01 mars 2008

Cunégonde à Genève : Scènes 4 à 7

Scène 4

LES MEMES, plus LA MADONE

 

 

LA MADONE

Où se trouve l’idiot qui s’est si mal garé

Que sa charrette à bœufs il m’a fait bousiller ?

 

FIFI

J’aurais dû m’en douter. Revoilà la charogne

Prête à déblatérer, maintenant elle cogne !

 

LA MADONE

Si tu gouvernes aussi bien que tu conduis

D’avance on peut pleurer sur notre beau pays* !

Il faut être un crétin pour mettre sa voiture

Au milieu du chemin. Une telle épluchure

Devrait se retrouver à la casse illico.

 

LEILA

Toujours aussi courtoise et le verbe très haut.

 

LA MADONE (fronçant les sourcils)

Que fait là ce cageot ? Elle devrait être en train

De garder tous ses sceaux et de serrer des mains.

 

CUNEGONDE (désignant la Madone)

Et moi puis-je savoir ce qu’elle fiche ici ?

Je sens que mon espace soudain rétrécit.

 

LA MADONE (s’avançant vers Cunégonde, les bras tendus)

Je suis venue te voir ô ma sainte chérie,

Dans cet infect endroit, dans cette porcherie

Où tu t’es réfugiée sans doute pour pleurer

Ta misère présente et ta gloire passée,

Je suis venue te voir là pour te proposer

D’oublier les combats, d’oublier les années

Que nous deux nous passâmes à nous insulter,

Et de venir chez moi dans mon clan travailler.

 

CUNEGONDE (sonnée)

D’où viennent cette audace et ce nouvel orgueil ?

Crois-tu que ton idée mérite un bel accueil ?

La folie c’est certain s’est emparée de toi.

Retourne à Charenton, va soigner ton surmoi.

 

 

FIFI

Je reste stupéfait, la parole me quitte

Lorsque j’entends ici la nouvelle Aphrodite

Exprimer son délire et ses stupidités.

 

LA MADONE (a Fifi)

Ô grand Mamamouchi, je ne t’ai pas sonné.

 

LEILA

Que ton esprit malin puisse un instant penser

Que Madame en ces lieux puisse être débauchée

Montre bien ta folie.

 

FIFI

                                 Ou bien son désespoir.

Quand au fond de l’abîme on vous laisse bien choir,

Il ne vous reste plus, pour tromper votre ennui,

Qu’à proposer la trêve et gagner l’ennemi.

 

CUNEGONDE ( toujours un peu sonnée)

D’où vient cette impression que je suis un peu saoule ?

J’étais tranquille ici, voila que ces maboules

Viennent me déranger dans mes méditations

Et me prennent la tête avec leurs fixations !

 

LA MADONE

Viens chez moi, chère enfant, n’aie donc aucun regret.

N’écoute pas ces gens dont est grand le toupet :

Ils ne sont venus là que pour t’entortiller,

Et bien loin de Genève te faire expédier.

 

CUNEGONDE (soudain intéressée)

Sois donc plus précise, car là tu m’intéresses.

Ils n’auraient donc forcé ma pieuse forteresse

Que par intérêt ?

 

LEILA

                           Mais vous le savez, Madame.

C’est pour le bien public que nous vous dérangeâmes.

 

FIFI

D’expliquer tout cela je n’en eus pas le temps.

 

LA MADONE

Ni l’envie, beau Ministre, ça, certainement.

 

FIFI (A la Madone)

Mais comment de ce fait es-tu donc au courant ?

 

LA MADONE

Je vois tout, je sais tout mon très cher concurrent.

 

CUNEGONDE

L’un de vous pourrait-il éclairer ma lanterne ?

Vous n’avez pour l’instant dit que des balivernes.

Pour la dernière fois, d’où vient donc cette lettre ?

Faut-il pour le savoir un grand crime commettre ?

 

FIFI

Je vous ai révélé je crois sa provenance

Et je dois maintenant…

 

(Un éclair fulgure sur le lac, suivi d’un grand coup de tonnerre. Un vent furieux s’élève, en même temps que la voix du Président.)

 

  

Scène 5

LES MÊMES, plus L’ESPRIT DU PRESIDENT (voix off)

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                        Mais vraiment quelle engeance !

Est-ce donc compliqué de lire une missive

En prenant une voix qui soit bien persuasive ?

 

FIFI (terrorisé, à genoux)

Ciel, c’est Jupiter !

 

CUNEGONDE (regardant le ciel)

                            Non, c’est l’autre demeuré

Qui change de registre et nous joue l’inspiré.

 

LEILA (à genoux)

C’est la voix de mon maître ô parlez Président !

 

LA MADONE (dépitée)

Comment fait-il donc ça ?

 

CUNEGONDE (ironique)

                                           Avec un cure-dent.

Il branche les molaires sur les incisives

Puis il appuie très fort et le miracle arrive.

 

LA MADONE

C’est encore un beau coup très électoraliste.

Se prendre pour un dieu, ça manquait à la liste.

 

FIFI

Mais c’est un dieu vraiment. Il est toujours partout.

Dans mon âme il pénètre et sait me rendre fou.

 

LA MADONE

Tant que c’est dans ton âme, le mal n’est pas grand.

 

CUNEGONDE

Epargne-nous, veux-tu, ton humour décadent.

Subissons le discours de cette sécotine

Qui me sort par les yeux, même par les narines.

 

(S’adressant aux cieux)

 

Tu m’entends, Clodoald ? Lâche donc ton paquet

Puis retourne chez toi faire du bilboquet.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Prenez un autre ton ô mon ex adorée.

Je sais que par la loi nous sommes séparés

Mais ce n’est pas le lieu, ce n’est pas le moment

De tenir des propos qui sont bien insultants.

 

CUNETONDE (ironique, faisant la révérence)

Je suis votre servante.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                   En demandé-je autant ?

 

CUNEGONDE

Vous auriez donc changé ? Mais c’est le jour, vraiment,

De toutes les surprises.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                     Où avez-vous pris

Que j’étais transformé ? Cessez vos rêveries.

Permettez qu’à présent je vous dise pourquoi

Vous tous au bord du lac vous entendez ma voix.

Vu le triste constat qu’il m’a bien fallu faire

En écoutant ces cons pris comme intermédiaires,

Je dois intervenir et dire sans détours

Qu’il vous faut de Genève quitter le séjour.

 

CUNEGONDE

Et pourquoi je vous prie ?

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                          Parce que je le veux.

 

CUNEGONDE

La raison semble-t-il a bien peu de sérieux.

Vous imaginez-vous, crétin rédhibitoire,

Que je suis encor là pour servir votre gloire ?

Je rêve peut-être mais vous vous délirez.

Ce n’est pas la Madone qu’il faut enfermer

Mais vous, très cher ami.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                                              Je suis bien maladroit,

Veuillez m’en excuser.

 

CUNEGONDE

                                             Vous n’avez plus le droit

De dire je le veux. L’avez-vous jamais eu ?

 

LEILA

Madame écoutez-le. Sa tâche est très ardue.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Mes paroles ne sont que l’effet d’un réflexe

Qui me laisse moi-même parfois très perplexe.

Ce point bien éclairci, vous seriez bien aimable

D’acheter des habits qui soient très confortables

Car vous aurez besoin pour jouer* votre rôle

D’une grosse fourrure, il fait froid sur le pôle.

 

CUNEGONDE (estomaquée)

Le Pôle ? Lequel ?

 

 

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

                               Celui du bas.

 

CUNEGONDE

                                                    Ciel, mon Dieu !

Je comprends maintenant ce ton si sentencieux.

La lettre de l’Antarctique !

 

 

 

LA MADONE

                                            Bravo, bien vu !

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Le pli de la Grande Ourse est un bel imprévu.

Une lettre pareille, c’est un grand souci.

 

CUNEGONDE (éberluée)

Ai-je bien entendu ? C’est ça qui vous écrit ?

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Sans doute.

 

CUNEGONDE (se tapant le front avec le doigt)

                   C’est fait, il a viré. (Elle se dispose à sortir par la droite.)

 

FIFI (la retenant par le bras)

                                                 Attendez !

Ca parait surprenant, mais c’est la vérité.

 

CUNEGONDE

Il n’est pas encor temps de fêter carnaval,

Et j’en ai jusque là de ce grand festival

D’insanités. Bonsoir.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT (voix tonnante)

                                  Cunégonde, restez !

 

(Un temps. Tout le monde se fige.)

 

A crier malgré moi vous voulez m’obliger.

Le courroux vous égare et je le conçois bien

Je ne mens pourtant pas, bien que politicien.

Demandez à Fifi qu’il vous donne la lettre,

Lisez-là comme il faut et vous devrez admettre

Que la plaisanterie n’est pas de notre fait.

 

(Cunégonde hésite, puis tend la main vers Fifi.)

 

CUNEGONDE

Donnez-moi cette lettre et voyons si c’est vrai.

 

(Fifi sort une lettre de sa poche et la lui donne. Elle lit en silence. On entend un « plouf » éloigné.)

 

LEILA (étonnée)

A cette heure un pêcheur ?

 

CUNEGONDE (distraite, lisant la lettre)

                                           Mais non, c’est un noyé.

C’est encore un banquier qui dans l’eau s’est jeté.

 

LEILA

Quelle abomination ! Mais pourquoi ?

 

CUNEGONDE (idem)

                                                             Va savoir !

 

FIFI

J’en ai froid dans le dos. Je ne peux concevoir

Que de ces malheureux le lac soit le tombeau.

 

CUNEGONDE (distraite)

Eh bien repêchez-les, flanquez vous donc à l’eau.

C’est un vrai réservoir, vous aurez du boulot.

 

(Elle replie la lettre)

 

Finalement c’est vrai, ce n’est pas un complot.

La Grande Ourse écrit là, qu’après une querelle,

Sa sœur lui cherche noise et que dans sa cervelle

A germé le désir de prendre le pouvoir.

Maintes fois la Grande Ourse a pu s’apercevoir

Que la Petite veut l’éjecter de son trône

Et que parmi les ours la révolte elle prône.

Nous devons l’aider, dit la lettre.

 

LEILA

                                                     Mais comment ?

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Je connais le remède, écoutez-moi, manants !

Vous seule Cunégonde avez l’âme assez noble

Pour d’elle détourner ces attaques ignobles.

Allez en Antarctique, Rosie vous attend

Pour tout vous expliquer et pour dresser un plan.

 

CUNEGONDE

Ai-je vraiment besoin de cette gélatine ?

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT

Tirez-lui dans les fesses quelques chevrotines

Si elle vous ennuie. Vous avez carte blanche.

 

LA MADONE (à part)

N’ayons pas l’air surpris, je tiens là ma revanche.

Je m’en vais de ce pas achever mes valises

Et partir avant elle pour cette banquise.

 

L’ESPRIT DU PRESIDENT (voix lointaine)

Maintenant je vous laisse et je vous remercie.

Ce geste des mortels bien vous différencie.

 

(Le vent se calme)

  

 Scène 6

LES MÊMES, moins L’ESPRIT DU PRESIDENT

 

 

 

LEILA

Il faut songer Madame à faire vos bagages.

 

CUNEGONDE (songeuse)

J’ai mis, je crois, le doigt dans un bel engrenage !

Mais je n’ai plus le choix car je n’ai pas dit non.

Rentrons donc à l’hôtel ficeler les cartons.

 

LA MADONE

Je crois que ma présence ici est importune,

Puisqu’à ton Président tu veux donner la lune,

Je n’ai plus rien à faire et donc je me retire.

 

LEILA

Bon voyage et bon vent.

 

(La Madone sort)

 

Scène 7

LES MÊMES, moins LA MADONE

 

FIFI

                                        Je sens venir le pire.

Attendez-vous Madame à la voir débarquer

Très vite au Pôle Sud, prête à vous attaquer.

 

LEILA

Vous croyez donc, Fifi, que cette péronnelle

De Madame sera là-bas la sentinelle ?

 

FIFI

J’en suis bien persuadé.

 

CUNEGONDE

                                      Que m’importe cela ?

 

LEILA

Mais c’est qu’elle est soûlante et puis qu’elle est gaga.

Vous avez vu sur Mars le raffut qu’elle fit.

Parier sur sa sagesse n’est plus un défi,

C’est là grande folie.

 

FIFI (A Cunégonde)

                                   Rappelez-vous l’Enfer.

Le monde diabolique et même Lucifer

Ont payé de leur poche un billet de retour.

 

CUNEGONDE

Nous verrons bien là-bas. Souhaitez-moi bon séjour

Et quittez cet endroit. Je voudrais rester seule

Pour faire mes adieux à ce si beau linceul.

 

(Leila et Fifi font la révérence puis sortent par la gauche.)

 

VOIX DE LEILA

Et nous rentrons comment, ministre cornichon ?

Notre voiture là ressemble à un torchon.

 

VOIX DE FIFI

Il faut voir les dégâts.

 

VOIX DE LEILA

                                  Vieux dégât vous-même !

 

(A suivre)

 

 

 

 

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