05 novembre 2007

Le chat noir

« Voilà un certain temps, dit le vieil homme, que je ne me suis pas assis sous cet arbre pour vous raconter une histoire. En voici une qui nous vient d’une contrée française, je ne me rappelle plus laquelle, et qui s’intitule le chat noir. Elle n’a rien à voir avec le conte d’Edgar Poe. Encore que… Les chats, et plus particulièrement les noirs, sont souvent assimilés au diable. Le chat justicier d’Edgar Poe a en lui quelque chose de satanique ; quant à celui de notre conte, comme vous allez le voir, il pourrait très bien être sorti de l’Enfer puisque son apparition est la réponse à une trahison envers Dieu… »

LE CHAT NOIR

Le conteur s’installa commodément et commença :

« Dans des temps très anciens, habitait sur les bords d’un grand lac, au flanc d’une montagne, un pêcheur qui s’appelait Harold. Il était très pauvre et n’avait pour seul toit qu’une maison de chaume et pour seule ressource alimentaire sa pêche quotidienne dans le lac.

Un jour qu’il était sorti très tôt, avant l’aube, il se passa quelque chose d’étrange : il eut beau jeter sa ligne moult et moult fois, il n’arriva pas à tirer un seul poisson de l’eau. D’habitude, les eaux du lac se montraient assez généreuses à son égard. Il promit donc d’offrir à Dieu, en le rendant à son milieu naturel, le premier poisson qu’il prendrait, pensant que Dieu lui permettrait ensuite d’en pêcher un certain nombre d’autres.

« Dieu exauça sa prière : le fil se tendit tout à coup et il tira de l’eau un énorme poisson, d’une beauté inimaginable. Jamais Harold n’en avait vu un semblable. « Une telle prise se vendrait cher au poids ! » pensa Harold. Mais il se souvint de sa promesse. Il hésita. Fallait-il vraiment le rejeter à l’eau ? Quelqu’un d’autre allait le pêcher et en tirer un gros profit. Dieu pouvait-il admettre cela ? Et puis, d’un autre côté, qu’est-ce que cela pouvait bien faire à Dieu qu’on lui offrît le second poisson à la place de celui-là ?

« Tu as dit le premier », murmura son bon ange à l’oreille de Harold. « Je sais, répondit le pêcheur. Ce sera le premier à partir de maintenant. »

Il rejeta sa ligne. Aussitôt, il dut la relever. Un poisson deux fois plus gros et deux fois plus beau que le précédent frétillait au bout du fil. La voix de l’ange s’éleva, lui ordonnant de le rejeter. « Franchement, ça se voit que tu es un être immatériel, dit Harold en contemplant ce nouveau poisson. Je te signale que moi, j’ai femme et enfants à nourrir. Avec ça, nous pouvons tenir plus d’une semaine. » « Ton poisson appartient à Dieu, insista l’ange. Tu dois le lui offrir. » « Et bien, s’il lui appartient déjà, je n’ai pas à le lui donner », fut la réponse de Harold.

« L’ange referma ses ailes et se mit à pleurer.

« Harold jeta sa ligne une troisième fois. A peine l’hameçon avait-il touché l’eau que le fil se tendit de nouveau. Harold eut un sourire goguenard à l’adresse de l’ange. La prise semblait être encore plus extraordinaire que les deux premières. Elle était si lourde que le pêcheur eut bien du mal à la sortir de l’eau.

« Quelle ne fut pas sa surprise en voyant se débattre, agrafé à l’hameçon, un chaton tout noir : Harold le libéra et le prit au creux de sa main. Il était aussi léger qu’une poignée de duvet alors qu’il avait failli casser la ligne.

« Le pêcheur ne chercha pas à éclaircir le mystère. Il mit le chaton dans sa poche et décida de l’emmener avec lui ; sa femme serait contente, elle passait son temps à pester contre les rats.

Il rejeta sa ligne. Mais cette fois, ce fut en vain. Il ne tira plus aucun poisson des eaux limpides. Il n’insista pas, prit son panier où se débattaient les deux beaux poissons et se dirigea vers sa maison. Dans sa poche, le chaton miaulait et griffait.

« Arrivé chez lui, il donna le panier à sa femme qui se montra assez satisfaite de la pêche. Elle admira la grosseur des prises mais déplora qu’elles ne fussent que deux. Enfin ! Pour une semaine, cela devait suffire !

« La lumière pénétrait parcimonieusement à l’intérieur de l’unique pièce qui sentait le lait caillé et l’étable. A terre, trois enfants vagissaient. L’aîné n’avait pas deux ans. « Tiens ! fit Harold en sortant le chaton de sa poche. Voilà la troisième prise ! » La femme jeta un regard indifférent au jeune chat, le prit par le cou et le lança doucement aux enfants pour qu’ils s’amusent avec.

« Le temps passa et le chat grandit. Il grandit même très vite, et trop : sa taille atteignit bientôt celle d’un tigre. Quand il quitta la maison, autant dire que personne ne le regretta. Mais il revenait souvent rôder, le soir, aux alentours. Il épouvantait tout le monde. Outre sa gigantesque corpulence, il possédait des griffes puissantes, des yeux verts immenses et phosphorescents qui, la nuit, vous aveuglaient ; ses mâchoires pouvaient facilement briser la nuque d’un mouton. Pour Harold et sa famille, ce chat était un véritable monstre, un démon surgi de l’Enfer.

« Les disparitions commencèrent. D’abord, ce furent des petits enfants, puis des adolescents, des femmes et enfin des hommes.

« Les meilleurs tireurs de la région organisèrent des battues. On traqua le chat dans la montagne. En vain. Il possédait le don mystérieux d’apparaître et de disparaître sans qu’on pût savoir d’où il venait et où il allait. Le voyait-on en face, juché sur un pic ? A peine avait-on le temps de lever le fusil qu’il était derrière soi. On le voyait à droite, mais il était à gauche. Il semblait voler dans les airs ou bien restait immobile. Les balles glissaient sur sa fourrure sans même la déchirer.

« La nuit, tout le monde se barricadait chez soi. L’écho des sinistres miaulements de la bête infernale, répercuté par les parois de la montagne, faisait frissonner les paysans sous leurs couvertures. On n’osait imaginer le sort du voyageur attardé dont il ne resterait, le lendemain, que quelques vêtements ensanglantés.

« Harold désirait ardemment la mort du chat. Mais il n’osait rien faire contre lui ; il avait compris que l’animal était la punition envoyée par Dieu pour avoir osé renier sa parole. Il n’avait plus jamais pris de poissons dans le lac. Pour nourrir sa famille, il avait été obligé de se louer comme bûcheron ; mais la malchance le poursuivait : il se blessa avec sa hache, un arbre en tombant lui cassa une jambe. Avant chaque malheur, il avait rencontré le chat et le chat l’avait regardé en miaulant et en crachant des flammes.

« Un matin, un berger découvrit les corps déchiquetés de Harold, sa femme et ses enfants, gisant sur le seuil de la maison. Il ne restait presque rien de leurs visages mutilés et leurs cous portaient l’empreinte de gigantesques crocs.

« Le chat, tout à coup, changea de tactique, sans qu’on pût se l’expliquer. Il était devenu le gardien du col menant d’un versant à l’autre de la montagne. Il laissait tranquille les dix-neuf premières personnes qui franchissaient le col et mangeait la vingtième. Comme le sentier était trop étroit pour marcher de front, il y avait toujours un vingtième et il finissait dévoré par le chat.

« Un soir, arriva au pied du col un jeune soldat à qui l’on apprit que déjà dix-neuf personnes avaient franchi la montagne. Il allait être le vingtième. Il lui fallait attendre le lendemain matin pour monter le col sans danger. Mais il s’était déjà trop attardé dans sa famille, sa permission expirait et s’il ne rentrait pas la nuit même à la caserne, il risquait d’être déclaré déserteur. Il décida donc d’essayer de passer.

« Recommandant son âme à Dieu, le jeune homme s’élança dans la montagne. A peine avait-il parcouru deux kilomètres qu’au détour du chemin, il aperçut le chat, debout sur un rocher, qui l’attendait. Le soldat tenait son fusil à la main. Il le leva, visa, murmura « aidez-moi, Seigneur » ; le monstre s’était lancé toutes griffes dehors. La balle l’atteignit avant qu’il eut touché terre et le projeta dans la pente abrupte. Un deuxième coup lui fit exploser la tête et le précipita dans le précipice. Son corps roula tout le long de la montagne et termina sa chute au fond du lac. Le choc fut si violent que la gerbe d’écume éclaboussa les crêtes environnantes.

« Le soldat, un court instant stupéfait par sa victoire, remercia Dieu de son aide puis se remit tranquillement en marche.

« On ne revit plus jamais la bête immonde. On dit que le chat recouvrît la vie sous les eaux mais qu’il est condamné à y rester jusqu’à la fin des temps. On dit aussi que sa captivité provoque en lui de grandes colères. Son poil se hérisse et provoque à la surface du lac ces brusques frémissements qui font couler les barques. »

Ecrire un commentaire