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03.05.2008
Les aventures du Prince Lexomil : XVIII (comme Louis)
Episode 18
Harcelés et Harcèlement – 2
La surprise du Prince déclencha chez sa compagne une série de questions : pourquoi sursautait-il ainsi ? Avait-il quelque chose à reprocher à son nom ? Le trouvait-il ridicule ? Estimait-il qu’il n’était pas adapté à la personnalité de la jeune femme ? Aurait-elle dû en changer ? Devait-elle maudire ses parents de le lui avoir donné ? Puis les interrogatives se transformèrent en affirmatives : de toutes façons, il n’était pas plus idiot que le sien, parce que franchement, Camisole, dans le genre débile, on ne trouvait guère mieux ; d’accord, c’était le nom du fondateur de Déprime, mais ce n’était pas un blasphème que d’affirmer que son patronyme était stupide au-delà de toute description. Et elle, Sol, n’en faisait pas toute une histoire.
Lexomil, saoulé, n’essayait même pas de répondre ou d’intervenir. Il subissait ce flot de paroles, bien pire encore que celui de Fa, ce dernier finissant quand même par se tarir à un moment ou à un autre. Il commençait à sincèrement regretter de l’avoir délivrée de son harceleur. Celui-ci n’avait certainement pas mesuré à sa juste valeur toute l’étendue des problèmes qui l’attendaient en s’attaquant à Sol. « Je me demande d’ailleurs si elle n’est pas en train elle-même de me harceler, se disait Lexomil, de plus en plus troublé. Et dans ce cas, que dois-je faire ? La frapper ou la planter sur son trottoir ? »
Pour mettre un terme à ce grave dilemme et se distraire un peu de cette interminable logorrhée, Lexomil regarda avec davantage d’attention et de curiosité autour de lui. Il y avait moins de circulation qu’à Stress, les gens ne couraient pas – et si cela était, il y avait toujours une bonne raison à cela, par exemple échapper à un patron harceleur- ils ne se plantaient pas de poignard dans le dos comme à Coup Bas mais ils arboraient tous une mine tellement lugubre qu’il y avait tout lieu de croire qu’ils venaient de perdre un être cher. Lexomil profita d’un instant où Sol reprenait sa respiration pour enfin prendre la parole –mais ce fut court : « Pourquoi tirent-ils tous une tronche pareille ? » demanda-t-il, surpris lui-même de s’entendre utiliser un vocabulaire aussi peu châtié. Mais apparemment, vu les bribes de conversation entendues ça et là, ce n’était pas le genre de ville où l’on parlait le langage de cour. « Vous souririez, vous, si on vous harcelait du matin au soir ? » répondit Sol assez logiquement. « Je ne sais pas, dit Lexomil, candide. Je ne l’ai jamais été. Peut-être un peu par ma mère lorsqu’elle a voulu… » et il s’arrêta net, conscient d’entrer sur la dangereuse voie des gaffes involontaires. Mais Sol ne l’avait nullement écouté, et c’était plutôt positif vu ce qu’il venait de dire.
« La vie ici est intenable, disait-elle. Vous ne pouvez pas faire cent mètres sans tomber sur un emmerdeur qui commence à vous coller au derrière pour vous dire des insanités. Et je ne parle pas du nombre incalculable de petits cons dont les dents rayent le bitume et qui font tout pour vous mettre sur la touche. Sans compter les obsédés sexuels et les déçus du mariage, dont la bobonne ne satisfait pas la libido exacerbée, et qui comptent sur leur assistante ou leur secrétaire pour leur permettre de se vider régulièrement les trucs ridicules qui pendouillent entre leurs jambes, vous voyez ce que je veux dire, et qui ne leur servent strictement à rien, sinon, pour certains d’entre eux, à perpétuer l’espèce humaine. J’allais aussi oublier les poufiasses qui cherchent je ne sais quelle revanche sur le sort et empoisonnent l’existence de leurs collègues ou de leurs subordonnés pour montrer leur pouvoir et s’enivrer de ce qu’elle s’imaginent être le summum de la réussite ; d’ailleurs, il est bien connu que persécuter 20 personnes –voire une seule- sur un pays qui en compte des millions, c’est une preuve évidente de pouvoir absolu. Non, voyez-vous, Harcèlement, c’est le repaire des détraqués en tout genre, des laissés-pour-compte de la psychiatrie et des frustrés sur tous les plans. » Et, n’ayant plus ni souffle, ni idée, elle se tut.
« Je suis sonné », pensa Lexomil et encore, ce verbe lui parut très faible pour qualifier cet état d’hébétude dans lequel le discours de Sol l’avait plongé. « Je me demande si Mise au Placard sera une étape aussi épouvantable. D’accord, Stress n’était pas de tout repos, Coup Bas encore moins, mais là, franchement, je me sens de plus en plus en accord avec les habitants du Pays de Déprime. Finalement, la meilleure étape du périple fut bien Alcool, il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. » Et il eut une pensée émue pour Do, Ré et Mi qui devaient continuer à s’imbiber en toute impunité dans leur bar favori.
Le fait de monologuer n’avait cependant pas empêché Sol d’avancer à grands pas. Et bientôt, après moult carrefours, Sol s’arrêta alors que les maisons commençaient à se faire plus rares. « Voilà, dit-elle en tendant la main vers une route qui s’ouvrait entre deux immeubles à la façade rouge sang. C’est le chemin qu’il vous faut emprunter pour vous rendre où vous voulez aller. Ce n’est pas très loin, vous verrez. Et vous ne pouvez pas vous tromper, il n’y a qu’une route. De Harcèlement, elle vous conduit directement à Mise au Placard. » « Comment est la ville ? » interrogea Lexomil, un peu anxieux. « Mortelle, fit Sol. On s’y ennuie comme ce n’est pas possible. J’espère que ce n’est pas votre destination finale. » « Non, dit Lexomil, radieux tout à coup. Je me rends à Déprime-sur-Boulot pour retrouver… » mais il s’interrompit car Sol, visiblement, ne l’écoutait absolument pas.
« Bonne chance, dit-elle en lui serrant la main. Je retourne voir si l’autre saloperie geint toujours sur son trottoir. Auquel cas, je l’achève. Et merci pour votre aide. »
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, Lexomil se retrouva seul sur la route de Mise au Placard.
(A suivre)
12:37 Publié dans Conte du pays de Déprime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, conte, satire, caricature, humour




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