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08.03.2008

Les aventures du Prince Lexomil : XI

Episode 11

Un voyage sans histoire

 

La distance séparant Stress de Alcool fut parcourue relativement rapidement et le voyage se déroula sans incident notoire. Les trois compères avaient relégué le Prince Lexomil au fond de la voiture tandis qu’eux-mêmes se vautraient complaisamment sur les banquettes. Enseveli sous les cartables bourrés de copies, le Prince essayait vaguement de respirer. C’était d’autant plus difficile que le conducteur, visiblement en manque de nicotine, avait allumé trois cigares à la fois et s’envoyait avec délectation dans les poumons de quoi se fabriquer un superbe cancer. Une fumée opaque avait peu à peu envahi l’habitacle, et il devenait très difficile de distinguer quoi que ce soit.

Au bout d’un quart d’heure, le conducteur annonça tranquillement que « vu l’épaisseur de la fumée, il ignorait totalement s’il était encore sur la route ou dans les champs. » Ce à quoi il lui fut répondu que « ça n’avait aucune importance, le tout était de parvenir au but fixé, peu importait les chemins employés. » Le Prince Lexomil voulut protester. Un énorme cahot les jeta les uns contre les autres et interrompit la diatribe du royal rejeton. « A mon avis, tu es dans un champ de betteraves, dit celui qui était assis devant, près du conducteur. Je reconnais le légume à la violence du cahot. » « Pas d’accord, fit le troisième. Vu la dimension de la betterave, nous eussions été plus lourdement secoués. » « Je crois que tu extravagues, répondit le second. La betterave étant dans le sol, elle ne peut pas nous secouer aussi fort. » « Pourtant, c’est ce que tu viens de dire », objecta le conducteur qui avait renoncé à tenir le volant et s’en remettait totalement au hasard pour le maintien du véhicule dans une direction quelconque. « Oui, je sais, rétorqua le second. Mais ce n’est pas grave si j’affirme le contraire de ce que je disais auparavant. Qui a décrété qu’une conversation devait être logique ? C’est encore un diktat de cette société pourrie post moderniste dans le gouffre de laquelle se sont englouties la morale et les grandes idées. »

Pendant ce temps, Lexomil exhalait quelques râles indiquant qu’il était au bord de l’asphyxie. « Je n’aurais jamais dû accepter leur proposition, pensait-il. Je vais mourir avant même d’arriver à la deuxième étape de mon voyage et je ne reverrai jamais Damoiselle Citalopram-Biogaran. » Et il gémit encore plus fort.

« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit le troisième en se penchant vers lui. Vous avez un problème ? Vous n’êtes pas bien ? » « Je vais expirer », dit le Prince. « Vous êtes hyperbolique, mon cher, rétorqua le second. Et vous êtes une fort petite nature. Regardez-nous : sommes-nous incommodés ? » « On pourrait peut-être ouvrir un peu  ? » suggéra le Prince. « Vous y tenez vraiment ? dit le conducteur. Bon. » Et d’un doigt délicat, il appuya sur le bouton qui commandait l’ouverture des vitres. Le Prince exhala goulûment une bouffée d’air pur.

« Je ne suis effectivement plus sur la route, constata le conducteur alors que quelques trous dans le nuage de fumée permettait de distinguer l’environnement extérieur. Par contre, je ne sais pas du tout sur quoi nous roulons. C’est bizarre, mais c’est mou. » « Et ce qu’il y a  encore de plus bizarre, c’est que ce poteau électrique ne bouge pas », intervint le troisième et on lui fit remarquer que sa phrase n’avait pas grand sens. « Je veux dire que nous aurions normalement dû le dépasser depuis un quart d’heure, précisa-t-il. Or, nous sommes toujours devant. Je crains que nous ne soyons embourbés dans quelque chose. »

Le conducteur ouvrit la portière. « Nous le sommes, constata-t-il après avoir jeté un coup d’œil au sol. Je subodore une mare de boue ou un truc immonde de ce genre. » Le Prince Lexomil joignit les mains : « Vous savez, dit-il, vous pouvez me déposer ici, je continuerai à pied, ce n’est pas grave. » « Il n’en est pas question, répliqua le conducteur. D’une part, je ne suis pas du genre à abandonner mes passagers en route, et d’autre part, nous avons besoin de vous pour pousser. Et de vous également, » ajouta-t-il à l’adresse de ses deux compagnons qui poussèrent aussi des soupirs à fendre l’âme.

Deux heures plus tard, la voiture, crottée jusqu’aux jantes, fit son entrée dans les faubourgs de Alcool. Le Prince Lexomil exhala un profond soupir de soulagement. Enfin, la torture était finie. Il allait fausser compagnie à ces trois hurluberlus dès que le véhicule se serait garé.

Mais conduire à Alcool relevait du tour de force. Il fallait sans cesse tourner, retourner, se détourner et prendre garde aux silhouettes titubantes qui se jetaient devant vos roues et traversaient n’importe où, n’importe comment. Le conducteur devait avoir une grande habitude car il ne renversa personne, zigzagua avec une maestria confondante dans les invraisemblables virages qui tenaient lieu de rues et parvint sans encombre à se garer sur un trottoir.

Le Prince s’étonna : pourquoi sur le trottoir alors qu’il y avait des places partout le long du trottoir, dans la rue ? « C’est un principe, dit le conducteur. Je ne me range jamais avec les autres. » « Et pourquoi toutes les rues sont-elles tordues ? » interrogea Lexomil, de plus en plus étonné. « La ligne droite est interdite à Alcool, lui fut-il répondu. Ce ne sont que courbes et zigzags. » « C’est curieux, convint le Prince. Jamais je n’avais vu ça auparavant. » « C’est une spécialité de la ville, dit le troisième. Cela dit, vous ne semblez pas avoir vu grand-chose dans votre vie. Mais cela ne fait rien. Venez. Nous allons boire un coup, toutes ces émotions m’ont donné soif. »

(A suivre)

 

 

 

 

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