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01.04.2008

Les aventures du Prince Lexomil : XIV

Episode 14

Retour à Stress

 

« La seule chose que je vais vous demander, dit Fa, c’est de descendre afin que la voiture soit un peu allégée. Laissez vos affaires, cela ne prendra que quelques secondes. »

Fort courtoisement, le Prince s’exécuta et se mit sur le côté de la route, à vrai dire assez loin de la voiture embourbée. Il était persuadé que la conductrice n’arriverait pas à dégager son véhicule. La suite lui prouva qu’il avait tort, et doublement. D’abord parce qu’après un effroyable patinage, la voiture fit un bond en arrière, et ensuite parce qu’avant qu’il ait pu faire un seul geste, Fa avait repassé la première et fonçait en direction de Stress, laissant le pauvre Prince seul sur sa route et sans son sac à dos.

« Mais elle m’a oublié ! gémit Lexomil. Ou elle l’a fait exprès. Oh, j’aurais dû me douter que cette excentricité cachait des intentions peu louables ! Fa n’est qu’une brigande qui détrousse les jeunes gens sur les routes nocturnes de Déprime ! Ah, ma mère, que je vous veux du mal ! sanglota-t-il. Vous ne m’avez point appris à me méfier de la perfidie de votre sexe ! »

Et le Prince Lexomil passa bien une heure à se lamenter, oubliant que, dans son désespoir, il insultait également sa bien-aimée, Damoiselle Citalopram-Biogaran, femme entre toutes les femmes.

La nuit était toujours aussi noire lorsqu’il se remit en route. Heureusement, Stress, il s’en souvenait, n’était pas très éloigné de Alcool. Et la traîtresse Fa ne lui avait pas pris son argent, toujours dissimulé dans sa poche. Mais il n’avait plus de vêtements et il lui faudrait écorner son magot pour s’en racheter. « Dieu merci, pensa-t-il, j’ai pu détrousser une vieille à Stress. Peut-être devrais-je recommencer cette exaction inouïe et si peu conforme à ma nature intrinsèque. Mais cela m’apprendra à me méfier. Plus jamais je ne ferai de stop la nuit. »

Aux premières lueurs du jour, il pénétrait dans Stress encore endormie –si l’on peut dire. Et la première chose qu’il vit en entrant dans le centre ville, ce fut la voiture de Fa bizarrement garée moitié sur le trottoir, moitié sur la rue. Il s’approcha. Son sac était toujours sur le siège avant, là où il l’avait laissé. Mais les vitres étaient fermées, de même que le véhicule. Impossible d’ouvrir la portière. Alors, saisi de colère, il ramassa une pierre qui traînait dans le coin et s’apprêtait à casser une vitre lorsque une voix s’éleva derrière lui.

« Dites, jeune homme, vous n’avez quand même pas l’intention de briser le pare-brise de cette voiture, tout de même ? C’est certes une poubelle ambulante mais il y a des limites au banditisme. »

La voix lui disait quelque chose. Il se retourna. C’était la vieille qu’il avait estourbie l'avant- veille et elle tenait dans sa main le même révolver. « Ah non, vous n’allez pas recommencer !  protesta-t-il, outré. Vous m’avez déjà rançonné avant-hier ! » « Oui, mais tu es parti avec mon argent, coco, répliqua-t-elle, menaçante. Aboule les anti-dépresseurs, sinon, ça va chauffer pour tes plumes. Et pas d’entourloupe sinon je tire. »

Le Prince Lexomil avait faim, soif, il était fatigué et la trahison de Fa avait achevé de l’énerver. Aussi ne prit-il pas garde à l’avertissement et voulut-il récidiver son coup de genou dans le ventre. La vieille se tenait cependant sur ses gardes. Un coup de feu retentit, la balle siffla à ses oreilles et alla faire exploser une vitre de la voiture. « J’ai dit pas de conneries, coco, menaça la vieille. Tu vois que je ne plaisante pas. Les anti-dépresseurs, vite ! »

Mais à peine avait-elle prononcé cette phrase qu’elle se plia en deux et se mit à hoqueter. Le révolver lui échappa des mains. Une pierre, lancée par une main experte, l’avait atteinte en plein plexus solaire. « Tirez-vous ! » cria la voix de Fa et elle se rua sur la vieille. « Je la connais, dit-elle. C’est une ancienne directrice à la retraite, on l’appelle « la mamie flingueuse ». Elle a déjà détroussé moult jeunes gens et en a dessoudé quatre. »

Lexomil était dépassé par les événements. D’abord la vieille, puis cette intervention miraculeuse, puis la bagarre entre Fa et l’ancêtre qui à présent se roulaient par terre en se mordant et en se griffant. Que fallait-il faire ? Intervenir, au risque de se faire mordre ? Il ramassa le révolver, le glissa dans sa poche, se pencha et saisit son sac à travers les débris de la vitre. « Bon, amusez-vous bien, dit-il en se redressant. Moi, j’ai besoin d’un petit-déjeuner. Quand vous aurez fini, vous pouvez toujours me rejoindre dans le café d’en face. »

Ledit café, qui s’appelait Le Coin des Stressé, était pour l’instant désert. Lexomil s’installa à une table et commanda un copieux petit-déjeuner qu’on lui apporta séance tenante en le priant de manger rapidement car la foule n’allait pas tarder à envahir les lieux. Malgré tout, il prit son temps et lorsqu’il ressortit, rassasié, il constata que les deux mégères étaient toujours en train de se taper dessus et qu’aucun des passants, nettement plus nombreux qu’auparavant, ne songeait à les séparer. « Je ne vais quand même pas prendre les habitudes de cette ville de fous, se dit Lexomil. Certes Fa est une abominable aventurière et la vieille un dangereux malfaiteur. Mais il ne sera pas dit que je serai resté sans rien faire. »

Il s’approcha du magma couinant et s’enquit de la meilleure façon d’aider ces dames à résoudre leur différend. « Dégage, puceau ! » cracha la vieille et Lexomil rougit. Comment avait-elle bien pu deviner cette particularité ? « Vous ne voulez vraiment pas de mon aide ? » insista-t-il. Fa, qui était en train de piétiner son ennemie, releva la tête. « Oh, c’est vous ! s’écria-t-elle. Mon Dieu, je suis navrée, mais je ne me suis souvenue de vous que ce matin, en arrivant à Stress. Je pensais bien que vous finiriez par trouver votre chemin. Prenez votre sac dans la voiture. » « Vous m’avez donné d’abominables émotions, dit Lexomil, accusateur. J’ai cru que vous étiez un bandit de grand chemin. » « J’aurais bien voulu, dit Fa, mais j’étais trop étourdie pour faire une carrière convenable dans ce domaine. Vous permettez que j’achève cette vieille taupe et ensuite, je vous indique la route de Coup Bas. »

Toutefois, pendant le dialogue, la vieille taupe s’était dégagée et d’un coup de pied bien placé, elle se libéra de l’emprise de Fa. Puis elle se jeta au milieu du flot des voitures qui commençaient à grouiller dans les rues, klaxons au vent, et disparut dans la circulation.

« Et merde, dire que je la tenais enfin, cette poufiasse ! s’écria Fa. Elle m’a déjà eue deux fois. J’espère que vous ne m’en voulez pas de ma distraction ? » demanda-t-elle en époussetant ses habits, geste qui n’arrangea rien au désastre vestimentaire qui s’était abattu sur elle consécutivement à sa lutte avec la vieille délinquante. « Je vous en ai voulu, dit Lexomil, beau joueur. Mais plus maintenant. Je sais que je peux vous faire confiance, enfin, dans certaines limites. » Fa approuva de la tête. « N’ayez crainte. Je connais bien Stress. Dans dix minutes, vous êtes sur le chemin de Coup Bas. »

(A suivre)

 

 

 

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