Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31 juillet 2007

Conte d'extrême-Orient : La source rouge

LA SOURCE ROUGE

 

Un proverbe dit que s'il n'y a pas de banquet sans fin, il y a par contre des époux dont l'amour est sans fin. Si vous ne le croyez pas, écoutez, je vais vous con­ter une histoire que nos aïeux nous racontaient autre­fois.

 

Il y avait, il y a bien longtemps, un jeune homme qui s'appelait Shidun, on ne sait où il vivait, peut­-être était-ce dans un village du sud, peut-être dans un village du nord ; il était travailleur et capable. Au printemps, il se maria avec une jeune fille qui s'appelait Yuhua. Ah ! Elle était vraiment jolie ! Et c'était une excellente maîtresse de maison ; elle était aussi pré­cieuse que la perle et le jade. En plus de la beauté, elle possédait la vertu. Les deux époux s'adoraient. Mais, malheureusement ils vivaient avec la belle-mère de Shidun ; c'était une femme méchante et acariâtre, comme on n'en voit pas souvent sur terre. Elle trou­vait toujours à redire sur la cuisine. Quand Yuhua lui servait un plat un peu salé, elle était fâchée, un peu fade, c'était la même chose, elle trouvait tou­jours que les mets n'étaient pas à son goût. Si Yuhua lui servait du riz un peu trop chaud, elle criait que sa belle-fille voulait la brûler, s'il était tiède, elle di­sait qu'elle n'aimait pas le riz froid et s'il n'était ni trop chaud ni trop froid, elle la frappait en disant qu'elle était servie trop tard. Peu lui importait le soin que Yuhua prenait à préparer les repas et tout le travail que sa belle-fille accomplissait. Enfin Yuhua ne savait comment servir cette femme qui n'était jamais con­tente et inventait toujours des histoires pour la gronder et la gifler.

Shidun en était très affligé, il souffrait pour sa femme comme si c'eût été lui qui était grondé ou battu, mais à cette époque, la belle-mère pouvait frapper la belle-fille sans que le fils osât intervenir.

Yuhua maigrissait de jour en jour, son visage avait déjà moins de fraîcheur. Un jour, en rentrant à la maison, Shidun trouva sa femme assise sur le bord du lit, le visage ruisselant de larmes. Très attristé, il poussa un gros soupir. Elle le regarda et dit : « Shidun! j'ai déjà trop souffert, je n'en peux plus, rien ne me retient à la vie que l'idée de ne pas te laisser seul. Shidun avait beaucoup de chagrin, il réfléchit et dit : « Yuhua, je sais que tu ne peux plus supporter toutes ces tortures. Ce soir, nous fuirons tous les deux dans un autre pays. » A ces mots, le visage de Yuhua s'épanouit. Vers minuit, ils sortirent de la maison, les mains vides ; ils prirent deux chevaux maigres dans l'écurie et ouvrirent tout doucement la porte de derrière, puis, ils sautèrent sur les chevaux et partirent au galop vers le nord-ouest.

Un dicton populaire dit: "Un bon cheval galope aussi vite qu'une étoile filante." Les deux chevaux, bien que maigres, n'étaient pas à mépriser, ils couraient à une vitesse sans pareille. Les deux fuyards traversèrent on ne sait combien de villages, ils ignoraient même où ils étaient et n'y pre­naient pas garde. Shidun dit aux chevaux : « Mes chevaux, ne suivez pas toujours la grande route, prenez plutôt les sentiers de montagne. » On aurait dit que les chevaux le comprenaient, car ils se tournèrent vers une pente escarpée et montèrent sur un haut plateau ; on entendait crisser les cailloux sous leurs sabots. A la pointe du jour, ils étaient déjà sur une grande montagne inhabitée. On était au printemps ; les herbes étaient vertes, les arbres en fleurs, les cigognes volaient par bandes dans les airs et les oiseaux chantaient dans le feuillage. Tout à coup Yuhua poussa un gros soupir et dit: « Les oiseaux ont leur nid, mais nous? Jusqu'où irons-nous pour avoir un foyer ? » Shidun sourit : « Une caverne ou la voûte de feuillage des arbres vaut une maison, pour passer la nuit ! » Alors Yuhua oublia sa tristesse. Ils passèrent des ravins recouverts de brouillard et escaladèrent des ro­chers aux cimes neigeuses. Tout en avançant, Yuhua dit à son mari : « Je ne demande rien d'autre que de rester toute ma vie avec toi. »

Quand on monte sur une montagne, il faut toujours la redescendre, ils la descendirent donc et au moment où le soleil se levait, ils arrivaient au bas. Ils continuaient leur chemin tranquillement, quand tout à coup les chevaux s'arrêtèrent ; pas très loin d'eux, il y avait une source abondante ; l'eau paraissait aussi rouge qu'une pivoine et brillait comme la lune dans un ciel d'azur, les herbes et les fleurs qui poussaient autour étaient aussi d'un rouge brillant. Yuhua sentit un étrange parfum, elle ne savait pas s'il venait de la source, ou des fleurs rouges. « Nous sommes fatigués, les chevaux aussi, dit-elle à Shidun, reposons-nous un peu, veux-tu ? » Shidun acquiesça. Ils descendirent de cheval et les bêtes se mirent à brouter autour de la source. Shidun et Yuhua allèrent tout près de la source ; l'eau rouge était d'une transparence de cristal. Yuhua avait soif, elle se pencha, prit de l'eau dans le creux de ses mains et en but une gorgée ; elle était plus douce que du miel ; après avoir bu cette eau fraîche, elle sentit une grande douceur envahir tout son corps. Quand elle releva la tête, Shidun s'aperçut que le visage de sa femme était plus frais qu'une fleur de pêcher. Au même moment, les chevaux hennirent, les jeunes gens se retournèrent pour les regarder, et ils furent stupéfaits de les voir transformés : leur poil était brillant et ils étaient deve­nus gras. Ignorant la raison de cet extraordinaire chan­gement, ils eurent peur, ils remontèrent en hâte sur leurs chevaux et quittèrent au galop cet endroit.

Les chevaux couraient encore plus vite qu'avant, ils grimpaient les montagnes comme s'ils avaient galopé sur un terrain plat ; d'un bond, ils passaient des ruis­seaux larges d'une dizaine de mètres. Ils coururent ainsi des jours et des nuits ; ils ne savaient pas combien de kilomètres ils avaient parcourus, ils se retournèrent enfin pour regarder derrière eux : la grande montagne bleuâtre avait déjà disparu à l'horizon.

Le soir même, Shidun et Yuhua arrivèrent dans un hameau; à l'entrée, il y avait une chaumière de trois pièces dans lesquelles brillait de la lumière. Ils des­cendirent de cheval et frappèrent à la grande porte. Une vieille femme vint ouvrir, elle les dévisagea et de­manda : « Vous n'avez pas l'air d'être du pays! Que voulez-­vous ? » Yuhua répondit à la hâte : « Nous venons de loin, il fait déjà noir et nous ne pouvons pas trouver d'auberge, pouvons-nous passer la nuit chez vous ? » La vieille femme était ravie : « Certainement ! dit-elle. Je suis seule, si cela ne vous gêne pas, je dormirai dans la chambre de l'est et vous dans celle de l'ouest. A ces mots, ils furent transportés de joie, et entrèrent derrière elle dans la chaumière. C'était vraiment une vieille femme au grand cœur, elle se mit à préparer le repas pour eux.

Comme ils avaient quitté leur pays et qu'ils étaient seuls, sans un parent ou un proche, ils considérèrent cette vieille femme comme leur mère et lui firent part de la raison pour laquelle ils avaient quitté leur pays, et de tout ce qui leur avait arrivé sur la route de leur exil. Ils lui racontèrent aussi qu'ils avaient vu la Source rouge et que Yuhua en avait bu l'eau, mais ils n'avaient pas encore fini que la bonne vieille était en larmes. Elle leur dit : « Mes enfants, je crains que vous ne puissiez pas être longtemps ensemble ! » Yuhua et Shidun, tout étonnés, ne comprenaient pas ce qu'elle voulait dire. Ils étaient sur le point de lui demander des explications quand la vieille femme continua : «  La Source rouge communique avec la Montagne rouge sur laquelle il y a un grand érable. L'eau de la Source rouge vient de la racine de cet arbre ; chaque année, au moment où les feuilles de l'érable sont rouges, l'arbre devient un démon au visage rouge, il a les yeux étincelants et son regard peut traverser les roches et les montagnes ; il se place au sommet de la Montagne rouge et voit les femmes qui boivent de l'eau de la Source rouge ; il choisit la plus belle et l'enlève pour en faire sa femme. Quand la neige commence à tomber, il redevient érable et sa femme aussi. Mes enfants, je crains que vous ne puissiez pas lui échapper. »

Tout en parlant, elle pleurait toujours. Yuhua avait le cœur angoissé, mais voyant la vieille femme si triste elle essaya de la consoler : « Le démon au visage rouge ne m'enlèvera pas », dit-­elle. Et Shidun ajouta : « Même s'il était encore plus fort et plus terrible, ce démon ne pourrait nous séparer. » La vieille essuya ses larmes et dit : « Vous êtes deux bons enfants ; depuis la mort de mon mari, je suis seule ; vous pouvez vivre avec moi si vous le voulez, nous vivrons en famille. » Shidun et Yuhua restèrent chez la bonne vieille.

De ce jour, elle n'eut plus de soucis pour entretenir ses vêtements, ni pour faire la moisson. Le jeune hom­me ne la laissait jamais se fatiguer au travail et Yuhua lui cuisinait de bons plats. Et les jours passaient. Le blé était déjà moissonné, les céréales se doraient, les raisins mûrissaient, et les feuilles des arbres commençaient à rougir, la bonne vieille était nerveuse, elle ne pouvait plus dormir ni manger ; tous les jours elle calculait sur ses doigts, elle avait hâte que l'automne soit fini. Elle regardait tou­jours le soleil et les étoiles, elle trouvait que les jours ne passaient pas assez vite.

Un jour, au moment où Shidun rentrait des champs, Yuhua revenait de l'aire à battre. Ils allèrent tous les deux couper de l'herbe pour les chevaux. La cuisine faite, la vieille sortit dans la cour. Tout à coup, une grande feuille d'érable rouge descendit du ciel, en tournoyant ; plus elle tournait, plus elle prenait de la vitesse et au milieu d'un grand tourbillon apparut le démon au visage rouge, aux yeux et aux cheveux rouges, qui portait une robe rouge dont les grandes manches traînaient jusqu'à terre. Il secoua une de ses longues manches et la feuille rouge se transforma im­médiatement en chaise fleurie. La vieille poussa un cri et s'effondra. A ce cri, Shidun et Yuhua qui don­naient à manger aux chevaux dans l'écurie, se préci­pitèrent dans la cour. A la vue de Yuhua, le démon éclata de rire et, d'un coup de sa longue manche, il fit passer Yuhua dans la chaise à porteurs. Encore un coup de manche et la chaise fleurie s'éleva en tour­billonnant dans l'air. Shidun avait à peine eu le temps de lever la tête qu'il n'y avait plus rien dans le ciel, mais il entendit au loin la voix du démon : « Elle a bu l'eau de ma source rouge ; donc, elle est mienne. »

La pauvre vieille pleurait. Shidun avait le cœur déchiré, mais pas une larme ne coulait de ses yeux. Il aida la bonne vieille à se relever et dit : « Maman, je dois partir, je la retrouverai à tout prix ! » Elle cessa de pleurer et dit dans une grande agita­tion : « Mon enfant, ce n'est pas la peine de partir, ce dé­mon a déjà enlevé on ne sait combien de jeunes filles et pas une n'a été retrouvée, que je sache ! Partir, c'est risquer ta vie pour rien. » Il ne répondit pas, et prenant la vieille par le bras, il la fit entrer dans la maison. Puis il finit par dire : « Je pars tout de suite, mais sois tranquille, maman. » Le voyant bien décidé, elle lui montra un poignard et dit en pleurant : « Ne pars pas les mains vides, mon enfant, prends le poignard qui est là. » Shidun prit le poignard et partit sur son cheval, tout droit, vers la grande montagne.

Il était si impa­tient qu'il trouvait que son cheval n'avançait pas assez vite. Aussi lui dit-i l: « Cheval saute par-dessus ce vallon ! » Le cheval s'élança et le passa d'un seul bond. « Cheval, saute sur cette montagne », dit-il encore. Et d'un saut, le cheval arriva au sommet. A la pointe du jour, il était déjà au pied de la haute montagne. Il y avait beaucoup d'arbres et de petites clairières comme celle de la Source rouge, il chercha à droite, à gauche, mais il ne trouva pas la Source rouge ; de dépit, il en avait les larmes aux yeux. D'un air égaré, Shidun regardait les hautes mon­tagnes comme s'il avait voulu qu'elles lui disent où le démon rouge avait caché Yuhua. Il grimpa jusqu'au sommet de l'une d'elles, regarda tristement le ciel en se demandant où le démon avait pu mettre sa femme. Il essuya ses larmes et dit au cheval : « Cheval, je veux trouver Yuhua, même si je dois la chercher dans toutes les montagnes du monde. Main­tenant cours vite vers la montagne la plus haute. » Le cheval partit au galop, il sautait les ruisseaux, grim­pait sur les plateaux, descendait au fond des vallées et traversait des rivières d'une profondeur de mille mètres. Même devant le danger, Shidun ne le retenait pas. Il avait passé montagne sur montagne et il y en avait toujours une autre en vue. Il n'avait pas encore pu atteindre la plus haute.

Le démon au visage rouge avait caché Yuhua dans une grande caverne à mi-chemin de la montagne la plus haute. La caverne était aménagée luxueusement ; aux murs, de délicats paysages peints étaient accrochés ainsi que de belles calligraphies chinoises. Sur le lit, il y avait de riches couvertures de soie. Le démon transformé en un élégant lettré disait à Yuhua en ricanant : « Puisque tu as bu de l'eau de ma source rouge, tu deviendras ma femme ; inutile de penser à ton mari, même s'il avait trois têtes et six bras, il ne pourrait pas arriver jusqu'ici. » A ces mots, la jeune femme trembla de colère. Assise dans la caverne, elle n'entendait ni le vent, ni le chant des oiseaux, mais au fond de son cœur elle savait que Shidun la cherchait dans la grande mon­tagne et qu'il la pleurait. Elle dit tout à coup en rele­vant la tête : « J'ai bu l'eau de ta source rouge, mais je ne serai jamais ta femme ! » Le démon fit entendre un rire satanique et répliqua : « Tu espères encore le revoir, ha ! Ha ! Tu peux m'en croire, s'il peut arriver jusqu'à ma montagne, je te laisserai retourner avec lui ! » Et il se mit à ricaner méchamment. Puis il détourna la tête pour regarder dehors ; son regard traversait montagnes et ravins. A sa grande surprise, il vit Shidun, à cheval, accourir de son côté. Rapidement il détacha sa ceinture brodée de fleurs et la fit claquer en l'air, elle se changea alors en tigre, un grand tigre bariolé qui bondit hors de la caverne, la gueule ouverte et la queue en bataille.

Shidun et son cheval avaient encore sauté par-dessus cinq grandes montagnes quand il vit tout à coup deux lanternes rouges. En regardant plus attentivement, il s'aperçut que c'était les yeux d'un tigre. Il n'arrêta pas son cheval, il le laissa continuer à galoper. Ouvrant sa gueule immense, le tigre les avala tous les deux. Dans le ventre du tigre, il faisait chaud. Shidun avait l'impression d'être tombé dans une marmite d'eau bouillante. Serrant les dents pour mieux supporter sa souf­france, il ouvrit le ventre du tigre d'un coup de son poignard et en sortit avec son cheval. Quand il ouvrit les yeux, il ne vit pas le tigre mort, à la place, il ne restait qu'une ceinture brodée...  

Il remonta à cheval et traversa encore deux autres montagnes, la plus haute montagne était en vue. A ce moment-là, le démon au visage rouge se vantait de sa puissance devant Yuhua ; il croyait que le tigre, qui n'était pourtant que sa ceinture brodée, avait déjà di­géré Shidun ; mais, Yuhua ne faisait que pleurer et ne l'écoutait pas. Le démon voulut embrasser Yuhua, quand, en tournant la tête, il vit Shidun, à cheval, s'avancer de son côté. Il fut pris de stupeur. Revenu à lui, il s'empressa de décrocher du mur un des paysages peints et d'un coup de sa longue manche, la montagne aux pentes escarpées et glissantes représentée sur ce tableau fut projetée hors de la caverne et devint une vraie montagne.

Shidun escalada encore une autre montagne, puis il en rencontra une inaccessible qui lui barrait la route. Il n'arrêta pas son cheval qui sauta dessus mais glissa jusqu'en bas. Désarçonné, Shidun se mit à grimper seul avec une peine infinie ; à peine était-il arrivé à mi-hauteur qu'il glissa jusqu'en bas, il avait le visage déchiré par les rochers et tout le corps meurtri. Il se remit debout, grimpa à nouveau et glissa encore plu­sieurs fois de suite. Il transpirait tant que ses vêtements étaient tout trempés, et que la sueur lui coulait dans les yeux ; de la main, il s'essuya le visage ; les gouttes de sueur tombèrent par terre et mouillèrent la montagne aux pentes escarpées et glissantes qui, comme sous un coup de baguette magique, disparut ; à l'endroit où il se trouvait, il y avait un pin auquel un tableau, tout trempé de sueur, était accroché. Il remonta à cheval et con­tinua son chemin.

Il arriva enfin au pied de la plus haute montagne. Elle était entièrement rouge, c'était bien celle-ci la Mon ­tagne rouge. Il tira sur la bride du cheval qui se mit à courir. Alors dans la caverne le démon éventa de sa manche Yuhua qui restait là, immobile et bouche bée. Il donna un coup de manche aux deux oreillers brodés qui étaient à côté et ils devinrent absolument comme Yuhua. Puis, il disparut.

A mi-chemin de la montagne Shidun regarda autour de lui ; les rochers étaient rouges, les feuilles d'érable aussi, il avança un peu et trouva l'entrée de la ca­verne. La porte était incrustée de pierres précieu­ses de toutes les couleurs. Il arrêta son cheval car il pensait que c'était peut-être la demeure du démon au visage rouge. Il descendit de cheval, poussa la porte de pierre et entra. Il s'arrêta, stupéfait : trois Yuhua étaient debout, toutes les trois semblables, avec les mêmes grands yeux et les mêmes longs sourcils et toutes les trois le regardaient muettes et immo­biles. Il ne savait pas laquelle des trois était la vraie Yuhua. Terriblement angoissé il poussa un long soupir et dit : « Yuhua, je me suis donné tant de peine pour te chercher, pourquoi ne viens-tu pas vers moi, pourquoi ne me dis-tu pas un mot ? »

Yuhua entendait très bien ce que disait Shidun, elle brûlait d'envie de lui parler, mais sa langue était dure comme de la pierre; elle aurait bien voulu aller vers lui, mais ses jambes ne pouvaient pas remuer. On dit qu'il n'y a rien d'aussi douloureux que la sépara­tion des êtres qui s'aiment, pourtant à ce moment-là, rien n'était pire que la douleur de Yuhua, ses larmes coulaient comme un torrent. Alors Shidun reconnut tout de suite laquelle était sa femme, il se jeta sur elle, la prit dans ses bras et sortit de la caverne en courant. Le corps de Yuhua était aussi lourd et aussi dur qu'une roche, il lui fut impossible de la mon­ter sur le cheval, mais il ne la lâcha pas. Il dit au cheval : « Tu connais la route, rentrons à la maison. »

Il n'y avait pas de chemins dans cette montagne ; Shidun portant Yuhua dans ses bras, marchait diffi­cilement sur les pierrailles et dans les buissons. Mais il aimait mieux avoir le corps couvert de blessures que de laisser une branche d'arbre toucher sa bien-­aimée. Il descendit des pentes rapides et traversa des bois d'érables, il avait mal aux jambes et ses bras lui semblaient paralysés, cependant il ne voulait pas dé­poser Yuhua par terre.

Yuhua ne pleurait plus car elle avait versé toutes ses larmes. Elle parlait en elle-même : « Shidun, dépose-­moi par terre, tu te donnes trop de peine pour traverser des milliers de montagnes et des milliers de fleuves en me portant dans tes bras ! Comment pourrais-­tu arriver à la maison comme ça ! » Le cœur de Yuhua était en détresse, comme brûlé par le feu parce qu'elle ne pouvait pas dire à son mari ce qu'elle aurait voulu. Shidun sachant qu'elle souffrait la consola : « Même si tu es vraiment transformée en pierre, je ne t'abandonnerai jamais. » Et il continua son chemin avec Yuhua statufiée dans les bras. Des feuilles rouges d'érable tombèrent, et tout à coup le démon au visage rouge fit son apparition devant eux. Tenant d'un bras Yuhua et de l'autre le poignard sans qu'on sache d'où pouvait lui venir tant d'énergie, Shidun était sur le point d'avancer sur le démon quand celui-ci leva, à dix pas de lui, la main pour l'arrêter et dit :

« Jeune homme, mon cœur est plus dur que la pierre et le fer, je ne suis pas sensible et jamais je ne me suis abaissé devant qui que ce soit ; mais aujourd'hui, je me reconnais vaincu. Je n'aurai plus jamais le cœur de con­tinuer à séparer une femme de son mari. »

Aussitôt dit, deux larmes tombèrent de ses yeux et, à l'instant même, il redevint un grand érable ; sur ses feuilles rouges brillaient des gouttes de rosée. Shidun portant Yuhua dans ses bras passa sous l'arbre, les branches furent secouées et la rosée tomba sur Yuhua qui, immédiatement, retrouva la parole et le mou­vement. Ils montèrent tous les deux sur le cheval, traversè­rent encore des montagnes, de larges routes et, finale­ment, ils arrivèrent chez la bonne vieille. Après leur retour, ils menèrent tous les trois une vie bien douce et les deux époux furent plus heureux que jamais.

Cette source extraordinaire, on la voit encore dans la montagne ; des femmes y boivent encore, mais quand les feuilles des érables rougissent, le grand érable ne redevient plus un démon au visage rouge et aucune jeune fille n'est jamais plus enlevée.

 

  

 

Les commentaires sont fermés.