24 mai 2008

Les aventures du Prince Lexomil : XX

Episode 20

Les Placardés

 

En fait, la cabine n’était pas inconfortable du tout. N’eût été son exiguïté, Lexomil se fût senti parfaitement à l’aise. Elle était meublée d’une petite table en bois, d’une banquette de velours rouge et d’un fauteuil à bascule. Près de la porte, Lexomil remarqua une poubelle en plastique sur laquelle un autocollant avait été affiché. Il se leva pour mieux lire ce qui était écrit : « Nourrissez-moi d’abord, le carrelage peut attendre. » « Bizarre, se dit Lexomil qui n’avait jamais entendu parler de métaphore. Une ville où l’on donne à manger aux poubelles. Ce n’est vraiment pas courant. Serait-elle vivante ? » Et il toucha le bord de l’engin pour voir ce qui allait se passer ; engin qui, évidemment, conserva une superbe et dédaigneuse inertie.

La porte s’ouvrit et le serveur déposa sur la table un plateau bien garni. L’odeur du café et la vision du monceau de croissants et des dix pots de confiture firent oublier à Lexomil l’énigme « poubelle mangeuse ». Il s’attabla devant ce petit-déjeuner et commença à dévorer avec enthousiasme ses croissants, sous l’œil attendri du serveur qui  lui souhaita un « bon » appétit avant de sortir.

Rassasié, Lexomil quitta sa cabine avec le plateau quasiment vide, le rendit au serveur, s’acquitta d’une note qui lui parut ridiculement basse et se retrouva sur le trottoir, le ventre plein et prêt à jouer les touristes dans cette ville qu’il supposait être une des plus extravagantes du royaume.

La cité de Mise au Placard s’était enfin réveillée. Quelques voitures circulaient dans les rues, mais très peu si on comparait ce trafic minimum avec celui de Stress ou même de Coup Bas. Les piétons étaient également assez rares, car dès qu’il en apparaissait un, il se précipitait dans une cabine et s’y enfermait. Au bout de quelques minutes, Lexomil finit par comprendre la particularité de la ville. Les habitants sortaient de chez eux pour aller s’enfermer dans une cabine. C’était pour le moins étrange. Ils y passaient donc leur journée, dans ces armoires où ils ne devaient certainement rien faire, sinon attendre le soir ? Lexomil aurait bien ouvert une porte au hasard, mais outre qu’il n’osait pas déranger ceux qui s’y étaient cloîtrés (de peur, peut-être de tomber sur un spectacle que ses yeux n’auraient pu supporter), il était impossible de mettre ce projet à exécution car après chaque enfermement, la clef tournait dans la serrure et personne ne pouvait plus entrer.

« C’est en endroit très calme et très reposant, convint Lexomil à haute voix en examinant l’avenue qui déroulait ses rangées de cabines devant lui. Mais on doit s’y ennuyer à périr. » Au moment même où il prononçait ces mots, une voix s’éleva derrière lui : « Oh, mais c’est le jeune Camisole ! Comme le royaume est petit ! On se croise sans cesse. » Il se retourna brusquement, ravi de retrouver la personne à qui ce ton enjoué appartenait. « Fa ! s’écria-t-il. Mais que faites-vous ici ? » « Je viens aider une amie qui a perdu la clef de son placard et son patron ne veut pas lui en donner un double. Ca relève de mes compétences, ce genre d’affaire. Alors, je vais aller faire un sitting devant le bureau de ce malotru. » « Vous êtes très dévouée, dit Lexomil, convaincu. C’est donc votre travail ? » « Pas du tout, rétorqua Fa. Mais l’altruisme passe avant le labeur. Vous m’accompagnez ? » « Volontiers, fit Lexomil. Qu’est-ce que vous allez faire ? » « Rien de bien dangereux, assura Fa. Je vais me planter sous ses fenêtres, je vais hurler à la mort et puis je scanderai on veut le double des clefs, on veut le double des clefs. Rien que de très normal, comme vous le voyez. Vous scanderez avec moi, n’est-ce pas ? » « Si ça peut vous faire plaisir, répliqua Lexomil, je le ferai volontiers. Mais je n’ai pas beaucoup de temps, je scanderai seulement deux ou trois fois. » « Cela ne fait rien, l’important, c’est de scander. »

En chemin, Lexomil se fit expliquer le pourquoi du comment de cette étrange manie qu’avaient les Placardés de s’enfermer dans des cabines. « C’est le mode de vie, ici, dit Fa, très pédagogue. La plupart des habitants ont reçu l’ordre de la part des autorités supérieures (hiérarchie, patron, chef de service et autres engeances du même acabit) de ne plus rien faire et de rester dans un placard toute la journée. » « Ca doit être génial, dit Lexomil. Ils sont payés à ne rien faire. » Fa lui jeta un regard indigné. « Vous plaisantez ! C’est une situation horripilante. Aussi, beaucoup d’habitants quittent-ils cette ville. Mais ils sont vite remplacés, croyez-moi. Ici, on ne connaît pas la désertification. Au contraire. Au train où vont les choses dans le royaume, ce sera bientôt la surpopulation. On est obligé de construire de plus en plus de cabines et évidemment, la qualité de ces dernières baisse fortement. Quand on abandonne l’artisanat pour le rendement à la chaîne, forcément, ça donne de moins bons résultats. » « Comme c’est curieux, fit Lexomil. Je suis sûr que le roi Valium et la Cour de Coup Dur ne savent pas ce qui se passe ici. » « Bien sûr que si ! lança Fa, méprisante. Mais ils s’en foutent. Le Roi est une couille molle et son fils ne doit guère être mieux. » Malgré toute l’amitié qu’il éprouvait pour sa compagne, Lexomil se sentit offensé à travers le déplorable portrait que Fa venait de tracer de son père. Il allait protester vigoureusement lorsque Fa lui saisit le bras et l’obligea à s’arrêter.

« Nous sommes arrivés, dit-elle. C’est là que sévit l’ordure qui a envoyé mon amie au placard. Je vais lui faire sa fête. Le problème, c’est que j’ai oublié banderole et porte-voix dans le coffre de ma voiture parce que je suis une étourdie invétérée. Je suppose que vous n’avez rien de tout ça dans votre sac ? » « Non, désolé », dit Lexomil, confus. « Finalement, assura Fa après une minute de réflexion, ce n’est pas important. Je suis capable de faire un scandale sans ce genre d’attirail. Vous êtes prêt ? » « Heu… Oui », fit Lexomil, relativement inquiet quant à ce qui se préparait.

La-dessus, Fa se planta devant une porte d’immeuble et poussa un cri si perçant que notre Prince bien-aimé crut non pas que sa dernière heure était arrivée, mais que ses tympans allaient exploser.

(A suivre)

 

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