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08.04.2008

Les aventures du Prince Lexomil : XV

Episode 15

A Coup Bas des Collègues

Fa n’avait pas menti : elle connaissait parfaitement la topographie de Stress pour avoir arpenté ses rues un bon nombre de fois. Les pancartes avaient été tant bien que mal redressées mais elles indiquaient des directions complètement farfelues. Si bien qu’au bout de dix minutes, Fa ne savait absolument plus quelle route pouvait bien mener à Coup Bas. Lorsqu’ils se furent retrouvés pour la quinzième fois devant le même monument délabré, le Prince Lexomil prit une bonne aspiration : « ce n’est pas grave, dit-il, je vais me débrouiller tout seul. » « Mais enfin, je ne suis pas folle, disait Fa, très ennuyée. Je connais cet endroit par cœur. Les stressés ont encore tout changé ! Ils ne peuvent pas rester tranquilles cinq minutes. » « Je vous assure que cela n’a pas d’importance », redit Lexomil, fort poli. « Et moi je vous dis que c’est invraisemblable ! » rétorqua Fa, de plus en plus outrée. La discussion aurait pu continuer un certain temps si le portable de Fa ne s’était mis à sonner. Pendant qu’elle fouillait poches et sac à la recherche de la sonnerie perdue, Lexomil avisa deux jeunes gens qui se couraient après en tournant autour d’un banc et stoppa l’un d’entre eux dans son circuit : « Pour aller à Coup Bas ? » demanda-t-il. « Là ! » fit-on en indiquant une rue sur la droite et la course-poursuite recommença. Radieux, Lexomil revint vers sa compagne qui avait entre-temps disparu. « Mais où peut-elle encore bien être ? se dit le Prince, ennuyé. J’eusse aimé la remercier de ses attentions. Il semble cependant qu’elle m’ait une fois de plus oublié. Tant pis. » Et resserrant les brides de son sac à dos, il s’engagea dans la rue qu’on lui avait désignée.

Pour une fois, on ne l’avait pas induit en erreur. Au terme d’une longue marche qui dura une bonne partie de la journée, Lexomil arriva à Coup Bas des Collègues, au moment où les habitants de cette ville, qui n’avait absolument rien de charmant, quittaient leur travail. Leur démarche le rassura : au moins, ils ne couraient pas comme des dératés, selon les bonnes habitudes de Stress. Par contre, leur air sournois, chafouin, doucereux, hypocrite et faux cul l’inquiéta grandement. Ils se croisaient tous en se faisant de grands sourires, voire des courbettes ras le bitume, mais dès qu’ils se tournaient le dos, leur visage revêtait une expression d’une férocité inouïe. « Je ne vais peut-être pas m’attarder dans le secteur, se dit le Prince. C’est un endroit à ramasser des horions aussi méchants qu’inattendus. »

Il traversa la rue, s’arrêta un instant sur une place. Deux hommes portant costume cravate et petite mallette venaient à sa rencontre en discutant. Ils semblaient être les meilleurs amis du monde et discutaient joyeusement. Ils firent halte au bord du trottoir et se serrèrent la main. Puis l’un d’eux fit mine de vouloir traverser tandis que l’autre se dirigeait vers l’extrémité de la place. A peine son compagnon l’avait-il quitté que le premier fit demi-tour, courut vers l’autre et lui planta un couteau dans le dos. Puis il prit la fuite, laissant sa victime étendue raide sur le bitume. « Seigneur ! s’écria Lexomil, stupéfait et terrifié. Mais il vient de commettre un meurtre ! » Et il courut aider le malheureux qui râlait. « Ah ! Le salaud, il m’a eu ! gémissait le poignardé. Demain, il aura ma place ! » Et il expira sans un mot de plus.

Des policiers s’approchèrent. « Encore un ! murmura le plus âgé. Appelle la pelleteuse, qu’on vienne le ramasser ! » « J’ai vu le meurtrier, dit Lexomil. Il est parti par là ! » « On l’a vu aussi, rétorqua l’un des policiers tandis que son collègue composait un numéro sur son portable. Mais que voulez-vous qu’on fasse ? Ici, c’est la règle du jeu. Seriez-vous étranger à la ville ? » « Oui, balbutia Lexomil, tremblant. Je viens d’arriver. » « Un conseil alors : partez encore plus rapidement. » Puis les policiers s’éloignèrent, les mains dans les poches, non sans que le plus jeune ait fait un croche-patte à son collègue dans le but évident de le voir s’étaler.

Le Prince Lexomil était tétanisé par la peur. « Pire que Stress, pensait-il. C’est dix fois pire. » Un homme s’approcha de lui. Il boitait profondément. Lexomil poussa un hurlement d’épouvante et fit trois sauts en arrière. « Vade retro ! » cria-t-il car il avait des lettres. « Rassurez-vous, fit l’homme, je ne suis plus dangereux. Je fais partie de ceux à qui on a également planté un poignard dans le dos. Mais j’en ai réchappé. Avisez ma cheville : si je boite, c’est parce qu’on m’a traîtreusement fait tomber de mon fauteuil directorial. La moitié des habitants de Coup Bas porte les stigmates de l’envie des autres habitants. D’ailleurs, regardez : maintenant que les rues sont pleines, tout le monde marche à reculons. »

De fait, les piétons avaient tous changé de direction et déambulaient en marche arrière, la tête tournée à quasiment 90° derrière leurs épaules. « C’est confondant, s’écria le Prince, trop ébahi pour ressentir encore un soupçon d’inquiétude. Comment font-ils pour ne pas tomber ? » « Ce n’est qu’une question d’habitude, expliqua l’homme. Mais cela n’empêche ni les chutes provoquées, ni les croque en jambes, ni les fils tendus sournoisement en travers du trottoir. » « Si je comprends bien, dit Lexomil, tout le monde se méfie de tout le monde, dans cette ville. Et l’autre est un ennemi potentiel. » « Pas potentiel, rectifia l’homme. Un ennemi tout court. »

« Oh là là, fit plaintivement Lexomil, ne nous attardons pas davantage dans ce bouge. Rendons-nous vite à Harcèlement Patronal puisque c’est notre prochaine étape. » « Ne vous faites pas d’illusions, dit son interlocuteur en soulevant son chapeau. Harcèlement, c’est encore pire que Coup Bas. » Et il partit après un profond salut.

« Le Royaume de mon père est un véritable enfer », pensa le Prince en reculant craintivement en direction du mur le plus proche, contre lequel il s’appuya. Il constata, effaré, que certaines personnes marchaient justement en rasant les façades et ne décollaient leur dos de la pierre qu’après de nombreux coups d’œil circonspects. « Il faudra que je fasse un rapport détaillé de mes découvertes. Je suis sûr que mes parents ne sont pas au courant de ce qui se passe dans ce pays de Déprime. En attendant, comment sortir de cette cité de la peur ? Quelle est la direction de Harcèlement Patronal ? Comment y arrive-t-on ? » Autant de questions auxquelles le Prince n’avait, pour l’instant, aucune réponse.

(A suivre)

 

 

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