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03.04.2008

Jeudi, c'est ergothérapie

JEUDI, C’EST ERGOTHERAPIE

Le lecteur ne manquera pas d’admirer la concordance parfaite entre le jour de la semaine et le titre de ce « portrait » qui n’en sera d’ailleurs pas vraiment un ; plutôt une succession de scènes « prises sur le vif ». Toujours est-il qu’on voudra bien tirer son chapeau à l’auteur pour sa présence d’esprit…

13 h 45 – Salle des Urnes Funéraires, côté délirium pas mince du tout.

Dame Angoissa arrive, poussant devant elle une brouette remplie de tas de paperasses aux allures de copies. Elle s’arrête près de la table de soins et, dédaignant de se livrer à un tri préalable, jette les papiers au hasard Balthazar, voudra les récupérer qui le veut bien. Elle a les traits tirés, le regard glauque, le cheveu triste et c’est d’une voix éteinte qu’elle annonce : « l’atelier est ouvert ».

Puis elle s’assoit, pose les coudes sur la table, appuie son front contre ses mains et soupire.

13 h 50 – Esthética Strombolia pénètre d’un pas martial dans la salle et se dirige vers son casier. Elle apostrophe la Présidente du groupe : « Ca n’a pas l’air d’aller, Angoissa ! » « Oh pas du tout, répond cette dernière. J’espère que l’ergothérapie me fera du bien. » « J’aimerais bien y assister, dit Esthética, mais j’ai cours. »

13 h 55 : Gontranix Imprecator débaroule et s’affaisse sur une chaise, en face d’Angoissa. « Alors, tout est prêt ? » clame-t-il avec une férocité inouïe dans la voix. Dame Angoissa opine du chef. « Il manque les médicaments, dit-elle. Je n’ai plus de monnaie. » « Qu’à cela ne tienne, répond Enigmatica, arrivée entre-temps. Je vais en chercher au distributeur. »

14 h – Esthética Strombolia quitte la salle en faisant sonner ses talons sur la moquette. Enigmatica revient, les mains pleines de pilules et de cachets. « Je crois bien que je fais une addiction aux Treets, murmure-t-elle. C’est terrible, c’est le dixième paquet que je mange depuis ce matin. » Puis elle s’assoit tandis que Dame Angoissa et Gontranix se jettent sur les cachets et les avale en moins de deux.

14 h 05 : Monsieur de Lavallière prend place aux côtés de Dame Angoissa, laquelle se lève pour prononcer son discours hebdomadaire de bienvenue. « Chers amis malades de la peste, commence-t-elle, notre séance sera encore une fois consacrée à ce qui doit finir par guérir notre obsession, à savoir la correction de monceaux de copies que j’ai demandé aux pensionnaires du Vinatier de rédiger comme ils l’entendaient. » « Il est normal que je corrige des copies, intervient Gontranix. Je suis prof. » « Oui, c’est ça, intervient Monsieur de Lavallière. Mais l’es-tu réellement ? » « Je ne sais pas, dit Gontranix. Mais j’ai l’impression d’avoir retrouvé mon ego quand j’ai zébré de toutes les couleurs ces tas d’inepties. » « Laissez-moi finir, intervient Dame Angoissa, terrifiée à l’idée de ne pas pouvoir achever sa harangue. Tous ici sommes atteints du même mal ; nous sommes tous frappés mais dieu merci, nous n’en mourons pas. Puisque nous sommes persuadés d’être des profs, il nous faut nous livrer à cette sainte occupation qui est la première dans l’ordre d’importance des tâches réservées à un enseignant. Cela fait bientôt un an que nous nous réunissons tous les jeudis et j’avoue que je suis un peu déprimée : nous n’arrivons pas à guérir de cette obsession. L’un de vous aurait-il une autre solution que ce traitement qui ne semble faire effet que quelques jours ? » Puis elle se rassoit, épouvantée à l’idée d’avoir dit des sottises.

14 h 10 : Gontranix se lève: « Quand si grand est le mal, il faut le prendre à la racine. Nous n’avons pas encore atteint le plus profond de nous-mêmes et ce n’est qu’en corrigeant, corrigeant, corrigeant que nous parviendrons à comprendre d’où vient notre problème. » « Hélas ! fait Dame Angoissa. Les racines de mon mal-être me semblent inatteignables ! » Enigmatica s’agite. « J’ai besoin de cachets, vite, vite, donnez-moi des cachets ! » et elle plonge une main tremblante mais dévoreuse dans le sac de pilules multicolores.

14 h 15 : Musclor se joint au groupe. Il a les lunettes sardoniques, le triple menton menaçant et la bedaine arrogante. « Vous foutez quoi, là ? » demande-t-il. « Nous nous soignons, dit Monsieur de Lavallière. Es-tu malade ou viens-tu nous narguer ? » Dame Angoissa soulève de quelques centimètres son postérieur, non pour péter mais pour attraper le sachet de pastilles dont le contenu baisse dangereusement de secondes en secondes. « Il n’y a presque plus rien, gémit-elle, terrorisée. Et nous n’avons même pas commencé la thérapie ! Oh, ciel ! Que va-t-il advenir de nous ? » Affolement. Puis Gontranix propose de renouveler le stock en se servant au distributeur. Enigmatica se lève à nouveau, en profite pour glisser subrepticement un paquet de Treets dans sa poche, puis revient en arborant un sourire radieux et jette les sachets neufs sur la table.

14 h 20 : Dame Angoissa répartit au hasard les feuilles graphitées. Enigmatica se saisit de son stylo et rejette ses cheveux en arrière ; Gontranix brandit un feutre rouge et l’abat furieusement sur le premier papier de sa pile ; Monsieur de Lavallière commence à souligner férocement tout ce qui lui semble relever de la pure ineptie, Dame Angoissa met ses lunettes et écrit n’importe quoi en marge de ce qu’elle est en train de lire ; Musclor, emporté par cette fièvre correctionnelle, s’empare d’une partie du tas de Dame Angoissa, laquelle pousse un couinement aigu et proteste avec virulence : si elle ne corrige pas tout ce qu’elle s’est imposé, le traitement n’aura aucune efficacité. « J’voulais t’aider, proteste Musclor, mais puisque c’est comme ça, va mourir ! » « Pas dans cet état de déliquescence absolue ! » pleurniche Dame Angoissa dont les larmes dissolvent l’encre des copies et transforme le texte en traînées bleuâtres et illisibles. Pendant ce temps, les autres s’acharnent sur leurs feuilles en murmurant : « Je suis prof, je suis prof, je suis prof, donc je corrige. » Dame Angoissa essaie de se persuader : « Je me soigne, je me soigne, ça va marcher, je me soigne. »

14 h 30 : Musclor, fatigué d’être tenu à l’écart, va s’asseoir plus loin et ouvre un journal. Ce côté-ci de la salle des Urnes Funéraires est totalement désert. Les momies se sont entassées de l’autre côté, de peur d’être happées par la contagion.

14 h 45 : Hurlement : il n’y a plus de cachets. Cette fois, c’est Monsieur de Lavallière qui se propose de réapprovisionner la pharmacie. Enigmatica approuve de la tête mais déguste sournoisement, les yeux en dessous, les pilules qu’elle a dissimulées dans sa poche. Dame Angoissa enlève ses lunettes et les fait tourner entre ses doigts. Gontranix grommelle que ce qu’il lit relève de la plus pure insanité anti-culturelle.

15 h : Enigmatica abandonne le groupe car elle doit aller faire cours. Elle est remplacée par un nouveau membre, Regina, à qui il faut expliquer les règles si elle veut que sa thérapie fonctionne. Son refus de consommer des médicaments fait froncer les sourcils de Dame Angoissa : sans les pilules, le traitement sera totalement inefficace. « J’ai trop envie de guérir pour m’entêter », dit Régina et elle engouffre la moitié du sachet de pastilles miraculeuses que Monsieur de Lavallière vient de déposer au centre de la table.

17 h : Le tas de feuilles corrigées a démesurément grossi. Les membres du groupe suent et soufflent. Leur enthousiasme originel baisse à la vitesse grand V. La guérison approche.

17 h 30 : Dame Angoissa se lève, triomphante : « J’en ai ras le bol de ces conneries, je ne suis pas plus prof que Napoléon était pape, je n’ai pas à corriger ces merdes ! » Et elle prend ce qui lui reste de feuilles, les jette en l’air puis les piétine lorsqu’elles retombent. Et la voilà partie dans une danse endiablée parce que cette fois, ça y est, c’est bon, elle s’est débarrassée de son obsession. « Je marche dedans, ça porte bonheur » chantonne-t-elle en sautillant sur ce qu’elle considérait en début d’après-midi comme des copies que sa conscience professionnelle lui enjoignait de lire.

17 h 35 : La joie devient générale. Tout le monde se déclare guéri. On jette tout à la poubelle et Dame Angoissa déclare la séance levée. « Espérons que jeudi prochain, nous n’aurons pas besoin de remettre ça », dit-elle, pour une fois optimiste.

20 h : Chacun chez soi : la folie remonte peu à peu ; Dame Angoissa hallucine de nouveau : je dois aller au lycée demain. Monsieur de Lavallière, noyé dans son gin-tonic, pleurniche : ça recommence ! Gontranix lève le nez du Journal de Léon Bloy : Putain, c’est vrai que demain, j’ai cours !  Les cheveux d’Enigmatica se dressent sur sa tête : oh là, là, la fièvre remonte, je dois préparer un DS…

Il n’y a pas à dire : quand on commence à se prendre pour un prof, aucun atelier, qu’il soit d’ergothérapie ou non, ne peut arriver à vous guérir de cette obsession…

 

Commentaires

Cher ami,
après avoir essayé l'ergothérapie, la soulographie, la chorégraphie, la mammographie, la plastographie, l'angiogrphie et l'hagiographie, l' hydropisie, l'apopléxie, sans résultat à votre mal à tous pourquoi n'essayez-vous donc pas la fantasmagorie ?

Ecrit par : File la laine | 03.04.2008

On ya pensé, mais faut mettre le traitement en route et ça demande des efforts condisérables. L'infirmière chef (Présidente du groupe) n'a pas encore rendu son verdict.

Ecrit par : Porky | 03.04.2008

Ps : lire considérable.

Ecrit par : Porky | 03.04.2008

J'aime bien fièvre correctionnelle. Mais pour DS, pas d'accord : c'est féminin. On dit bien UNE D.S. (Citroën). Et je ne comprends pas la correction de "considérables". Expliquez-vous, enfin quoi !

Ecrit par : correct (horror) | 03.04.2008

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