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11 novembre 2007

Le vieillard de la nuit

Le conteur eut un léger sourire en contemplant son auditoire, assis autour de lui, près de la cheminée. Puis il se renversa dans son fauteuil et ferma un instant les yeux. Tout le monde se taisait. « Vous allez sans doute trouver que j’exagère, murmura-t-il, mais la légende que je vais vous raconter ce soir a pour cadre, une fois de plus, un pays montagneux. Je n‘y peux rien. Je connais peu de contes dont le décor est une vaste campagne plate, tranquille, sans marais, sans précipice, ou sans forêt. Il y a des lieux et des moments plus propices que d’autres à l’irruption de l’étrange.

 

LE VIEILLARD DE LA NUIT

« Imaginez une fois de plus une contrée montagneuse, désolée, loin du monde humain. C’est la nuit, une nuit noire, épaisse, sans lune ; le seul bruit qu’on entend est le grondement d’un torrent qui jaillit des flancs escarpés et se précipite dans les abîmes. Et dans ce désert de rochers, un homme, un très vieil homme, courbé par l’âge et la fatigue. Il marche, lentement, s’aidant de son bâton ferré, il avance à tâtons, cerné par l’obscurité. Il craint de tomber dans un précipice ou dans le torrent dont il perçoit, très proche, trop proche, les clameurs déchirantes.

« Le vent du nord s’est levé, un vent âpre, glacial, qui lui coupe les jambes, flagelle son visage, s’insinue sous le pauvre manteau qui recouvre le vieil homme et le fait trembler des pieds à la tête.

« Il sait que s’il s’arrête ne serait-ce qu’un instant, c’est la mort assurée. Avancer, il faut avancer, coûte que coûte.

« Mais les jambes du vieillard ne le portent presque plus. Il flageole, s’appuie de tout son corps sur son bâton. Le souffle lui manque, il ne peut plus lutter contre le vent qui continue de hurler autour de lui et l’enveloppe dans ses tourbillons.

« Sait-il où il va ? Non. Il est perdu dans la montagne. Il ne peut qu’avancer, avancer encore, en espérant qu’enfin, il pourra trouver un refuge pour échapper à la mort qu’il entend marcher derrière lui, faisant craquer les jointures de ses doigts blancs sur le manche de sa faux.

« Et tout à coup, à sa droite, des lumières clignotent. C’est sans doute un village. La vision de ces phares immobiles le ragaillardit. Il marche avec plus de vivacité, porté par l’espoir que bientôt, ses souffrances seront terminées.

« Il s’arrête devant la première des maisons : à travers la fenêtre éclairée, il voit une famille rassemblée autour d’une table. Au fond de la pièce, dans une grande cheminée, brûle un beau feu clair, ardent. Il frappe. Un jeune homme ouvre. Il a l’air furieux qu’on le dérange à cette heure, à cet instant. Le vieillard n’a pas le temps de demander un quignon de pain. On lui referme la porte au nez avec un sec « pas de mendiants ici ! »

« Dans la seconde maison, on s’apprête à faire un festin. Les convives sont déjà installés devant la table. Dans la cheminée, on peut voir six poulets embrochés. C’est tout juste si le vieillard ne peut pas entendre grésiller leur chair, sentir leur odeur. Il donne un léger coup sur la porte. La femme, qui est en train de servir une bonne soupe bien chaude a l’air très étonné. Elle demande qui peut bien venir à cette heure. « Nous n’attendons personne, dit son mari. Tous les invités sont là. N’ouvrons pas, le froid entrerait. » « C’est peut-être un mendiant », insiste la femme. « Nous ne sommes pas là pour nourrir les gueux », répond le mari. Le vieillard ne frappe pas une seconde fois.

« Dans la maison suivante, le repas est presque terminé. Les enfants mangent le dessert tandis que leur père engloutit un énorme morceau de fromage. En entendant le vieillard frapper, la mère dit à l’aîné des enfants : « va voir et si c’est un mendiant, jette-lui un seau d’eau froide à la figure. » Le vieillard s’écarte bien vite mais il ne peut éviter toute l’eau lancée par le gamin qui rit à perdre haleine en le voyant s’ébrouer.

« A la ferme suivante, il se fait insulter. Plus loin, on lâche le chien sur lui. Le molosse le mord aux jambes et déchire ses habits. Il a de plus en plus faim, de plus en plus froid, et partout, on le repousse.

« Il manque ne pas voir la dernière chaumière tant elle disparaît dans l’obscurité. Un seul lumignon brille derrière la fenêtre. Il frappe au carreau. La porte s’ouvre, une femme visiblement très pauvre apparaît sur le seuil. Il n’a pas le temps de lui demander quoi que ce soit. D’un geste, elle l’invite à entrer. « Il ne fait vraiment pas chaud chez moi, dit-elle, mais vous serez quand même mieux que dehors. » Le vieillard entre, regarde autour de lui. Pas de feu dans la cheminée, des murs qui ruissellent d’humidité. Dans un coin de la pièce, sur un lit de fortune, trois enfants dorment, serrés l’un contre l’autre. A l’autre extrémité, sur une paillasse, un homme, enroulé dans une couverture, tousse à s’en fendre la poitrine. « Vous auriez mieux fait de toquer à n’importe quelle autre maison du village, dit la femme en ranimant le foyer. Vous auriez été bien mieux qu’ici. » « Je l’ai fait, répond le vieillard. Ils m’ont tous laissé à la rue. » La femme se signe. « Ne leur en gardez pas rancune, dit-elle. Ils ne sont méchants. C’est l’argent qui les a perdus. » « Oui, répète le vieillard doucement, c’est l’argent qui les a perdus. »

« Le vieillard mange le maigre repas que la femme lui sert, se réchauffe au feu en écoutant la femme lui raconter sa vie : un mari malade, des enfants trop jeunes et trop souffreteux pour pouvoir être une aide. Lorsque le vieillard veut partir, elle le retient. « Non, vieil homme, vous n’allez pas repartir dans le froid et le vent. Attendez la fin de la nuit. Je n’ai qu’un coin d’étable à vous proposer, mais il y fait chaud, si cela ne vous ennuie pas de dormir avec les bêtes. » Le vieillard sourit. « Dieu vous rendra toutes vos bontés », dit-il seulement et elle l’emmène dans l’étable. Il s’allonge parmi les animaux et dort comme un bienheureux.

« La fermière se lève toujours très tôt. Ce matin-là, elle ne déroge pas à son habitude. Elle veut préparer pour son hôte un repas moins frugal que celui de la veille. Son mari, ému par la détresse du vieillard, a même  proposé de le garder avec eux, quitte à faire des parts plus petites pour chacun.

« Tout en vaquant à ses occupations, il lui semble que l’atmosphère de ce matin est différente de celle des autres jours. Tout est trop silencieux, on dirait que le village ne s’est pas encore réveillé.

« Lorsque tout est prêt, elle ouvre la porte pour se rendre à l’étable.

« Elle se fige sur le seuil, frappée de stupeur et d’épouvante. Elle croit rêver. C’est une hallucination. Elle veut appeler son mari, mais les mots s’étranglent dans sa gorge.

« Il n’y a plus rien. Plus de maisons, plus de village. Seulement un lac, un immense lac, qui recouvre ce qui la veille encore était un endroit plein de vie. Le ciel est dégagé, le soleil apparaît derrière les cimes. Un léger vent ride la surface de l’eau.

« Elle se tourne vers la montagne, et comprend : un énorme pan s’est effondré pendant la nuit, libérant des tonnes et des tonnes d’eau. Le village a été englouti, mais la chaumière n’a pas été touchée. Seul signe de vie dans ce nouveau désert, la fumée qui monte de la cheminée de sa maison.

« Elle court vers l’étable. Le vieillard n’est plus là. Elle ne le reverra jamais. »

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