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28 octobre 2007

Les trois fileuses

Toujours dans la série des contes tchèques, voici deux extraits du recueil suivant :

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Je vous livre le premier aujourd'hui, le second venant dans quelques jours. 

LES TROIS FILEUSES

 

d'après K.J. Erben, traduit de l’allemand par Didier Deborde.

 

Il était une fois une pauvre veuve qui vivait seule avec sa Ii Ile prénommée Liduska. Les deux femmes ne possé­daient pas le moindre arpent de terre ni la plus petite vache, aussi devaient-elles gagner leur vie en filant la laine. Liduska était certes fort jolie et très sage, mais elle était d'une paresse inimaginable, et, chaque fois que la mère réussissait à asseoir la jeune fille devant le rouet, celle-ci se mettait à pleurer. Liduska travaillait en outre si mal que son ouvrage était le plus souvent bon à recommencer. La mère en eut un jour assez de tant de paresse et, dans sa colère, elle gifla sa fille. La jeune fille se mit alors à pleurer si fort qu'on put entendre ses cris à quatre lieues à la ronde.

La reine qui visitait la contrée en calèche entendit des cris de douleur et demanda au cocher d'arrêter son attelage. Elle descendit de la voiture et pénétra dans l'humble demeure où avait dû, pensait-elle, se produire un bien pénible événement.

« Qu'as-tu donc à pleurer ainsi, belle jeune fille ? » demanda la reine en voyant Liduska en larmes.

« Ma mère m'a battue », répondit la jeune fille en s'essuyant les yeux.

La reine se tourna vers la mère et lui demanda : « Pourquoi as-tu frappé cette pauvre enfant ? » La mère gênée ne sut que répondre. Elle n'aurait en effet pour rien au monde confessé à la reine la paresse de sa fille.

«  Reine bien-aimée, répondit-elle enfin, cette enfant me fait vivre un véritable calvaire. Elle ne sait rien faire d'autre que filer la laine. Du chant du coq à la tombée de la nuit, elle file la laine. De la tombée de la nuit au chant du coq, elle file aussi. J'étais tellement énervée ce matin en la trouvant une fois de plus assise devant son rouet que je lui ai donné une gifle. »

La reine qui prisait elle-même beaucoup l'art de filer la laine se prit d'affection pour la belle jeune fille.

« Si ta fille aime filer la laine, laisse-la venir avec moi à la cour. Je m'occuperai d'elle et lui donnerai à filer autant de fuseaux qu'elle voudra de la plus belle laine. Qu'elle montre de l'ardeur à l'ouvrage et elle ne le regrettera pas. »

La mère fut on ne peut plus contente de se débarras­ser de sa bonne à rien de fille et Liduska partit donc avec la reine pour le château royal. Sitôt arrivée, la reine prit la jeune fille par la main et la conduisit vers ses appartements. Ceux-ci étaient remplis du sol au plafond d'un lin si beau qu'il emplis­sait la pièce de doux reflets argentés et soyeux.

« Ne rechigne pas à l'ouvrage et file tout ce lin, dit alors la reine à la jeune fille. Quand tu auras terminé, je te donnerai mon fils comme époux et tu deviendras reine. »

La reine fit livrer au château le plus beau et le plus cher rouet que l'on n’ait jamais vu. La roue était en ivoi­re sculpté et les ressorts en or. Elle fit en outre appor­ter une grande corbeille pleine de quenouilles en bois jaune et odorant puis quitta la pièce, laissant la jeune fille seule devant la montagne de lin.

La reine partie, Liduska s'accouda à la fenêtre et se mit à pleurer. Comment pourrait-elle seulement filer seule une telle quantité de lin ? Il lui faudrait pour ce faire passer ses nuits et ses jours à manier la quenouille avec ardeur pendant au moins cent ans. Or, comme on le sait, la jeune fille aurait été bien incapable de filer ne serait-ce qu'une heure. Liduska pleura toute la nuit et elle n'avait pas même accordé un regard au lin quand le clocher du palais royal sonna midi le lendemain.

Quand la reine vint voir combien de lin Liduska avait filé, elle fut surprise de voir que la jeune fille n'a­vait pas commencé. Liduska lui dit qu'elle en aurait été bien incapable parce que les larmes - sa chère mère lui manquait tant - lui avaient brouillé la vue. La reine très maternelle la consola et lui dit :

« Qu'à cela ne tienne, douce enfant. Tu n'en seras que plus courageuse demain et tu n'en mériteras que davantage d'épouser mon fils et de devenir reine. »

La reine partie, Liduska retourna à la fenêtre en sou­pirant. Elle ne travailla pas jusqu'au soir et elle ne tra­vailla pas davantage jusqu'à ce que le clocher du palais royal sonnât midi le lendemain.

Quelle ne fut pas la surprise de la reine, quand elle vint voir combien de lin Liduska avait filé : la jeune fille n'avait encore rien fait. Liduska lui dit alors qu'elle en aurait été bien incapable tant elle avait mal à la tête après avoir pleuré si longtemps. La reine la crut de nouveau, mais elle lui dit en partant :

« Liduska, il va être grand temps que tu te mettes à l'ouvrage si tu veux épouser mon fils et devenir reine ! »

Et pourtant, ce soir-là, la jeune fille ne travailla pas davantage que les deux jours précédents. Elle ne dai­gna même pas honorer le rouet d'un regard, mais, accoudée â la fenêtre, elle regarda dehors en soupirant jusqu'à ce que le clocher du palais royal sonnât midi le lendemain. La reine se mit en colère quand elle vint voir combien de lin Liduska avait filé. La jeune fille était encore à la fenêtre et semblait ne pas devoir en bouger.

« Ecoute-moi bien, Liduska, dit-elle en colère, voilà maintenant trois jours que tu ne fais rien. Demain, si tu n'as encore pas commencé à filer le lin, non seulement je ne te donnerai pas mon fils pour époux, mais je te ferai jeter dans le plus profond de nos cachots où grouillent serpents, rats et grenouilles. Je t'y laisserai mourir de faim afin que tu comprennes que l'on ne se moque pas impunément de la reine. »

Ayant proféré cette menace, la reine sortit en cla­quant la porte.

Liduska sentit la peur monter en elle et son front se couvrit de sueur à la seule pensée du lendemain. Que pouvait-elle bien faire ? Elle prépara une quenouille et s'assit devant le rouet, mais sa paresse fut plus forte que la peur et elle ne réussit pas même à filer une que­nouille entière. Elle délaissa bientôt son ouvrage et retourna à la fenêtre où elle pleura à chaudes larmes jusqu'au soir.

Elle entendit soudain frapper à la fenêtre. Liduska regarda dehors et vit trois vieilles bonnes femmes d'une laideur effrayante. L'une d'elles avait une lèvre si grande et si molle qu'elle pendait jusque sous son menton, une autre avait un pouce si large qu'il cou­vrait toute la paume de sa main droite et la troisième avait un pied si plat qu'on aurait pu croire qu'il avait été laminé par un fléau. Liduska eut si peur qu'elle recula vivement dans la pièce en tremblant. Les trois vieilles femmes lui sourirent amicalement et lui firent signe d'ouvrir la fenêtre.

« Tu n'as rien à redouter de nous », lui expliquèrent-­elles.

La jeune fille rassurée ouvrit la fenêtre.

« Bonsoir, belle jeune fille ! Pour quelle raison pleu­res-tu donc ainsi ? »

Liduska prit son courage à deux mains et répondit en sanglotant :

« Pauvre de moi! Comment pourrais-je ne pas pleurer toutes les larmes de mon corps alors que je dois filer seule tout le lin que vous voyez dans cette pièce ? Et il y a encore deux autres pièces également emplies de lin comme celui-ci. »

Elle raconta alors aux vieilles femmes que la reine lui avait promis, quand elle aurait filé tout le lin des trois pièces, de la marier avec son fils pour qu'elle devienne reine.

« A quoi bon une telle promesse si pour ce faire je dois filer jusqu'à ma mort ! »

Les vieilles femmes sourirent et lui dirent :

« Vois-tu, belle jeune fille, si tu nous promets de nous inviter à ton mariage avec le jeune roi et de nous faire asseoir à table à tes côtés sans avoir honte de nous devant tous les invités, alors nous te promettons de filer tout le lin que contiennent les trois pièces. Et nous aurons fini bien plus tôt que tu ne le penses. »

« Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit Liduska en souriant. Mais faites vite, pour l'amour de Dieu. »

Les trois vieilles femmes entrèrent dans la pièce, envoyèrent Liduska se reposer et se mirent sans plus attendre au travail. Celle avec le pouce si extraordinai­rement large tirait le fil et celle avec la lèvre pendante le mouillait et le lissait alors que celle avec le pied aplati faisait tourner la roue. Les trois vieilles étaient habiles et l'ouvrage avançait rapidement. Et c'est ainsi que quand Liduska se leva aux premières de l'aube, ses yeux incrédules purent contempler un grand nom­bre de bobines de lin adroitement et étroitement filé. Son cœur se mit à danser dans sa poitrine en voyant le trou que les trois fileuses avaient fait pendant la nuit dans la montagne de lin, un trou si gros qu'elle aurait pu aisément s'y coucher. Les trois vieilles dames dirent « Le Seigneur soit avec toi » et partirent par la fenêtre, non sans avoir promis de revenir le soir même.

Quand la reine vint vers midi pour voir si Liduska s' é­tait enfin mise à l'ouvrage, elle fut émerveillée à la vue des belles bobines de lin. Son regard s'adoucit et elle complimenta la jeune fille pour son ardeur au travail.

Le soir même, à peine les derniers rayons du soleil disparus à l'horizon, les vieilles femmes frappèrent de nouveau à la fenêtre et la jeune fille leur ouvrit avec joie. Il en fut ainsi tous les jours suivants : elles arri­vaient discrètement le soir et repartaient tout aussi dis­crètement le matin, et, pendant que Liduska dormait, elles filaient toute la nuit. Et il en fut ainsi tous les midis, la reine venait pour voir combien de lin Liduska avait filé et elle ne trouvait pas de mots suffisamment beaux pour décrire le lin docilement enroulé autour des bobines. Chaque fois, elle complimentait la jeune fille pour son ardeur au travail et lui disait:

« Dieu me pardonne, j'ai été bien injuste envers toi ! » La première pièce fut bientôt vide et les vieilles femmes s'attaquèrent alors au lin de la deuxième pièce et, quand celle-ci fut presque vide, la reine commença à organiser les préparatifs du mariage royal. Quand la troisième pièce fut vide à son tour, Liduska remercia avec ferveur les vieilles femmes de l'avoir tant aidée. Celles-ci lui rappelèrent alors le marché qu'elles avaient conclu :

« N'oublie pas la promesse que tu nous as faite, belle jeune fille, et tu ne le regretteras pas. »

La table du mariage fut dressée et le jeune roi se réjouissait à l'idée de prendre pour épouse une femme aussi jolie que jeune et travailleuse. « Demande-moi ce que tu voudras, dit-il à Liduska. Je te l'accorderai. »

La jeune fille se rappela la promesse faite aux trois vieilles femmes et répondit :

« Me permettras-tu d'inviter à notre mariage trois de mes tantes ? Elles sont très pauvres et issues du peuple, mais elles m'ont transmis leur seule fortune : leur sagesse. »      

Le roi et la reine mère l'y autorisèrent volontiers. Le grand jour arriva enfin. Les invités prenaient place autour de la table quand la porte s'ouvrit sou­dain. Les trois vieilles femmes entrèrent vêtues d'ha­bits traditionnels on ne peut plus ridicules. La fiancée se leva aussitôt et alla à leur rencontre.

« Soyez les bienvenues, mes chères tantes, leur dit-­elle. Entrez et prenez place à mes côtés. »

Les invités regardaient ces vieilles femmes avec de grands yeux étonnés et ils auraient volontiers éclaté de rire s'ils n'avaient pas redouté la colère du roi. Le roi et la reine mère, rouges comme des pivoines, n'osè­rent rien dire. N'avaient-ils pas d'ailleurs eux-mêmes autorisé Liduska à inviter ses vieilles tantes ?

Pendant tout le repas, Liduska se montra très atten­tive envers les vieilles femmes. Elle leur servit elle-même à boire et à manger, leur disant sans cesse : « Mangez et buvez à volonté, mes chères tantes. Je vous le dois bien, car vous avez su me transmettre votre sagesse. »

Quand le repas fut terminé et que les hôtes furent partis, le roi alla voir la première tante, celle dont le pied était si extraordinairement plat.

« Comment se fait-il, ma chère vieille tante, lui deman­da-t-il, que votre pied soit si plat ? »

« De tant filer le lin, roi bien-aimé. De tant filer le lin. »

Le roi se rendit alors auprès de la vieille femme dont il avait remarqué le pouce très large.

« Comment se fait-il, ma chère vieille tante, lui deman­da-t-il, que votre pouce soit si large ? »

« De tant filer le lin, roi bien-aimé. De tant filer le lin. »

 Le roi se tourna alors vers la troisième tante, celle dont la lèvre pendait mollement sur le menton.

« Comment se fait-il, ma chère vieille tante, lui deman­da-t-il, que votre lèvre soit si pendante ? »

« De tant filer le lin, roi bien-aimé. De tant filer le lin. »

Le jeune roi effrayé se rendit aussitôt aux côtés de sa belle épouse et lui interdit sur-le-champ et à jamais de s'asseoir devant le rouet. N'aurait-elle pas également un pied si plat, un pouce si large et une lèvre si pendan­te si elle filait ainsi la laine avec une telle ardeur?

Les trois vieilles tantes disparurent comme elles étaient venues et personne n'aurait pu dire où elles étaient allées. Mais s'il est quelqu'un qui jamais ne les oublia dans ses pensées, c'est bien la reine Liduska. Jamais personne depuis que le monde est monde n'avait eu une telle reconnaissance envers autrui que Liduska envers les trois vieilles femmes, et jamais non plus depuis que le monde est monde femme n'avait obéi aussi volon­tiers aux ordres de son mari que la jeune reine n'obéit à ceux du roi.

 

 

 

 

Commentaires

des idées pour un prochain roman à écrire.

nous sommes allé-e-s au Mali avec des élèves installer des capteurs sol(id)daires dans un commune rurale.

Voir notre blog.

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Écrit par : Pierre HOUSEZ | 28 octobre 2007

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