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09 septembre 2007

La légende du château de la Roche

Voici un conte que j’ai trouvé dans un vieux volume de Contes et légendes du Dauphiné. Il a été écrit par Luce Bosquet. Je vous le livre tel quel.

 

La légende du château de la Roche

 

Il y a bien longtemps, près d'Allevard, vivait au château de la Roche un très vieux baron occupé tout le jour à jouer aux échecs. Il n'avait qu'une fille appelée Hermance. Quand il mourut, il lui légua ses biens. Quiconque, chevalier ou ma­nant, près d'elle s'approchait, voyant ses yeux riants, ses cheveux luisants comme or fin, sa peau blanche comme neige et ses lèvres très rouges, se sentait pris d'amour pour elle. Mais Hermance était fière et rudoyait sans trêve servantes et vilains et lorsque un ménestrel venait dans le château, toujours voulait entendre les anciennes chroniques guerrières des preux chevaliers, les gestes de Thèbes et de Troie, mais jamais les douces chansons d'amour qui tant plaisent aux Dames.

Un jour, lorsque Hermance eut dix-huit ans, le vieux Sénéchal du château vint la trouver.

« Votre père m'a dit qu'il faudrait vous marier. Quand il mourut vous étiez trop jeune. Aussi choisissez vous-même votre époux. A cent lieues à la ronde vous êtes renommée. Il n'y a prince, baron ou marquis qui de vous ne voudrait. Vous prendrez le plus franc de cœur, le plus joli de corps, le plus débonnaire, un chevalier doux, humble et peu parleur, plein de vaillance et de largesse. »

« C'est le plus brave que je veux », répondit Hermance. Et par un sentier escarpé elle conduisit le vieux Séné­chal tout en haut d'une montagne pierreuse, au-dessus d'un abîme où l'homme le plus brave ne posait le pied qu'en tremblant. « Celui-là seul qui gravira à cheval cette cime, sera digne de m'épouser.»

Le Sénéchal ne dit rien à la descente, mais une grande tristesse se lut dans ses yeux.

Alors, s'en allèrent par monts et par chemins quatre pages clamant la grande nouvelle, qu'Hermance, la belle, son cœur donnerait à quiconque, par grand amour, accepterait la rude épreuve.

Les prétendants ne manquèrent point et le lendemain furent rassemblés en un pré vert au pied de la montagne. Hermance se tenait très droite sur sa mule, les paupières basses, regardant les fleurs du gazon. Elle avait retenu ses cheveux par un bandeau d'étoffe brodée, rehaussé de pierreries et avait jeté sur ses épaules un manteau écarlate au col de blanche hermine.

Un damoiseau aux cheveux cuivrés s'offrit le premier. Quelques taches de rousseur donnaient encore plus de hardiesse à son nez court. Son écusson aux armoiries peintes de vives couleurs était fixé à sa monture. Le plumet blanc de son chapeau le faisait paraître plus grand de taille. Il venait, dit-on, d'un étrange pays où la neige ne tombait jamais, même à Noël, où les fleurs étaient vermeilles et où les raisins étaient blonds en toute saison. Il devait être bien jeune, car c'est à peine si quelques poils hésitaient çà et là sur son menton très rond.

Alors le chevalier, dont le visage était si tendre qu'il semblait d'un page, s'agenouilla devant Hermance. « Noble Dame, accordez à un pauvre chevalier qui meurt d'amour pour vous la grâce de tenter cette épreuve. S'il en sort vainqueur, Dieu soit loué, s'il en meurt, Dieu l'aura voulu, qu'il soit encore loué.»

Le damoiseau et sa monture escaladèrent à vive allure la montagne; le cheval se jouait des rochers les plus abrupts, des buissons les plus épineux. Le peuple en extase suivait le plumet blanc qui montait toujours plus haut.

Mais quand il fut près du sommet de l'Aiguille, le cavalier se retourna et agita son chapeau. Était-ce une bravade ? Un adieu ? Nul ne le sut jamais, car il fut précipité dans l'abîme sous les yeux des spectateurs très pâles.

Hermance avait le visage impassible et hautain, ses traits ne trahissaient aucun trouble. « Au suivant », dit -elle simplement devant les vieux serviteurs interdits.

Le second était un grand diable noir et velu monté sur une rosse efflanquée. Un sourire narquois erra sur les lèvres d'Hermance quand il s'agenouilla devant elle. Et Hermance rit franchement en voyant la pauvre bête monter en haletant et en meurtrissant ses vieux sabots à la roche. Tout le monde se mit à babiller. Les chevaliers parlèrent d'armes, de chiens, d'oiseaux et de tournois, les dames de broderies et de petites aventurelles.

« Cette triste monture n'atteindra jamais le sommet, à moins que le cavalier ne prenne sa bête sur le dos», disait-on à la ronde. Et tout le monde de rire et les serviteurs de sortir les hanaps et de distribuer le vin sucré à la ronde.

Mais un grand miracle s'accomplissait. Comme la belle, par grand hasard son regard promenait vers la cime, elle vit le chevalier noir planté là-haut, comme de pierre. Par grand dégoût elle fut prise d'avoir un noiraud pour époux et déjà sa légèreté regrettait.

Soudain le chevalier tomba dans l'abîme et une triste clameur s'ensuivit. « Au suivant », dit simplement Hermance.

Le suivant et trois cavaliers encore s'en furent comme les autres en paradis. Hermance avait grand faim. Elle ordonna d'étendre les nappes blanches sur l'herbe de mai et d'apprêter le repas. Les convives ne sonnèrent mot, le rossignol se tut dans le bois, la cascade ne chanta plus sur les pierres polies. Chacun dédaigna les pâtés de chevreuil, les hérons marinés, les fèves nouvelles cuites au lait, ne goûta les piments, ni les épices. Seule Hermance mordait à belles dents dans les cuisses de cygne et les pâtés d'an­guilles.

Le vieux Sénéchal du château, l'homme de confiance du vieux baron, était plein de douleur et de colère. Il lui dit : « Mon maître, du haut des cieux, souffre de votre vilenie. Au nom de la Vierge Marie , je vous implore de cesser ce jeu cruel et de laisser en paix ces très preux chevaliers. »

Alors Hermance entra en grande colère et durement le renvoya.

Le lendemain, trois nouveaux chevaliers vinrent trouver Hermance la belle et quêter la dure épreuve. Ils étaient tous trois fils du Seigneur Luc de Goncelin. Leur visage était fier, luisant, leur armure flamboyait au soleil. Vermeille était la housse de leur cheval, toute tailladée de franges. Leur front ne portait qu'une cou­ronne de fleurs.

Bertrand de Goncelin monta le premier. Le cheval de Bertrand n'était pas à mi-chemin qu'il fit un faux pas. Bertrand tomba de sa selle et contre un rocher sa tête fracassa.

Tandis que les manants descendaient le corps de Bertrand, le second frère, François de Goncelin, chevau­chant une superbe jument baie, s'en allait déjà par le mont. Joyeuse, sa jument hennissait. Sûr était son sabot, contournant par miracle les pierres les plus dangereuses. Mais la bête eut le vertige et, folle, s'élança dans l'abîme avec son cavalier. La montagne répéta son cri.

Le troisième frère, Marc de Goncelin, s'avança très pâle sur un cheval aragonais. Il gravit la montagne plus lentement que ses frères, comme s'il voulait éloigner l'instant de sa mort. Il grimpait posément, grimpait, grimpait toujours plus haut le preux chevalier. La foule l'acclamait. Il approchait du faîte quand une plante humide le fit glisser et il roula au fond du gouffre.

Le peuple poussa un cri de douleur. Hermance elle-­même eut les yeux embués de larmes, mais de retour au château reprit sa superbe indifférence.

Un matin, alors qu'Hermance donnait à manger à ses paons, le veilleur sonna l'arrivée d'un étranger. Hermance courut à une petite fenêtre du donjon d'où elle voyait sans être vue, les arrivants.

C'était un cavalier grand et fort comme une tour carrée. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur ses épaules. Une plume d'aigle flottait sur son casque. Ses yeux étincelaient. Sa jument isabelle, merveilleusement har­nachée, soulevait la poussière et écumait des naseaux.

« Celui-là est beau, pensa Hermance. Plus beau que tous ceux qui l'ont devancé. Quel fier maintien ! Quel noble regard! » Un sentiment de crainte et d'amour qu'elle n'avait jamais connu emplit son cœur. Un trouble délicieux l'envahit.

Quand le bel étranger fut introduit dans la salle et annonça à Hermance le désir qu'il avait de gravir la montagne, elle trembla. Elle voulut l'arrêter au bord du chemin et lui jurer à l'instant même une fidélité éternelle. Mais le jeune homme tenait à achever son périlleux voyage. « Je tenterai l'épreuve », dit-il d'un air farouche.

Il passe la nuit en prières et au matin se met en route. Il monte par les sentiers tortueux, par les éboulis. Hermance prie Madame Marie, déchire son voile, en­fonce ses ongles dans le bras de sa suivante. Elle compte chacun des pas du chevalier, redoute chacun des périls qui ont arrêté les autres prétendants. Pourtant le chevalier poursuit fièrement sa route. De rocher en rocher il s'élève. Il arrête son cheval. Il est arrivé. Son panache ondoie au-dessus de l'abîme. Puis le chevalier fait volte-face et c'est la descente victorieuse.

Hermance à genoux remercie Dieu, l'air retentit de ses exclamations de joie. Elle frémit à la pensée de serrer bientôt contre elle le bel étranger. Elle sera sa femme. Ce soir même commenceront les réjouissances des fian­çailles. Des caroles endiablées seront dansées sur le pavé jonché de fleurs. Les chevaliers rompront quelques lances en un gai tournoi. Enfin, pendant que les ménestrels joueront de la vielle, du cornet et de la buccine, les invités goûteront les mets les plus délicats. Comme Hermance sera heureuse, l'anneau d'or à son doigt, gage d'un amour partagé !

« Il vient ! Il vient ! » crie-t-on de tous côtés. Her­mance se précipite au-devant du jeune homme, mais tandis que le cheval lui envoie une ruade, elle est repoussée avec mépris.

« Va-t-en loin de moi, misérable femme qui as fait verser tant de pleurs ! Souviens-toi de ces nobles guerriers dont tu as causé la mort. Souviens-toi de ces trois frères que tu as vu sans pitié périr l'un après l'autre. Je suis venu pour les venger. Tu m'aimes et moi, je te maudis. »

A ces mots, le chevalier s'éloigne au galop de son cheval et la malheureuse, torturée par son amour, en proie à des remords affreux, court se jeter dans le gouffre.

 

 

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