger, elle pressa le pas, descendit vers le torrent, passa le pont et poussa la porte de la maisonnette. Le vent ne rentra point avec elle. Il s’était arrêté et flairait précautionneusement les diverses effluves qui s’échappaient par la fenêtre ouverte. A celles, alléchantes, de la cuisine, se mêlait une autre, qu’il reconnut presque aussitôt. C’était l’odeur du Ciel. Satan grinça des dents. « Dans un siècle aussi propice à l’égarement des âmes, il a fallu que cette famille continue de se faire protéger par le Vieux ! Je n’ai pas de chance, il va falloir ruser. A qui ont-ils demandé cette protection ? »

Le vent voulut s’engouffrer par la fenêtre afin de découvrir quelle force céleste risquait de combattre avec ses ennemis. Mais il ne put entrer. Un souffle contraire, encore plus violent, le fit reculer. Ce souffle sentait la rose. « Et merde ! pensa-t-il. C’est l’Autre, la Wonderwoman  ! Elle est plus coriace que n’importe quel saint ! »

Il allait laisser libre cours à sa fureur en déchaînant ses forces contre la maison lorsqu’il vit apparaître une jeune fille essoufflée ; c’était une des servantes de Madame la Mairesse. Elle avait été dépêchée par sa maîtresse pour raconter à sa famille le malheur inouï qui s’était abattu sur l’argenterie. Personne ne comprenait rien à ce qui s’était passé et Madame la Mairesse pleurait, sanglotait, criait et gémissait à fendre la tête de tous ceux qui se trouvaient à portée de sa voix. Le diable comprit son imprudence. Il fonça vers la demeure précédemment si maltraitée et redonna à l’argenterie tout son lustre. Ce qui obligea la Mairesse à envoyer une deuxième servante sur les traces de la première afin d’annoncer que tout était redevenu normal.

La mère se contenta de dire : « Catherine est trop nerveuse, elle a des visions. » Arnaud ajouta : « Elle a toujours été cinglée. » Seule Missia prit au sérieux cette aventure et se dit que c’était peut-être un avertissement.

Pendant ce temps, le diable avait regagné son royaume et tirait une leçon de tout ce qu’il avait vu et entendu.

(A suivre)

 

Commentaires

oh que c'est beau! Oh que c'est bien raconté! A quand le numéro 3?

Écrit par : File la laine | 16 juin 2008

La suite arrive vendredi, chère enfant... Un peu de patience, avec tous ces feuilletons à la con, je ne sais plus où j'en suis !

Écrit par : Porky | 17 juin 2008

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