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24 mai 2008

"Quand le diable s'emmêle"...

CONTE QUI SENT LE SOUFRE

 

Voici l’hiver enfin terminé. Et notre conteur, ermite à qui l’hibernation ne fait certes pas peur, vient de sortir de sa caverne et s’émerveille devant le renouveau de la nature…

 

Bon. Maintenant qu’il s’est bien persuadé que le temps de la sieste prolongée est terminé, il va falloir qu’il se remette à ses histoires. D’ailleurs, un public aussi nombreux que varié s’est réuni devant sa grotte et attend avec impatience le résultat de ses songes interminables.

 

« Soit, dit-il en s’asseyant sous son arbre favori. Je n’ai eu ni le temps de me laver ni celui de manger, mais puisque vous insistez lourdement et que je suis un ermite complaisant, voila le premier conte que j’ai imaginé en rêve pour vous… »

 

 

« C’était au temps où les saints fleurissaient sur la terre à l’instar des pâquerettes au printemps dans les champs. Maintenant, essayez toujours d’en trouver un, vous m’en direz des nouvelles.

 

« Notre saint à nous s’appelait Martin. Oui, Saint Martin, celui qui partagea son manteau avec le pauvre à défaut de le lui donner en entier. Il venait de s’installer dans un coin de pays, un peu comme moi, d’ailleurs, sauf que lui ne se fit pas ermite mais décida de garder des moutons. Et le voilà devenu berger.

 

« Mais les moutons étaient nombreux et un peu bêtes ; dès que l’un commettait une sottise, les autres le suivaient allègrement et Saint Martin était obligé de leur courir après, de s’épuiser à les menacer, et il n’était plus tout jeune, il avait des rhumatismes permanents, un lumbago chronique et des cors aux pieds, petites altérations physiques qui l’empêchaient de se mouvoir avec toute la célérité qu’exigeait son métier. Aussi souhaita-t-il vivement qu’un jeune homme eût la bonne idée de venir l’aider.

 

« Sa prière fut entendue. Un matin, un jeune étranger, fort bien fait de sa personne, traversa la prairie où paissaient les moutons et se dirigea vers la cabane où le berger soignait ses maux divers. « Que veux-tu ? » demanda Saint-Martin, moins aimable qu’à son ordinaire parce qu’il était en train de racler un de ses cors et que ce n’était pas du tout agréable. « J’aime les bêtes, les prairies, la campagne… commença le jeune homme mais un sec « oui, après ? » interrompit son exorde. « J’aimerais travailler avec vous », termina l’étranger, passant directement à la conclusion de son discours.

 

« Béni sois-tu ! » s’écria Saint Martin, et le jeune homme sursauta vivement en entendant cette formule somme toute banale dans une telle bouche, mais le berger était trop occupé à examiner ses pieds pour s’apercevoir de ce mouvement incongru. « J’attendais avec impatience que quelqu’un vienne m’aider dans ma tâche. Mes moutons sont gentils mais stupides et je n’ai plus l’âge de leur courir après. Tu seras mon pâtre et moi, je pourrai me consacrer à la fabrication des fromages de brebis, ce sera moins fatiguant. » Puis il s’agenouilla et remercia Dieu par une fervente prière, tandis que l’étranger, prétextant un besoin urgent à faire, quittait la cabane en courant.

 

« Vous imagineriez-vous, par hasard, qu’il était parti ? Mais non. Il attendait tout simplement devant l’entrée que le Saint eût fini ses litanies. Et pour prouver sa bonne volonté, notre jeune homme prit le bâton du berger et s’en alla garder les moutons.

 

« Saint Martin passa une très agréable journée à ne rien faire. Lorsque la nuit tomba et que les moutons furent rentrés au bercail, il servit un bon repas à son pâtre et lui désigna la couche où il dormirait pendant la nuit. Sans doute épuisé par son dur labeur, le jeune homme ne se fit pas prier, se coucha et s’endormit.

 

« Au milieu de la nuit, Saint Martin se réveilla, la narine désagréablement chatouillée par une odeur assez particulière. D’abord, il crut qu’il y avait le feu dans la bergerie et se leva en hâte. Mais non. Nulle flamme à l’horizon, les moutons dormaient comme des bienheureux, pas de bêlement de terreur, rien que le silence. Saint Martin huma l’air une fois de plus : pas de doute, ça sentait le souffre, et l’odeur venait de la couche où reposait le jeune homme. « Bien, se dit Saint Martin, rassuré. Ce n’est pas un incendie, ce n’est que Satan qui est venu me tenir compagnie. Qu’est-ce qu’il veut encore, celui-là ? » Et pour en avoir le cœur net, après avoir allumé une bougie, il se pencha sur le faux étranger et le secoua sans ménagement. Réveillé en sursaut, le diable fit d’abord les gros yeux puis s’amadoua tout de suite lorsque la mémoire lui revint. « Je sais qui tu es », dit Saint Martin. « Tu as bien de la chance, rétorqua Satan. Avec tous les noms qu’on me donne, je ne sais absolument plus où j’en suis. » « Que veux-tu dire ? » interrogea le Saint, Hautain. « Vous m’avez appelé tantôt berger, pâtre, inconnu, jeune homme, étranger. Ca fait beaucoup pour une seule personne. Comprenez mon problème. » « Moi, je ne connais qu’un nom qui te désigne : Satan. Vrai ou faux ? » Le Malin comprit qu’il était découvert et décida de ne pas ruser. « Bon, admettons, dit-il. Mais si tu crois que je suis venu pour faire un méchoui de tes moutons, tu te trompes. En fait, je m’ennuie en Enfer, j’ai décidé de travailler sur la terre, voilà. » « Voilà, répéta Saint Martin. L’intention est louable mais tu me feras quand même le plaisir de déguerpir à l’aube, parce qu’un pâtre de ton acabit, je n’en veux point. » Le diable ricana moqueusement. « Et qui va courir après tes horribles bestioles, crétines au-delà de l’imaginable ? » « Moi, fit Saint Martin pompeusement. Je le faisais avant ton arrivée, je le ferai après ton départ. » Le diable gloussa et se dit que le spectacle serait sans doute fort amusant. Perspective agréable qui l’empêcha de narguer son ex-futur patron. « Très bien, répliqua Satan. Puisque ça t’amuse de faire craquer tes os, je serais bien bête de continuer à t’aider. Je m’en irai demain matin. Puis-je maintenant me rendormir ? » « Ne t’avise pas de me jouer un de tes tours, prévint Saint Martin. J’ai de quoi me garder de tes sournoiseries. Ni mes bêtes, ni ma cabane, ni mon âme ne sont pour toi. » « Je me fiche de tes bêtes et encore davantage de ta cabane branlante et de ton âme, dit Satan en baillant. J’ai sommeil, je veux dormir. »

 

« Au matin, Satan prit son balluchon et partit. Mais cet échec l’avait mis de très mauvaise humeur. Aussi resta-t-il dans les environs d’abord pour essayer de trouver un moyen d’embêter Saint Martin et ensuite pour se réjouir des efforts de ce dernier à essayer de garder ses moutons récalcitrants. Ce fut au tour du diable de passer une fort bonne journée à se tordre de rire devant les courses-poursuites qui se déroulèrent devant ses yeux. Puis il se dit qu’il fallait penser aux choses sérieuses car il n’y avait pas que l’amusement dans la vie.

 

« Quel métier allait-il choisir ? Cultivateur, pensa-t-il. Je vais planter des graines empoisonnées dans le sol, elles germeront, donneront une jolie herbe verte et ses moutons débiles n’auront rien de plus pressé à faire que d’aller la manger et ils crèveront tous. Résumons : la terre, je l’ai, il me faut : une charrue, des bœufs et avant tout, une forge.

 

« Aussitôt dit, aussitôt fait : le diable construisit sa forge en deux temps trois mouvements, fabriqua une charrue énorme, si forte, en acier trempé qu’elle pouvait même fendre en deux les rochers. Trouver les bœufs capables de tirer une telle charrue fut un jeu d’enfant, et dès potron-minet, Satan s’attela à sa tâche. Armé d’un aiguillon au cas ou ses gros bœufs noirs décideraient de lanterner, il commença à creuser des sillons profonds comme des vallées.

 

« Saint Martin, sur le moment, ne s’alarma point. Son voisin risquait d’être certes assez encombrant, mais après tout, s’il se contentait de jouer les laboureurs, ce ne pouvait qu’être bénéfique dans la mesure où la région méritait vraiment d’être débroussaillée. Puis, une sourde inquiétude l’envahit : qu’allait faire le diable de ces magnifiques sillons réguliers ? Qu’allait-il y semer ? Saint Martin se retira dans sa cabane et pria. Dieu l’entendit et lui envoya une vision atroce : des cadavres de moutons partout, le ventre gonflé, les pattes en l’air, la bave aux babines. « Juste ciel ! s’écria le bon Saint Martin. Cette abominable créature va empoisonner mes bêtes. »

 

« Alors, d’un pas relativement assuré, il se dirigea vers les terres labourées, s’agenouilla devant elles et levant les bras au ciel, implora l’aide du Seigneur. Immédiatement, les bœufs, la forge et la charrue furent changés en blocs de pierre, au grand mécontentement de Satan qui traita Saint Martin « d’empêcheur de tourner en rond. » « Va voir ailleurs si j’y suis, rétorqua le Saint. Désormais, ces terres sont sous la protection divine Tu n’as plus droit de cité ici. » « D’accord, fit le Diable, très en colère. Je ne voulais que te faire de petites plaisanteries. Mais maintenant, ce ne sont plus tes moutons qui m’intéressent. A bon entendeur, salut ! » Et le diable se dirigea d’un pas décidé vers la montagne.

 

« D’abord, Saint Martin fit « ouf ! ». Puis, la journée s’écoulant, il fut saisit d’une nouvelle inquiétude. Qu’allait encore manigancer cette engeance trop cuite ? Le diable n’allait-il pas se venger sur des innocents de l’échec cuisant qu’il venait de subir ? « Parle-moi, Seigneur ! » supplia-t-il en s’agenouillant et en regardant un mouton au fond des yeux. Hélas, le vecteur n’était point le bon et le mouton ne répondit pas.

 

« Pendant ce temps, Messire Satan avait franchi la montagne et s’était dirigé vers un village bâti presque au fond d’une vallée étroite que surplombaient deux pics imposants. Un torrent aux eaux furieuses et violentes coulait au pied du village et il était très difficile de le franchir, bien qu’il fût étroit, à cause de ses flots tumultueux. Nombre de chèvres et de moutons y avaient laissé leur vie et le maire du village avait grande envie de faire bâtir un pont entre les deux rives. Le diable vit là l’occasion de prendre sa revanche. Reprenant son apparence de « jeune homme de bonne famille », il pénétra dans le village, entra dans la mairie et se présenta comme « Ingénieur des Ponts et Chaussées », nouvellement promu par la grâce administrative dans le district. Le maire désirait-il faire des travaux dans sa commune ?

 

« Monsieur le Maire était un homme fort gentil et fort honnête, mais bête comme ses pieds. Entendre de la bouche de ce garçon qu’il était capable de réaliser son vœu le plus cher le plongea dans un émerveillement sans pareil, dont le diable eut bien de la peine à le tirer afin d’avoir une réponse claire et nette. « Le pont, dit enfin le maire, ayant retrouvé l’usage de la parole. Il nous faudrait un pont sur le torrent. » « Un pont ? répéta l’Ingénieur diabolique. Pas de problème. C’est dans mes compétences, je vous le construis. »

 

« Comme nous l’avons déjà dit, Monsieur le Maire était certes d’une magistrale niaiserie sur certains points mais pas sur d’autres. Et il lui arrivait d’avoir des éclairs d’intelligence. La foudre du bon sens l’illumina un instant. « Attendez, attendez, fit-il alors que le diable commençait à tourner les talons pour se mettre au travail. Mais la tâche est rude, difficile, et vous êtes tout seul. Sans ouvriers pour vous aider, vous n’y arriverez pas, ou vous ferez n’importe quoi ou vous demanderez un prix exorbitant et nous sommes très pauvres dans ce village. »

 

« Satan lui adressa son célèbre sourire doucereux numéro 5 : celui auquel personne ne résiste. « Voyons, répliqua-t-il, vous avez parfaitement raison. Mais je vous jure que ce pont sera construit en une nuit et que le salaire demandé sera dérisoire. Croyez-moi, je suis sorti premier de Centrale, promotion… » et il avala la date parce que l’école n’existait pas encore. « Oui, mais combien allez-vous demander ? » insista le maire. Sa Majesté fourchue minauda : « Pas grand-chose, vraiment. Je ne veux en échange que la possibilité de choisir une âme parmi les habitants de votre village. »

 

« Ce genre de tractation n’était quand même pas très courant ; et quelqu’un d’un peu moins stupide que le maire se fût grandement méfié en entendant cette exigence. Mais lui ne vit dans ce pacte que deux choses : il y aurait enfin un pont dans le village et le salaire demandé était somme toute très raisonnable. Il ouvrait la bouche pour accepter lorsque sa fille, que nous nommerons Missia, ouvrit la porte et s’imposa dans la conversation. Elle avait tout entendu, et comme son père avait eu la bonne idée de ne point lui léguer sa bêtise, elle avait deviné sans peine l’identité réelle du pseudo ingénieur. Aussi insista-t-elle auprès de son père pour qu’il prît la peine de réfléchir trois heures avant de donner sa réponse, arguant qu’il fallait quand même demander l’avis des conseillers municipaux. Le Diable accepta courtoisement cette requête et s’en fut, promettant de revenir chercher la réponse à l’expiration du délai.

 

« Il faut demander conseil à Saint Martin, qui habite de l’autre côté de la montagne », dit Missia. « A quoi bon aller déranger le vieux ? protesta le Maire. Quel conseil peut-il bien nous donner ? » « Père, la demande de cet étranger ne vous parait-elle pas un peu bizarre ? » s’enquit la jeune fille, habituée à voir la cervelle de son père tourner à l’envers. Le maire réfléchit intensément pendant quelques minutes et ses efforts étaient si violents qu’il en devint violet. « Si, parvint-il enfin à répondre. Un peu, il faut l’avouer. » « Bien, dit Missia, satisfaite. Enfermez-vous dans votre bureau et laissez-moi faire. »

 

« Missia connaissait tous les raccourcis à travers la montagne. Alerte, vive, rapide, elle parvint sans difficulté au pâturage dans lequel Saint Martin continuait de courser ses moutons. Le Saint ne se fit pas prier pour écouter son récit. Et le délai de trois heures n’était pas terminé lorsqu’elle revint au village, porteuse d’un message qui laissa son père quelque peu surpris, vu qu’il avait enfin compris à qui il avait eu affaire.

 

« Cependant, le Diable batifolait au bord du torrent, s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et faisait toutes sortes de gamineries devant un parterre de curieux afin de bien montrer son innocence et son côté primesautier. Lorsqu’il revint à la mairie, on l’accueillit les bras ouverts.

 

« C’est entendu, dit le maire. Mes conseillers sont d’accord : le pont devra être totalement fini avant le la fin de la nuit, c'est-à-dire avant que le coq ne chante. Et tu pourras alors choisir l’âme qui te convient parmi les habitants du village. » Le diable s’inclina, pensa «  je ne prendrai certainement pas la tienne, tu es trop bête », et se mit au travail dès que la nuit fut tombée.

 

« Les habitants du village n’étaient pas rassurés du tout et personne ne dormit pendant cette nuit-là. Non qu’ils eussent reconnu le malin dans cet aimable ingénieur étranger, mais le vacarme qui s’élevait des berges du torrent était proprement insoutenable. Bruit de marteaux, de sifflets, chants, rires, ricanements emplissaient l’air. Un vent violent s’était levé et balayait le village, faisant trembler les toitures et les volets soigneusement fermés.

 

« Vous pensez bien que Satan n’allait pas risquer de se casser un ongle dans la construction d’un pont. Il avait fait appel à ses serviteurs, et les milliers de diablotins qu’il avait chargés de cette tâche mettaient tout leur cœur à l’ouvrage. Le pont était presque achevé et il faisait toujours nuit noire, l’aube étant encore lointaine.

 

« L’équipe infernale était tellement occupée à travailler que personne ne fit attention à l’homme qui, après avoir traversé la montagne, s’approchait du chantier. Le tumulte était tel qu’il était impossible de distinguer le bruit de ses pas, pour une fois légers et assurés. L’homme paraissait très calme et très serein. Il fit halte à quelques mètres de l’ouvrage et contempla un instant les ouvriers au travail. « Je dois reconnaître qu’ils sont très efficaces, murmura-t-il pour lui-même. Mais quels chants odieux ! Et quelles voix atroces ! »

 

« Allons, allons, compagnons, cria soudain Messire Satan, triomphant. Il ne reste qu’une pierre à poser, la clef de voûte. Regardez : je vais l’encastrer moi-même et nous aurons respecté les termes du pacte. » Alors qu’il allait combler le vide en y insérant la pierre manquante, l’homme ouvrit son manteau, et déposa sur le sol un coq ; un mouvement de main suffit et le coq, battant des ailes, se mit à chanter de toutes ses forces.

 

« Si vous aviez vu la fureur des diablotins ! Ils hurlaient de rage ! Et en un instant, ils regagnèrent en criant et en se battant les demeures infernales. Et Satan, debout sur le pont, vit tout à coup sur la rive son vieil ennemi qui lui adressait son plus charmant sourire. Le diable poussa à son tour un véritable rugissement et lança en l’air le marteau qu’il tenait à la main. L’outil démoniaque alla frapper la montagne et la traversa de part en part. Il parait que le trou est encore visible. Mais pour le contempler, encore faudrait-il savoir dans quelle contrée nous sommes et le conte ne le dit pas. Puis, comprenant qu’il avait perdu la partie, Lucifer donna un grand coup de pied rageur dans le sol et disparut.

 

« Le conte est-il achevé ? On pourrait répondre oui. Mais Satan est quelqu’un de particulièrement entêté et vindicatif. Aussi rumina-t-il de longues années –voire siècles- sa vengeance. Et un jour, il décida de la mettre à exécution. Saint Martin était mort depuis longtemps et les hommes avaient pour la plupart décidé de ne plus croire en la sauvegarde des saints. L’époque était parfaitement choisie pour une réapparition infernale…

 

« Mais ceci est une autre histoire, et je vous la raconterai un autre jour. Maintenant ouste, du balai, j’ai faim et ma nourriture bio me réclame. »

 

 

 

 

 

 

 

 

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