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03 décembre 2007

Les voués au Fier

Voici encore un conte qui vient d'un pays de montagnes. C'est un conte savoyard, écrit par Jean Portail.

Les voués au Fier

Sur les bords du Fier, en ce coin que l'on appelait « La Boucle » avant que l'industrie des hom­mes n'y vînt domestiquer l'or­gueilleux cours d'eau, une petite maison était posée que, de la route, tout là-haut, on eût prise pour l'une de ces grosses pierres que le torrent charrie. C'était là que demeu­rait la Célestine Ramoz.

Elle avait eu un mari. Un soir qu'il avait bu un « jovelot » de trop, il avait glissé dans le Fier.

Elle avait eu des fils, trois beaux gars de nos mon­tagnes : François, Eugène et Jean-Marie.

François, trahi par sa fiancée, se jeta dans le torrent. Deux ans après, Eugène et Jean-Marie qui avaient fait le pari de descendre, en barque, le courant rapide, n'avaient point reparu.

Ce fut alors que l'on commença de dire, des Ramoz, qu'ils étaient « voués au Fier ».

Un petit-fils restait à la Célestine : Amédée, unique enfant de Jean-Marie et quasi totalement orphelin puisque sa mère s'était remariée dès qu'elle l'avait pu.

Brave cœur, l'Amédée. Un peu fermé, bien sûr, à la façon de ceux de chez nous. Mais il aimait sa vieille. Toutes ses vacances d'été, - il travaillait pour être instituteur - il les passait à la Boucle.

Il fallait le voir, clouant, sciant, charpentant comme un vrai saint Joseph, réparant la masure après les ava­ries de l'hiver. Le reste du temps, assis sur un quartier de roche qui baignait dans l'eau, il lisait, ou il écrivait. Il écrivait des vers. Le futur maître d'école était, de son naturel, poète. Les filles avaient beau lui faire des agaceries, on n'aurait pas même pu savoir s'il s'en apercevait.

Et voilà qu'en un début d'été, il annonça : « Cette année je viendrai plus tard et je partirai plus tôt. » Petite phrase que la Célestine se répéta à elle-même quand le facteur lui eut lu la lettre d'Amédée : « Je viendrai plus tard et je partirai plus tôt. » Du temps passa.

Tout le mois de Juillet.

Puis, les trois premières semaines d'Août.

Enfin, sans avoir prévenu, le voici qui dévale la pente abrupte, pousse la porte de la masure, enlève dans ses bras solides l’aïeule, aussi légère qu'un duvet de pIssenlit. Qu'il est donc joyeux ! Et bavard, ma foi!

«  Si vous saviez, Grand-mère, elle est parfaite. »  Il raconte. Il raconte.

Grand-mère a-t-elle bien compris? Il aime ! Il est aimé ! Elle se destine, comme lui, à l’enseignement, et se prénomme Yvonne. La vieille femme écoute. Quelque chose, en elle, peut-être, se réveille à ce grand tumulte d'amour ?

Timide, elle approuve, hoche· la tête. Il parle.

Et soudain, elle tremble. Elle voudrait retenir sur les lèvres du dernier des Ramoz ces mots d'avenir, de bonheur, que le Fier trop proche happe et roule vers ses abîmes.

Un peu plus tard, Amédée, qui a gagné, au bord des eaux, sa roche familière, commence, pour son Yvonne, une lettre, un poème qu'il scande à voix haute.

Surprise ! Il n'arrive plus à s'entendre et le bruit du Fier augmente à mesure qu'il force le ton. Cesse-t-il d'articuler ?  La clameur du Fier, à son tour, faiblit. Reprend-il ? Le Fier redouble. Un grand frisson parcourt Amédée et il murmure, en manière d'exorcisme, le nom de la bien-aimée.

Mais aussitôt, une vague se lève en trombe, et le gifle d'un paquet d'eau. Il perdrait l'équilibre sans la stupeur qui tout à coup le rive à son socle de pierre : une ondine émerge à ses pieds. Il reconnaît que c'est une ondine à son visage pâle, à ses yeux verts surnaturels, à ses longs cheveux, noirs bleus, entre lesquels l’écume des vagues passe comme un peigne endiamanté. Il ne s'est pas trompé. Il en est sûr quand il la voit se recoucher sous l’eau, aussi à l’aise qu'en un lit de plumes et continuant à le fixer au travers de cette glace liquide.

Il se ressaisit assez promptement. Un poète peut-il demeurer étonné par la rencontre d'une ondine ?

Mais il est frappé de son air triste. Alors, a-t-elle lu cette commisération dans les yeux du jeune homme ? Elle entoure, de ses bras blancs, la pierre où il est assis, puis, soulevant, de nouveau, hors des flots, sa figure d’une beauté immatérielle :

« Amédée! Tu t'es fait attendre cette année-ci « ! murmure-t-elle et sa voix est si musicale qu'il sent des larmes inonder ses joues. « Comme chaque été, continue-t-elle, j'ai quitté les profonds palais de mon père, le Fier, pour ces bords où je  te retrouvais ... Tu ne t'en doutais pas. Peut-être aurais-tu toujours ignoré ma présence. Je ne demandais qu’à te voir, et, pour toi, je faisais l'eau plus belle. Les serviteurs de mon père avaient ordre, à ton approche, de jeter, à fleur d'onde, d'éblouissantes paillettes. Et je menais le chœur des nymphes et nous chantions pour toi. »

A ces mots, des harmonies vibrent qui mettent à genoux Amédée, éperdu, sur la roche glissante.

« Hélas! Une fille des hommes s'est trouvée sur ta route et t'a retenu loin de moi. Tout à l'heure, c'est son image que tu cherchais ici. Son image ! répéta-t-elle, dédaigneuse. Mais la mienne, pourras-tu l'oublier ? »

De même qu'on rejette une couverture, elle entrouvre les flots et elle apparaît tout entière, moulée dans une robe verte et bleue, qui bruit et embaume. Une robe d'eau surbrodée des rubis du couchant et fleurie des roses de l'aurore. Une robe d'eau avec ses dentelles d'écume et ses perles lunaires. Une robe d'eau ...

Cependant, passé le premier éblouissement, Amédée ne voit plus la royale parure fluide. Il contemple un visage d'où s'efface le désespoir.

« Viens ! dit l'ondine. Viens retrouver ton père et les frères de ton père. Tu les crois morts ? Ils vivent heureux, et sans autre souci que celui de t'attendre. Viens retrouver ton Père et les frères de ton Père. »

Son père ! Amédée se souvient. C'était un homme juste et doux.

« Viens ! Je te donnerai des palais si beaux que leur éclat te paraîtra plus insoutenable que l'éclat du soleil. Les murs en sont d'émeraude, de nacre et d'or. Viens ! Je te donnerai des palais si beaux ... »

Amédée, les mains aux rebords de la roche mouillée, se penche comme pour entrevoir ces palais si beaux.  « Viens ! J'ai des jardins étranges où des fleurs à corolles géantes, supportent, sans fléchir, une ronde d'en­fants. Viens ! J'ai des jardins étranges ... »

Pays du Rêve que pressentent les poètes et qui s'offre à la conquête d'Amédée. Il suffirait de déchirer un peu cette eau.

« Viens ! Nous nous bercerons de mélodies inouïes. Tu n'en perçus jamais que les faibles échos. »

Il écoute, voudrait accorder son oreille à l'eau qui court.

« Viens ! Nous nous bercerons de mélodies inouïes. Tes vers en capteront le rythme et ton nom restera en la mémoire des hommes. »

Ce serait donc comme si son cœur, éternellement, continuait à battre ?

« Viens ! Tu ne mourras pas ! Ta chair ne connaîtra pas l'infâme déchéance, ô poète ! Après des siècles et des siècles, tu prendras place en l'aérienne nacelle qui vogue, le soir, sur les eaux, et qui remonte, à chaque aurore, en même temps que les étoiles. Viens ! Tu ne mourras pas ! »

Quelques minutes, encore, elle continue de la sorte, laissant les eaux, peu à peu, recouvrir ses formes ravis­santes et les dérober à la vue.

Puis c'est un grand panache d'écume qui s'élève et s'abat. Un tourbillon. La grosse pierre où rêvait Amédée émerge seule, ruisselante.

Ne trouvez-vous pas, après lecture, que ce conte a parfois des similitudes avec le Roi des Aulnes, de Goethe ? La façon dont l'ondine s'y prend pour séduire le jeune homme rappelle fortement les promesses du Roi des Aulnes à l'enfant dans le poème de Goethe. Allez constater par vous-mêmes : http://fonddetiroir.hautetfort.com/archive/2007/07/21/erl...

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