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30 octobre 2007

"Casserole, cuis !"

Voici le deuxième conte tchèque que je vous ai promis.

« CASSEROLE, CUIS ! »

d'après K. J. Erben

Traduit de l’allemand par Didier Debord

Il était une fois dans un petit village une pauvre veuve qui ne possédait pour toute fortune qu'une fille. Les deux femmes vivaient dans une vieille cabane au toit de chaume percé autour de laquelle elles élevaient quelques poules. En hiver, la vieille femme allait en forêt ramasser du bois mort pour se chauffer, en été elle cueillait des fraises des bois qu'elle écrasait dans sa bouillie et en automne, elle glanait les épis de blé dans les champs moissonnés. Quant à sa fille, elle allait chaque jour en ville vendre les œufs de la veille et c'est ainsi que les deux femmes réussissaient à se nourrir tant bien que mal.

Par un beau jour d'été, ne se sentant pas très bien, la mère envoya sa fille en forêt pour cueillir des fraises. La jeune fille prit une casserole et un morceau de pain noir et se mit en chemin. Quand elle eut rempli sa cas­serole de fraises, elle fit une pause près d'une source dans la forêt. Elle s'assit, sortit le pain noir de la poche de son tablier et se mit à manger. Il était en effet déjà midi.

Tout à coup apparut une vieille femme sortie de nulle part. La vieille était vêtue comme une mendiante et tenait dans une main une petite casserole.

« Bonjour, jolie jeune fille ! s'exclama la mendiante. Je suis affamée comme jamais encore je ne l'avais été. Je n'ai pas mangé le plus petit morceau de pain depuis hier matin. Voudrais-tu bien me donner un bout de ton pain ? »

« Volontiers, répondit la jeune fille. Je peux même vous le donner entier si voulez. Moi, je pourrai toujours manger en rentrant à la maison. Ne craignez-vous pas, toutefois, qu'il soit trop dur pour vous ? »

Et elle donna à la vieille tout son repas de midi.

« Dieu te le rendra, jolie jeune fille. Dieu te le rendra ! Et puisque tu as été si gentille avec moi, je veux moi aussi te donner quelque chose : cette casserole. Arrivée à la maison, tu la poseras sur la table. Il te suffira alors de dire : «Casserole, cuis ! » et la casserole te préparera autant de bouillie que tu voudras. Et quand tu en auras assez, tu diras : « Casserole, assez ! » et elle arrêtera aussitôt. »

La vieille femme lui tendit la casserole et disparut comme elle était venue.

Arrivée à la maison, la jeune fille raconta cette ren­contre à sa mère et posa la casserole sur la table, curieu­se de voir si la vieille femme ne lui avait pas menti.

« Casserole, cuis ! » dit-elle.

Le fond de la casserole se garnit aussitôt de bouillie et se mit à cuire. Avant même que la jeune fille n'ait pu compter jusqu'à dix, la casserole était pleine d'une belle bouillie fumante.

« Casserole, assez ! » s'exclama la jeune fille émerveillée. Et la casserole s'arrêta de bouillir.

Les deux femmes s'assirent aussitôt autour de la table et se mirent à manger avec appétit la bonne bouillie aux amandes. Une fois le repas terminé, la jeune fille partit sur le marché vendre ses quelques œufs. Elle attendit longtemps ce jour-là avant qu'on ne lui en propose un prix raisonnable et il était déjà tard quand elle reprit le chemin de la maison.

A la maison, sa vieille mère en eut bientôt assez d'attendre sa fille, et elle avait en outre très faim. Elle prit la casserole, la posa sur la table et dit :

« Casserole, cuis ! »

La bouillie se mit aussitôt à cuire dans la casserole, et, avant même que la vieille femme n'ait eu le temps de se retourner, la casserole était déjà pleine.

« Il me faut encore aller me chercher une cuillère et une assiette dans la cuisine », se dit la vieille femme satisfaite.

Quand elle revint avec son couvert, elle eut une telle frayeur que son sang se figea dans ses veines : la bouillie débordait de la casserole, recouvrait déjà la table et s'écoulait de la table sur le banc pour se répandre sur le sol. La vieille femme en oublia ce qu'elle devait dire pour mettre fin à cette cascade de bouillie. Elle se précipita vers la casserole et la couvrit avec une assiette dans l'espoir de l'arrêter. L'assiette tomba sur le sol et se brisa, mais la bouillie continua à s'écouler comme un torrent. La salle à manger était déjà pleine de bouillie et la vieille femme alla chercher refuge dans le vestibule en implorant le ciel :

« Que nous a donc rapporté là cette catin ! J'aurais dû m'en douter, cette histoire ne me disait rien qui vaille. »

Quelques instants plus tard, la bouillie franchit la porte de la salle à manger et envahit le vestibule. La vieille femme ne savait plus où aller, et, prise de peur, elle alla se réfugier dans le grenier, accusant toujours sa fille d'avoir rapporté là un objet du diable. La bouillie ne cessait de gonfler et elle s'écoula bientôt par les por­tes et les fenêtres, envahissant les rues et la place du village. Qui sait jusqu'où serait allée la bouillie si, par chance, la jeune fille n'était pas arrivée à temps.

« Casserole, assez ! » s'exclama cette dernière.

Sur la place du village toutefois, la montagne de bouillie était déjà si imposante qu'il était impossible de la franchir. Aussi, ce soir-là, au retour des champs, les paysans n'eurent pas trop de toutes leurs dents, ni même de leur appétit, pour la traverser.

 

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