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11 septembre 2007

La légende du garçon dans la neige

LA LEGENDE DU GARCON DANS LA NEIGE

« Puisqu’il fait beau, dit le conteur, quittons le coin de cette cheminée et allons nous asseoir sous un arbre, à l’ombre. Le soleil est encore chaud mais l’histoire que je vais vous raconter se passe, elle, en plein hiver. Un hiver très rigoureux, affreusement froid, un hiver où la neige et la bise s’allient pour torturer les indigents.

Dans quel lieu sommes-nous ? En montagne, assurément. Car s’il y a la neige, il y a aussi les vallées, la forêt, les pics glacés, giflés par les rafales du vent du nord. C’est peut-être en Savoie, ou en Haute-Savoie ; en Dauphiné, au cœur du Vercors ou de la Chartreuse  ; peut-être sur les hauts plateaux des Cévennes ou du Massif Central. Peu importe. Imaginez simplement une petite cabane de bois, en haut d’un col, à une époque indéterminée…

« Commençons d’abord par nous rendre au bas du col, dans la vallée. Là, dans une très belle maison, vivait un homme très riche mais particulièrement avare. Il possédait de nombreux domaines qu’il louait fort cher à des métayers. Tout en haut de la montagne, perdue dans une brume perpétuelle, il y avait une petite maison dont il était propriétaire et qui était habitée par une famille nombreuse.

« Quand je dis nombreuse, je n’exagère pas. Outre le père et la mère, il y avait le grand-père, la grand-mère et onze enfants. Le dernier n’avait que trois ans. Cette famille était d’une pauvreté rédhibitoire. Et chaque nouvelle naissance accentuait cette pauvreté.

« La maison était petite, et très inconfortable. Au rez-de-chaussée, il y avait une étable où les bêtes mangeaient et dormaient, espace réduit dans lequel elles s’entassaient. L’étage comprenait une cuisine et la chambre. Il n’y avait qu’une fenêtre et si étroite que la lumière du jour y filtrait avec peine. La lampe était quasiment allumée en permanence, même en été. Le plafond, noirci par la fumée de l’âtre, ajoutait encore à l’aspect lugubre et obscur du lieu.

« Les grands-parents seuls avaient droit à un peu d’intimité. Ils dormaient dans la cuisine, dans un lit assez haut, dissimulé par un rideau aux dessins aux trois quarts effacés par l’usure et les lavages. Parents et enfants devaient eux, s’entasser dans la chambre : les parents dans un lit, les filles aînées dans un autre et les grands garçons dans un troisième. La couche des plus jeunes se réduisait soit à deux chaises mises bout à bout, soit à des sacs sur lesquels des couvertures trouées, de presque cent ans d’âge, servaient de matelas.

« L’hiver, il faisait si froid dans la maison qu’il fallait se serrer l’un contre l’autre pour moins grelotter ; heureusement, les bêtes, en dessous, parvenaient à donner un peu de leur chaleur.

« C’était une famille respectable ; le père ne craignait point le travail. Levé au chant du coq, il se couchait fort tard après avoir accompli toutes les tâches que la terre requérait. Quand la récolte était bonne, nourrir les enfants n’était pas un problème ; mais lorsqu’elle était mauvaise, on trompait la faim avec une soupe épaisse qui remplissait l’estomac mais faisait gonfler le ventre.

« Les enfants respectaient et aimaient leur père. Ce dernier n’était pas très vieux, mais son visage était strié de rides, marques du temps et du travail harassant qu’il devait chaque jour accomplir, aidé de ses fils aînés. Il souffrait de cette vie dure qu’il imposait à ses enfants, bien que ceux-ci ne se plaignissent jamais. Les plus jeunes ne pouvaient aller très régulièrement à l’école. Pourtant, ils aimaient l’étude, étaient disposés à apprendre et l’instituteur du village était content de leurs devoirs.

« La vie s’écoulait, rude, monotone, bercée par le passage des saisons et les travaux des champs. Quelquefois, une vague lueur de félicité illuminait cette existence sans joie : au moment de la foire, par exemple, ou lors du bal du village, en bas, dans la vallée. Mais l’argent était trop rare pour que les parents pussent offrir à leurs enfants les billes brillantes ou les balles dont ils rêvaient. Il ne pouvait y avoir de plaisir que celui des yeux : alors, on gorgeait sa vue de toutes ces belles choses, les tabliers neufs, les chaussures de cuir, les gros bonbons qui changent de couleur au fur et à mesure qu’on les suce, les broches scintillantes, les pipes en écume… Tout n’était que rêve et imagination. Le lendemain, il fallait se lever, et aller garder les bêtes.

« Les enfants n’avaient jamais connu une vie douce et tranquille. Ils ne se plaignaient donc pas. Ce qu’ils subissaient, leur grand-père, à demi paralysé, condamné à passer ses journées au coin de la cheminée, leur grand-mère qui ne pouvait plus que tricoter, encore et encore, et soupirer, et gémir sur la cherté des choses, sur le prix du grain, des cochons, leur mère, qui s’occupait de tout, lavait l’auge des cochons, surveillaient les devoirs, préparaient les repas, lavait le linge dans les eaux glacées du torrent qui jaillissait d’un trou dans la montagne, tous ceux qui les avaient précédés avaient vécu de cette manière, presque dans la misère et peut-être Dieu l’avait-il voulu ainsi.

« Descendons maintenant le col, revenons dans la vallée, dans la belle maison du propriétaire, un certain monsieur… oh, appelons-le Bertier, tiens. Son nom n’a guère d’importance.

« Il n’avait qu’un seul but : faire grossir son magot. Il faisait sans cesse ses comptes, surveillait ses domaines, écrivait de longues lettres à son avocat, son avoué, son notaire. Ne me demandez pas ce qu’il avait tant à leur dire, je n’en sais rien : sans doute leur parlait-il d’argent. Aussi bien, c’était le seul sujet de conversation capable de le satisfaire.

« Il n’avait que mépris pour les autres, parce qu’il avait, disait-il « gagné sa fortune à la force du poignet ». Il était le plus gros propriétaire des environs. Il avait une santé à toute épreuve et un sens des affaires vraiment extraordinaire. S’il était dur envers les autres, il l’était aussi envers lui-même : la nourriture était plus que frugale et il ne dormait que deux ou trois heures par nuit. Il fallait que toute la maisonnée suive ses exigences et la cuisinière se trouva un beau matin remerciée parce qu’elle avait mis « trop de beurre dans la purée, c’était un coup à être ruiné. » Etre dupe de ses fermiers et de ses locataires était sa hantise perpétuelle ; il surgissait chez eux à l’improviste, pensant toujours les prendre en faute.

« Il détestait ses locataires du sommet du col. Vraiment, il les détestait. Des vauriens, des fainéants, incapables de faire rentrer un sou. Et puis onze enfants, dites ! Est-ce sage, est-ce raisonnable, est-ce chrétien de fabriquer autant de gamins quand on n’a pas les moyens de les nourrir ? Bertier n’avait qu’une fille, Florence et c’était largement suffisant. Il lui avait inculqué les bonnes manières, à savoir le sens de l’économie, l’amour de l’argent et le goût de l’épargne ; elle savait jouer du piano parce que « cela pouvait toujours être utile ». Elle n’était pas très jolie mais avait une dot solide. Disons tout de suite ce qu’elle devint : elle se maria avec un riche marchand qui ne cessa, pendant toute sa vie, de lui coller, pour un oui, pour un non, des paires de claques.

« En haut du col, les ennuis se succédaient. Il y eut d’abord une très mauvaise récolte, à cause de la sécheresse ; les enfants commencèrent à dépérir. La grand-mère mourut et il fallut payer l’enterrement. L’hiver suivant fut abominablement froid, si froid que les bœufs crevèrent. La perte fut énorme. Et puis, le dernier né, le petit Pierre tomba malade.

« Il avait toujours été un enfant chétif, qu’il était difficile de nourrir car il chipotait sur tous les aliments. Il se réveilla un matin fiévreux, et la tête douloureuse. Appelés en hâte, les guérisseurs du coin ne trouvèrent pas l’origine du mal. L’enfant maigrissait, la fièvre ne le quittait pas, ses yeux se cernaient davantage. Une mauvaise toux lui déchirait parfois la poitrine.

« Alors, ce fut la misère. La misère noire, totale, celle qui n’ose pas dire son nom. Le dernier argent avait fondu dans la main des guérisseurs. Il aurait fallu faire venir des médecins de la ville, mais comment les payer ? Le petit Pierre perdait chaque jour un peu plus de forces ; il ne pouvait même plus grogner ou protester. Le coffre était vide, et le terme approchait.

« Monsieur Bertier n’avait rien d’un bon Samaritain, tout le monde le savait. Il fallait absolument le payer au moment de l’échéance, sinon, il était capable de tout. Où trouver un sou, dans cette maison désespérément vide ? Impossible de vendre la vache, on avait besoin de son lait pour les enfants.

« Fin décembre, ne voyant pas venir son argent, Bertier s’emporta. Ah, on le reprendrait à louer la maison du col à une famille nombreuse ! Des incapables ! Des gens qui ne savent ni économiser ni vivre autrement qu’au jour le jour ! S’ils s’imaginaient qu’il allait les loger gratuitement, ils se mettaient le doigt dans l’œil, et jusqu’au coude.

« C’est ainsi que Bertier envoya Florence en haut du col pour réclamer le loyer. Emmitouflée dans ses laines et ses fourrures, chaussée de solides bottes de cuir, le visage protégé par une chaude écharpe, elle débarqua dans la cuisine de la famille au moment du repas.

« Florence n’était pas en soi une mauvaise fille mais elle avait reçu l’éducation que vous savez. L’odeur de chou et de médicaments lui donna d’abord un haut-le-cœur qu’elle dissimula dans son écharpe. Puis, ayant repris contenance, elle parla de tout, de la météo, du froid, de la neige, complimenta la mère sur sa « si belle famille », distribua des bonbons aux enfants en prenant bien garde de ne pas leur toucher la main, puis, ayant épuisé ses réserves de diplomatie et ses idées de conversation, elle réclama le terme. La mère se mit à pleurer, montra le lit où gisait le petit Pierre. Florence s’approcha de lui et recula bien vite, écoeurée par l’odeur de lait suri. « Oh, mais ça va s’arranger, dit-elle. Dans quelques jours, il sera sur pied. Je dirai à mon père que vous le payerez bientôt. » Et, appuyée sur une canne à pommeau doré, elle partit sans ajouter un mot.

« Bertier attendait sa fille de pied ferme. Il ne lui laissa même pas le temps d’ôter ses couches de fourrures et lui tomba dessus comme la misère sur le pauvre monde. « Alors, as-tu l’argent, oui ou non ? Ils t’ont payée ? En bonnes espèces, sonnantes et trébuchantes ? » « Non père, répondit Florence. Ils sont affreusement pauvres et le petit dernier est très mal en point, on dirait qu’il va mourir bientôt. Et puis, comment vouliez-vous que je discute dans une cuisine qui sent si horriblement mauvais ? Je ne suis supporter cela, vous le savez. Veuillez, s’il vous plait, ne plus me renvoyer chez eux ou c’est moi qui vais tomber malade. » Bertier haussa les épaules. « J’ai toujours pensé que tu étais incapable de mener à bien une affaire. Je te prédis la ruine dès que je serai enterré. Mais je ne suis pas encore mort et je suis, moi, un peu plus capable que toi. Ils vont payer, c’est moi qui te le dis. »

« Cette affirmation se concrétisa par l’envoi d’un avertissement sommant la famille de payer avant la fin de la semaine sinon, ce serait l’expulsion. Bertier attendit trois semaines. Toujours pas de règlement. Alors, la fureur le prit ; il passa au village chercher son ami l’huissier et il montèrent en haut du col afin de procéder à l’expulsion.

« Les deux hommes se dispensèrent de frapper et firent irruption dans la maison. « Je veux mon argent, dit Bertier d’une voix glacée. Vous payez maintenant ou je vous mets à la porte. » L’huissier promenait autour de lui le regard d’un homme qui en a vu d’autres et se tenait immobile près du propriétaire. La mère se jeta aux pieds de Bertier, le suppliant, eu égard à l’état de santé du petit Pierre, de retarder d’un mois l’expulsion. « Et puis quoi, encore ? rugit Bertier. Vous me croyez assez bête pour m’avoir par la pitié et le sentiment ? Prenez ce gamin en vitesse et sortez, la neige lui fera le plus grand bien, ça lui fouettera les sangs. »

« Le père jusque là n’avait rien dit. En entendant ces paroles, il se leva et fit quelques pas vers Bertier qui recula et s’étant pris le pied dans le plancher disjoint, exécuta une pirouette magistrale pour garder son équilibre. Un des garçons ne put s’empêcher de rire ce qui lui valut une paire de gifles retentissante de la part du propriétaire. « C’est arrivé parce que vous n’avez pas voulu réparer le plancher », dit le père. « Vraiment ? rétorqua Bertier, de plus en plus en colère. Vous avez vu dans quel état est ma maison ? Vous l’avez laissée pourrir, tomber en ruines, sans rien faire, sacré vaurien, fainéant ! » « Fainéant ! rugit à son tour le père. Fainéant ! Osez donc le répéter ! » Bertier ne se possédait plus. « Oui, je le clame haut et fort : fainéant ! Vous n’avez même pas été fichu de recrépir les murs de la cuisine pour qu’ils soient moins dégoûtants ! » « La cheminée est construite en dépit du bon sens, dit la fille aînée, et si le vent ne rabattait pas la fumée, la cuisine ne serait pas noire. » « Et puis vous n’êtes qu’un vieil avare ! » renchérit un de ses frères. « Un assassin », dit le père qui avait acculé Bertier dans un coin de la pièce et semblait prêt à lui démolir la figure à coups de poings. La mère se jeta entre les deux hommes en pleurant.

« Sortez tous ! A la porte ! Débarrassez cette maison de vos guenilles ! » hurla Bertier et il se jeta sur le linge mis à sécher et le balança par la fenêtre. « Laissez-moi au moins donner à mon petit de la tisane chaude », supplia la mère. « Rien à faire, dit Bertier. Je vous l’ai dit, les sentiments ne prennent pas avec moi. Dégagez et en vitesse ! De nouveaux locataires vont prendre votre place dès ce soir. »

« Dans la pauvre charrette s’empilèrent matelas, ustensiles de cuisine, vêtements –ou ce qui pouvaient passer pour tels, outils de première nécessité… Pendant ce temps, la mère berçait son enfant, emmitouflé dans des chiffons. Il geignait faiblement. Il était de plus en plus pâle. Puis il cessa de geindre. La mère le crut endormi et le berça tendrement. « Réveille-toi, mon chéri, chuchota-t-elle en montant dans la charrette. Réveille-toi, il ne faut pas dormir, tu vas prendre froid… » L’enfant ne bougeait plus. Il ne se réveilla  pas. Il était mort.

« Alors Bertier est pris d’un affreux remord. Il voudrait dire à la famille « restez » mais il n’ose pas et c’est trop tard. Il ne peut prononcer aucun mot. Il s’enfuit en courant dans la neige, néglige le chemin, se jette dans ce qu’il croit être un raccourci. A peine est-il arrivé à l’orée d’un petit bois qu’il entend une voix l’appeler : « Bertier ! Bertier ! » Il court, de plus en plus vite, mais la voix devient plus pressante, plus forte, une drôle de voix d’enfant, un peu rauque, un timbre étrange, vide, inhumain. Bertier fait son signe de croix. Demain, il ira chez son confesseur apaiser sa conscience. « Bertier ! Bertier ! » La voix est maintenant toute proche. Derrière lui…

« Il se retourne. A quelques mètres de lui, monté sur une mule blanche, un petit garçon le regarde. Il est haut à peine de trois pieds, il porte des vêtements blancs et un manteau d’une ouate si légère, si brillante et si blanche qu’on dirait de la neige. Le garçon a le visage du petit  Pierre.

« Terrifié, affolé, Bertier est devenu livide, une sueur froide lui coule dans le dos, il chancelle. Est-il devenu fou ? Est-il en proie à une hallucination ? Le garçon s’approche de lui, continue de le regarder, droit dans les yeux. Il ne sourit pas. Il a l’air terrible. « Ton cœur est donc si dur, Bertier, que tu oses chasser dans la neige une famille de onze enfants ? Aimes-tu tant l’argent ? Tu as tué le petit Pierre, tu entends, tu as tué le petit Pierre, tu es damné pour l’éternité, tu l’as tué, tu l’as tué, tué, tué, tué… »

« Et le garçon part en faisant piaffer sa mule. Seul le son de sa voix glisse dans la neige, comme un funeste présage : « tué – tué – tué - tué » Bertier se met à courir, rattrape le garçon. « La famille peut rester, dit-il, haletant. Je leur donne tout, ma maison, mon argent, tout ce que je possède. » « Que donneras-tu encore ? demande le jeune garçon et un sourire ironique plisse ses lèvres. La vie du petit Pierre ?  Trop tard. Pierre est mort. Tu l’as tué – tué – tué – tué… »

Le garçonnet fait à nouveau piaffer sa mule. Des tourbillons de neige s’élèvent autour de Bertier, l’aveuglant, gênant sa marche : la neige fouette son visage ; le vent hurle autour de lui, comme une meute de loups affamés. Bertier ne sait plus où il va ; il court de droite à gauche, éperdu, en appelant à l’aide. Il chancelle. La mule piaffe encore plus violemment. La tempête est si forte qu’elle renverse Bertier. La neige lui emplit les oreilles, le cou, le nez, une eau glacée coule dans ses bottes, dans son dos. Il gémit, il suffoque. La mule du petit garçon s’est approchée ; elle lui laboure à présent le ventre. Et il entend toujours le même refrain : « Tu l’as tué – tué – tué – La famille n’a plus de maison. Toi, tu en as une mais tu ne la reverras plus jamais car le petit Pierre est mort, tu l’as tué – tué – tué… »

« Quelques jours après, un berger qui errait dans les parages reconnut le corps de Bertier. « Ah, c’est le vieil avare qui a chassé la famille et a tué le petit Pierre. » Et il passa son chemin, laissant le cadavre à la merci des bêtes féroces. »

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