14 septembre 2007

Cunégonde en enfer : épisode XIX

Episode 19 : Synthèse de Satan sur ce qu’il vient d’entendre –  Chacun en prend pour son grade – Décision de Satan et nouvel élément qui vient perturber l’échiquier : « Stupeur et tremblements » (thanks, la Nothombe. ) – Feu nourri de remarques désagréables de part et d’autre.

 

« Bon, reprit Satan. Il me faut maintenant vous dire ce que je pense de toutes vos propositions. Vous allez le comprendre rapidement, je me suis livré à une petite analyse de toutes vos idées et voilà ce que cela donne. »

 

SATAN

A vous Président, à vous belle Cunégonde,

Je tiens à dire, autour de cette table ronde,

Que vos  dignes conseils m’ont été très précieux.

J’ai su, à vous entendre, qu’il valait bien mieux

Régner non en tyran mais en maître éclairé.

(Sourire ravi du Président et de Cunégonde. Satan, à part)

Je crois qu’ils n’ont pas vu le deuxième degré.

Laissons leur donc encore un peu leurs illusions.

(Haut)

Un si charmant modèle, une telle passion

A gouverner ainsi, en se montrant partout,

En se mêlant de tout, a sur moi je l’avoue

Des charmes indicibles et je suis persuadé

Que c’est bien là vraiment la façon de régner.

Néanmoins je dois dire que mes convictions

Ne vont pas jusqu’à prendre toutes vos leçons.

J’en retiens quelques unes, pas beaucoup je le crains,

Non que ce soit idiot, non que ce soit malsain,

Mais mon royaume à moi n’a pas les mêmes lois.

Vos gens acceptent tout, c’est un vrai troupeau d’oies,

Les diablotins ici sont moins anesthésiés :

C’est normal vraiment, chez nous, pas de télé.

Pas de foot ou rugby pour divertir la masse

Et lui faire avaler des poissons bien fadasses.

C’est une métaphore. Tout ça pour vous dire

Que le peuple infernal n’a pas besoin de sbires,

De larmes, d’émotions, de pleurs et de scandales

Pour exister vraiment et admettre le mal.

L’enfer n’est certes pas un modèle de bien

Ce n’est pas là son rôle et ce n’est pas le mien.

Mais comparé à vous, qui êtes incapables

De dire les vérités, qui cachez dans le sable

Le motif évident de toutes vos réformes,

Qui endormez vos gens à coup de chloroforme

De sublimes discours, de merveilleux non-dits,

L’enfer, je vous l’assure, est un vrai paradis.

 

(Applaudissements nourris de la Madone , de Lanlan et de Nono qui veut porter Satan en triomphe. La langoureuse Arielle se dresse et salue, persuadée que ces acclamations sont pour elle. On la fait rasseoir derechef. Le Président, Cunégonde, Fifi et Rosie tirent la gueule. Daktari hésite entre l’approbation et la réprobation. La sorcière sourit de toute sa dent.)

O Madone adorée, reine des inutiles,

Certes pleine de grâce or trop souvent débile,

Votre combat ce jour ne peut être le mien.

J’ai besoin de conseils et non d’entretiens

Où le néant du verbe à la glose s’allie,

Où la pensée absente est le moindre délit,

Où la vacuité, seule force en présence,

Devient un art de vivre et sait masquer l’absence

De réels combats et de réels changements.

Vous n’avez pas d’idées, c’est l’aveu de Lanlan.

Eussiez-vous aujourd’hui du Président la place,

Vous feriez comme lui bien autant de grimaces.

Vos discours maintenant, aussi peu authentiques

Que ceux de l’an dernier, virent à présent au tic.

Vous répétez sans cesse les mêmes paroles

Qui ne veulent rien dire et qui sentent la sole

Avariée et pourrie. Comme arme vous n’avez

Que la démagogie, votre aura de mémé,

Votre image de vierge et la langue de bois

Que vous maniez si bien ô Madone aux abois.

Le portrait est peut-être un peu dur, je m’excuse

Il vous caricature, on dirait une buse.

Mais vous ne l’êtes pas. Vous menez votre barque

Avec agilité, et ça, je le remarque.

C’est ce trait impérial que je vais emprunter

Pour que dans mon royaume il soit bien appliqué.

(Nouvelle salve d’applaudissements, venant cette fois du Président, de Cunégonde et de sa bande. La Madone a pris son air le plus revêche et pince les lèvres ; Lanlan est effondré sur la table et pleure, Nono s’agite sur sa chaise. Daktari hésite toujours entre la réprobation et l’approbation et la Sorcière continue de montrer sa dent.)

DAKTARI (pensif, à part)

J’ai bien fait de me taire, chacun prend son paquet.

 

SATAN

Quant aux opportunistes et aux perroquets,

Je n’ai qu’un mot à leur dire : Vade retro !

 

LA MADONE (A Daktari)

Ce trait-là est pour toi. Qu’en dis-tu, vieux pied-bot ?

 

DAKTARI

Que je me sens confus et même beaucoup sot.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE (se levant)

Et moi ? N’ai-je pas droit aussi à un cadeau ?

 

SATAN

Veuve BHL, vous n’êtes pas concernée

Par les avis qu’ici je viens de donner.

 

LA LANGOUREUSE ARIELLE

Ah bon ! Alors je me rassois.

 

SATAN

                                               C’est ça, ma chère.

Occupez-vous un peu, faites votre prière.

Ici tout est permis. Mais surtout taisez-vous.

 

LE PRESIDENT

Seigneur, je vois que vous ne craignez point les coups.

Vous savez les donner. Vous n’êtes pas un mou.

Ca me plait.

 

SATAN

                    Je savais que vous apprécieriez

A sa juste valeur mon humour sans pitié.

Aussi à l’avance ai-je bien ri, chers amis,

Délecté je me suis, mon annonce voici.

Sachant que vos avis seraient très partagés,

J’ai voulu, à mon tour, ce problème régler ;

J’ai donc là-haut un bon émissaire envoyé

Pour, de Marie-Jo, avoir l’avis bien cadré.

Un mémoire elle m’a ici bas octroyé,

Je ne vais pas le lire, vous seriez consternés.

Mais j’avoue que par ses idées, je suis séduit.

C’est un peu tartignolle et ça suinte l’ennui,

Mais quand on débroussaille et qu’on y réfléchit,

Que pas tort  au fond, elle n’a pas, on se dit.

Pratiquement, vraiment, c’est irréalisable ;

C’est un peu le grand rêve du marchand de sable.

J’aime cependant cette naïve candeur,

Ce vœu d’égalité qui ressemble à un leurre.

Il est bien évident que ce qu’elle prescrit

Ne pourra certes pas être appliqué ici

Dans son intégralité.

 

CUNEGONDE

                               Vous déparlez, sire !

Vous plaisantez, je crois. C’est pour nous faire rire

Que vous dites cela.

 

SATAN

Point du tout. Je suis, ma chère, très sérieux.

Maire-Jo a des talents que beaucoup d’envieux

Revendiquent. D’accord, elle délire souvent

Ce n’est pas un problème et n’est pas dérangeant.

Des idées de réformes je vais lui piquer,

Et faire ainsi semblant de bien les appliquer.

Elle sera contente et moi je pourrai faire

Ce que veux ici et réformer l’enfer.

 

LE PRESIDENT

Votre éminence m’a fait peur !

 

LA MADONE

                                                  Et donc à moi !

J’ai bien cru un instant, pauvre biche aux abois,

Que vous alliez ici, de cet enfer si triste,

Augmenter le malheur et finir communiste.

 

SATAN

Rassure-toi, Madone, il n’est pas encore temps,

De semer tous mes biens dans un sublime élan

De générosité. Je ne suis pas si fou.

Altruiste je suis, amis, tout comme vous.

Mais je sais aussi bien garder mes intérêts,

Appliquant vos méthodes avec un grand succès.

Je vais tout mélanger, quel que soit votre bord,

Bien agiter le tout et piquer sans remords

Ce qu’en vos beaux programmes, il y a de meilleur.

 

CUNEGONDE

Tout ce boulot pour rien ! Je suis un peu sonnée,

Je ne le cache pas, beaucoup désappointée.

En sauveur de l’enfer, j’étais la première.

C’est foutu, je le vois ! Comme je suis amère !

 

LE PRESIDENT

Avez-vous, cher ami, vraiment bien réfléchi ?

Spécialiste je suis pour entuber autrui.

De mes leçons, je crois, on a tout à gagner

Si sans graves soucis on veut bien gouverner.

 

LA MADONE

Souvenez-vous, Seigneur, que Nono ci-présent

A donné un avis bien plus que compétent.

Marie-Jo est cinglée, ce n’est pas d’aujourd’hui,

Elle est en plein délire et n’a pas bien compris

Que le monde a changé. Nous si. Voyez donc, Sire,

Ce que nous pouvons faire pour bien vous servir.

 

CUNEGONDE

Toi, ayant compris quelque chose ? C’est nouveau !

Ca vient donc de sortir ? Ca naît du caniveau ?

 

SATAN

Vos joutes orales ne recommencez point.

Mon oracle a parlé, de vous n’ai plus besoin.

Mais pour vous remercier de vos si bons conseils,

Des cadeaux en flopée j’en ai pleine corbeille.

(A Cunégonde)

Pour vous, Présidente un abonnement annuel

A  Figaro Madame, Biba et puis Elle.

C’est un beau florilège que nous vous offrons,

En prime à Marie-Claire nous vous abonnons

Pour l’éternité.

 

CUNEGONDE (cul serré)

                         Vous êtes trop bon, Altesse.

J’ai fait tous mes efforts, j’ai vécu dans la liesse

Pendant tout mon séjour dans ce génial endroit.

Soyez donc remercié pour ces cadeaux de roi.

 

LA MADONE

Ben et moi ? On m’oublie ?

 

SATAN

                                            Oh que non, chère amie !

Vous serez, je le crois, par ce présent ravie.

 

LA MADONE (battant des mains)

Qu’est-ce donc ? De curiosité, je me meurs.

 

SATAN

Attendez d’être en haut. Ce n’est pas encore l’heure

De crever. Prenez donc ce paquet et voyez

Si la couleur vous va, si la taille vous sied.

 

LA MADONE

Je ne vois que du blanc. On dirait bien, ma foi

Une tenue de mariée, des rubans caca d’oie.

 

SATAN

Vous vous trompez, hélas. C’est un nouveau tailleur

Pour jouer les ingénues et les vierges en fleur,

Les saintes bonnes sœurs et la belle Marie,

Rôles que vous aimez, je sais, à la folie.

 

LA MADONE (Coincée)

Ce ne sont certes pas les bijoux espérés.

Mais c’est mieux que rien. Grand merci Majesté.

Quelle belle façon de faire remarquer

Que mon tailleur est sale et tout bon à jeter.

 

CUNEGONDE (ironique)

Un tailleur neuf, ma chère ! Cela en dit long

Sur l’énormité même de tes prétentions.

Tu ne vins pas ici en femme politique

Mais en quémandeuse d’habits plus esthétiques

Que ceux que tu mets d’habitude.

 

LA MADONE (méprisante)

                                                      Va, jalouse !

Parfais donc ta culture avec cette bouse,

Ces magazines idiots dont on t’a fait cadeau

Qui ne meubleront pas le quart de ton cerveau.

 

CUNEGONDE

Je n’ai pas à meubler car mon cerveau est plein.

 

SATAN (qui rigole)

Mesdames, je vous prie, veuillez mettre le frein

A des emportements qui ne sont de vous dignes.

Serrez-vous donc la main, ce sera un bon signe

De réconciliation.

 

LA MADONE

                              Si jamais elle pense

De son satané clan m’entraîner dans la danse,

Elle se trompe.

 

LE PRESIDENT

                        Dis, t’ai-je un jour demandé

A l’aréopage venir te mélanger ?

Ne prends pas tes désirs pour des réalités

Reste donc dans ton coin et ne nous fait plus suer.

 

SATAN

Ces débats participatifs très passionnants

Ont été ; encore une fois, cher Président,

De votre venue ici je vous remercie.

Faites mes amitiés à tous vos chers amis,

Complimentez-les pour leurs si beaux mensonges,

Pour ce goût du pouvoir qui si souvent les ronge,

Pour leur hypocrisie, pour leur facilité

A oublier qu’un peuple ils doivent gouverner

Non pour leurs intérêts mais pour le bien public,

Et non pour leur carrière d’homme politique.

 

LE PRESIDENT

Vos compliments, Majesté, me vont droit au cœur.

Je les ai bien formés, c’est vraiment un beau chœur

Que j’ai derrière moi. Dociles à un point

Que j’ai envie parfois de leur mettre mon poing

Dans la figure. Le devrais-je, croyez-vous ?

 

SATAN

Gardez-vous en bien. Pourquoi le feriez-vous ?

Ces mollusques si mous vous font tant de courbettes

Que les massacrer là ce serait vraiment bête.

Vous perdriez votre cour.

 

LE PRESIDENT

                                         D’autres viendraient vite,

Pour combler tous ces trous. Voulez-vous que je cite

Quelques noms ?

 

LA MADONE

                            Sur ta liste le mien en tous cas

N’apparaîtra jamais.

 

CUNEGONDE

                                 Je ne parierai pas

Sur ta fidélité à ton joli programme.

Tu es bien comme nous, ô sublime Madame.

 

LA MADONE (avec hauteur)

C'est-à-dire ?

 

NONO

C'est-à-dire faux cul, disons-le simplement.

Jouons cartes sur table, personne n’entend

Ce que nous proférons. Et dans nos réunions

A huis clos, de bien pires mensonges disons.

 

SATAN (épanoui)

Nono, quel bel exemple de sincérité

Viens-tu à cet instant à nous de bien donner.

Tu mérites un cadeau. Tiens. Prends ce flacon,

Il te servira bien pour séduire les thons

Quand dans quelques années tu seras un vieux con,

Que des rides traîtresses, qu’un triple menton,

Que des yeux chassieux, que des cuisses étiques,

Auront de ta carcasse détruit l’esthétique.

 

NONO

C’est de l’eau de Jouvence ?

 

SATAN

                                             On peut dire ça.

 

LA MADONE

J’en veux aussi, Seigneur. Je crains que mes appâts

Des ans ne subissent l’irréparable outrage.

 

ROSIE

C’est déjà fait, Madone et tu as vraiment l’âge

Où l’on doit préférer de rester dans sa cage

Au lieu de se montrer.

 

LA MADONE

                                     Que dit cette débile ?

 

SATAN (il se lève)

Rien, chère amie. Seulement des mots inutiles.

Mes serviteurs je vais maintenant appeler

Pour qu’ils vous reconduisent dans votre palé.*

 

* Décidément, tout le monde le chope, ce foutu accent. Même Satan, vous vous rendez compte ?

(La compagnie se lève. Congratulations de part et d’autres. La succube entre.)

LA SUCCUBE

Dans sa belle auberge, la vieille horrible atroce

A choisi un cocktail pour ces affreuses rosses.

Dois-je les y conduire ?

 

SATAN

                                      Va, emmène-les,

Un apéro d’enfer va les réconcilier.

Je me retire moi dans mes appartements

Pour des lois rédiger ainsi qu’un beau serment.

(Sortie des plénipotentiaires conseillers : Le président en tête ; Cunégonde et la Madone se disputent la seconde place ; Daktari porte la cape du Président afin qu’elle ne traîne pas dans la poussière ; Rosie arrange la coiffure présidentielle ; Lanlan soupire ; Nono se regarde dans un glace de poche pour être sûr qu’il n’est pas défiguré par un début de vieillesse ; Fifi et la Langoureuse Arielle se tiennent par la main et se jurent du regard un amour éternel. La sorcière ricane et plane avec son balai sur tout ce petit monde.  Satan les regarde sortir puis se rassoit et se met à hurler de rire. Rideau.)

(A suivre)

 

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"L'enfer" extrait du jardin des délices de Bosch.

Commentaires

Tudieu, Fond de Tiroir, combien vous m'épatâtes :
A enfiler l'alexandrin sans nul effort.
Vos vers, chez l'amateur, procurent un confort
Digne de décorer le cou du coq-en-pâte
Qui, ébaubi, s'esbaudit, enfin : applaudit
L'incommensurable prouesse, enthousiaste,
Comme s'il tenait entre ses mains l'Ecclésiaste.
De vous revoir bientôt s'éjouit mon esprit.

Ecrit par : sakaviande | 14 septembre 2007

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