Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26 juillet 2007

Légendes allemandes III : Le joueur de flûte de Hameln

Le joueur de flûte de Hameln (Première partie)

 

C’est sans doute une des plus célèbres légendes de l’Allemagne médiévale. Elle a largement dépassé les frontières et s’est répandue un peu partout en Europe. Elle a même été adaptée au cinéma –sans doute plusieurs fois, mais je ne me souviens que d’un film, tourné dans les années 60, dont le titre reprenait celui de la légende et dont le rôle principal (le joueur) était tenu par Donovan. C’est loin d’être le chef d’œuvre du septième art et dans le genre kitsch, on ne trouve guère mieux. En tant qu’acteur, Donovan faisait ce qu’il pouvait mais je pense honnêtement qu’il était beaucoup plus à son aise sur une scène, derrière un micro avec sa guitare. Ces réserves mises à part, ce film avait une fraîcheur naïve qui ne manquait pas de charme. Il est actuellement introuvable. Si vous arrivez à mettre la main dessus, SVP prévenez-moi. Merci d’avance.

 

Il est temps maintenant de retrouver notre conteur habituel…

 

« En l’an 1284, la ville de Hameln fut le théâtre d’un événement très étrange et assez inquiétant. Des milliers et des milliers de souris et de rats envahirent soudain la cité. Nul ne savait d’où venaient ces rongeurs importuns. Ils se glissaient partout : dans les cuisines, dans les chambres, les magasins ; ils pullulaient dans les rues et sur les places publiques. Le bourgmestre, gros homme très doué pour faire l’important mais un peu moins pour régler les affaires de la cité, en trouva même deux dans son lit. Loin d’être effrayées, les souris facétieuses en profitèrent pour lui enlever quelques morceaux de chair superflus avant de disparaître dans un trou.

« Evidemment, la panique s’empara de la ville. Le bourgmestre réunit les membres de son conseil dans la salle d’apparat de l’hôtel de ville et chacun essaya de trouver une solution à ce grave problème. Un autodafé ? Pourquoi pas ? Il y avait bien dans les geôles de Hameln quelques prisonniers qui seraient sans doute tout à fait heureux de participer activement au nettoyage de la cité. L’adjoint du bourgmestre, qui se piquait de littérature, rédigea un avis « sommant les infâmes bestioles de quitter au plus tôt ce lieu où elles n’étaient pas les bienvenues sinon, un châtiment exemplaire s’abattrait sur elles. » On trouva l’idée excellente et il fut décidé qu’on lirait publiquement aux souris ce discours grandiose. On proposa une messe, célébrée en grande pompe dans l’église de la ville, suivie d’une cérémonie d’excommunication des rongeurs au cas où ces derniers s’obstineraient à ne pas obéir aux ordres. Le malheureux qui émit l’opinion que la présence des rats dans la ville était peut-être « une punition divine envoyée par le Ciel pour inciter les habitants de Hameln à se conduire un peu plus charitablement qu’à leur ordinaire » se fit huer et on menaça de lui donner le premier rôle dans l’autodafé qui allait se préparer.

« On fit comme on avait dit. Réunie sur la grande place, la population de Hameln assista à un superbe autodafé, écouta religieusement l’avertissement donné aux souris ; les accusées n’en tinrent absolument pas compte. L’évêque les excommunia avec virulence : cela ne leur fit ni chaud ni froid et les rats continuèrent de foisonner dans les rues. Ils semblaient même encore plus nombreux qu’avant les cérémonies. Une telle insolence manqua faire étouffer de fureur le bourgmestre.

« Les gens de Hameln commencèrent à sérieusement s’agiter. L’incompétence de leur bourgmestre sautait aux yeux de tous et on parla d’avertir le Pape de ce scandale. Alors que les esprits s’échauffaient et que les rats continuaient à piller les réserves de la ville, un jeune ménestrel apparut un matin sur la grande place. L’étonnement fut grand. D’où sortait cet individu ? On avait simplement oublié que les portes étaient à présent toujours ouvertes au cas où les souris auraient la bonne idée de les franchir dans le bon sens. Le jeune homme ne semblait nullement affecté par la présence des rongeurs qui, désormais, passaient le plus clair de leur temps à se faufiler sous les robes des dames afin de leur mordre les mollets. Il assista ainsi à plusieurs scènes fort amusantes puis, lorsqu’il eut fini de rire, il se dirigea vers l’hôtel de ville et demanda audience au bourgmestre. On le mit à la porte sans sommation : Sa Grandeur avait autre chose à faire qu’à recevoir des mendiants, il avait un énorme problème à résoudre : peut-être ne l’avait-on pas remarqué, mais les rats pullulaient dans la ville et il fallait trouver un moyen de se débarrasser de ces envahisseurs. Le jeune ménestrel insista : il avait la solution à ce problème. Une solution simple, qui ne coûterait qu’un peu d’argent.

« Immédiatement, le bourgmestre devint visible. Réuni en toute hâte, le conseil écouta les explications du jeune homme : ce dernier avait une flûte avec laquelle il savait charmer les rongeurs. Il pouvait, moyennant salaire, faire sortir les rats de la ville et les emmener suffisamment loin pour qu’ils n’aient pas la possibilité de revenir. Le bourgmestre réfléchit. L’évêque, présent, déclara que « cela sentait l’hérésie et la diablerie » mais que, vu l’urgence de la situation, « l’Eglise saurait fermer les yeux sur certaines pratiques intolérables, à condition bien sûr qu’elles débouchassent sur un résultat concret ». La somme demandée par le ménestrel était très rondelette, mais la ville avait largement de quoi le payer.

 

« J’ai oublié un détail, s’excusa le conteur. Veuillez me pardonner. Il est important : le bourgmestre était avare. Il était affligé d’une pingrerie viscérale, qui le poussait à considérer l’argent de ses administrés comme son argent propre ; cette particularité expliquait certains trous dans les comptes financiers de la commune.

 

« Devoir dépenser autant d’argent lui faisait mal au ventre. Il n’était pas le seul à ressentir ce genre de douleur. L’avarice du bourgmestre avait déteint sur une grande majorité de la population et sur tous les membres du conseil, y compris sur l’évêque dont le plus grand plaisir, le soir, était de compter et recompter ses trésors. Vous pensez bien que la proposition du jeune homme fut discutée et rediscutée ; on parlementa, on marchanda, on proposa moult tractations. Mais le ménestrel restait inflexible. Finalement, le conseil donna son accord, mais avec de telles grimaces de souffrance qu’on eût dit que tous les membres allaient expirer dans la demi-heure.

« Fort de cette promesse, le jeune homme se rendit sur la grande place, sortit sa flûte de sa poche et se mit à jouer un air étrange, assez mélodieux, mais dont la monotonie finissait par devenir lancinante. Les rats surgirent de tous les coins de la place et se groupèrent aux pieds du jeune homme. La tête levée, ils contemplaient fixement le joueur, les moustaches frétillantes. Quand la place fut couverte de rongeurs, le jeune homme se mit doucement en marche vers la porte de la ville. L’armée des rats le suivit sans hésiter. Il traversa ainsi une grande partie de la cité, franchit la poterne, traversa le pont et se dirigea vers la rivière qui coulait en contrebas. Sans cesser de jouer de la flûte, il entra dans l’eau jusqu’à mi-corps. A cet endroit-là, la rivière avait un débit rapide, furieux, augmenté encore par les pluies qui s’étaient abattues récemment sur la région. Envoûtés par le son de la flûte, les rats se jetèrent dans la rivière, furent emportés par le courant et périrent jusqu’au dernier.

« Lorsque le jeune homme revint dans la ville, les habitants, massés dans les rues, l’acclamèrent et le portèrent en triomphe. Le bourgmestre lui serra vigoureusement la main et l’embrassa ; l’évêque le bénit. « Mon argent », dit simplement le ménestrel en tendant la main.

« C’était le moment que tout le monde appréhendait. Le bourgmestre se racla la gorge et commença une longue explication qui tendait à prouver que la ville était pauvre, qu’elle ne pouvait pas payer tout de suite une telle somme et qu’elle demandait un délai pour s’acquitter de sa dette. Le jeune homme écouta ce discours en silence. Son regard noir ne quittait pas le visage du bourgmestre. Puis, ses lèvres minces s’écartèrent en un étrange sourire, mi-ironique, mi-rêveur. « Très bien, dit-il seulement. Je vous donne un an pour réunir la somme. Je reviendrai dans un an jour pour jour pour recevoir mon dû. »

« Là-dessus, il s’inclina profondément devant les Hautes Autorités et quitta tranquillement la ville. »

 

Le conteur se leva : « Les meilleures histoires sont celles qu’on déguste lentement, petit à petit, en savourant chaque mot. Demain, je vous raconterai la suite et la fin de cette légende. Que Dieu vous protège… »

 

 

24.07.07

 

Le joueur de flûte de Hameln (Deuxième partie)

« L’année s’écoula, reprit le conteur. Vous imaginez bien que ni le bourgmestre, ni l’évêque, ni le conseil, ni les habitants n’avaient l’intention de payer au ménestrel ce qu’ils lui devaient. Ils étaient même certains de ne pas le revoir et si jamais il s’avisait de remettre le pied dans la cité pour réclamer son salaire, l’évêque était prêt à le faire emprisonner pour pratique de sorcellerie et autres bagatelles du même genre et à lui faire achever son existence sur un joli bûcher.

« Le procédé utilisé par le jeune homme pour faire fuir les rats n’était peut-être pas très catholique, mais il se révéla efficace. Plus aucun rongeur ne vint troubler, cette année-là, la quiétude des habitants.

« Pourtant, pendant le premier mois, le bourgmestre s’était sérieusement demandé comment il allait s’y prendre pour acquitter sa dette sans pour cela puiser dans les fonds de la commune ou dans ses fonds propres. Problème angoissant pour un avare. Il demanda à son adjoint de rédiger un avis aussi bien écrit que le discours aux souris mais un peu plus efficace quant au résultat. L’adjoint n’était-il pas dans un bon jour ? Sa verve légendaire l’avait-elle quittée ? La muse avait-elle déserté l’hôtel de ville ? Toujours est-il qu’il n’arriva à pondre que quelques lignes succinctes dont je vous résumerai simplement le contenu : tous les habitants devaient verser une certaine somme d’argent pour couvrir les frais de la dératisation de la ville et satisfaire le ménestrel. Aucune dérogation ne serait accordée.

« C’était le genre d’écrit qui ressemblait fortement à un tison lancé sur un tas de paille. Immédiatement, la ville prit feu. L’avarice foncière des gens de Hamel éclata au grand jour. Pour faire face à ce qui menaçait d’être une révolution, le bourgmestre, enfermé dans son hôtel de ville avec tous ses conseillers décida d’annuler l’édit, de faire pendre son adjoint pour sottise incurable et de déclarer la dette de la cité nulle et non avenue et par conséquent réglée.

« La population de Hameln fut si heureuse de ces décisions qu’elle alla même jusqu’à demander la grâce de l’adjoint, grâce qui lui fut aussitôt accordée, le bourgmestre n’étant pas en mesure d’aligner trois lignes à peu près correctes.

« Ainsi s’empressa-t-on d’oublier ses promesses et les jours, puis les mois passèrent dans une douce quiétude. On ne parlait plus ni des rats, ni du ménestrel pour la simple et bonne raison que tout cela avait été sincèrement occulté.

« Aussi, quelle ne fut pas la surprise des gens de Hameln d’entendre un matin, très tôt, venant de la grande place, le son d’une flûte qui jouait un air à la fois assez entraînant et quelque peu mélancolique. C’était le ménestrel, revenu comme il l’avait promis à la date anniversaire du grand nettoyage de la ville.

« Comment était-il entré ? Il y avait là un mystère, car les portes de Hameln n’étaient pas encore ouvertes. On ne se posa pas longtemps la question car  un autre problème, beaucoup plus ennuyeux, allait devoir être réglé rapidement. Nul doute que le jeune homme était venu réclamer un salaire que personne n’était disposé à régler.

« L’évêque émit l’idée de le faire arrêter sur le champ, de l’emprisonner puis de l’écarteler un petit peu avant de le brûler. Tout ça, bien sûr, après une petite séance de torture. Le conseil refusa l’arrestation publique, ne se prononça pas sur le reste et proposa plutôt une entrevue avec le ménestrel. On pouvait peut-être arriver à un arrangement qui satisferait tout le monde.

« Le jeune homme se laissa docilement conduire à la salle du conseil. Ayant salué les graves magistrats, il demanda d’une voix douce s’il pouvait recevoir la somme qui lui était due. Le bourgmestre tergiversa, argua de mauvaises récoltes, une année déplorable sur le plan commercial… Le ménestrel écoutait, la tête légèrement penchée sur l’épaule droite. Il n’avait pas l’air vraiment convaincu par de tels arguments. L’évêque, présent, se leva et prit la parole : étant donné que la façon dont le ménestrel avait débarrassé Hameln de ses rats s’apparentait fortement à de la sorcellerie, la cité ne se voyait nullement obligée de régler sa dette ; on lui conseillait donc de ne plus rien demander et de se retirer s’il ne voulait pas subir le châtiment réservé aux sorciers.

« Le ménestrel resta silencieux. Il sortit simplement sa flûte de sa poche et commença à en jouer. Il se passa alors quelque chose d’extraordinaire. Aucun membre du conseil ne pouvait plus bouger ; ils étaient tous conscients de ce qui se passait autour d’eux, mais il leur était impossible de faire un seul geste, même de battre des cils.

« Jouant toujours le même air, le jeune homme sortit de l’hôtel de ville et se rendit sur la grande place. Autour de lui, les gens s’immobilisaient aussitôt, dans l’attitude qu’ils avaient au moment de son passage. Certains étaient même figés dans des poses particulièrement ridicules. Seuls les enfants n’étaient pas sensibles au sortilège et regardaient, ébahis, les adultes se transformer en statues.

« Arrivé sur la place, le ménestrel changea d’air : aussitôt, tous les enfants de la ville se groupèrent autour de lui. Comme les rats un an auparavant, ils avaient la tête levée vers lui, les yeux agrandis, le regard fixe.

« Alors, suivi des enfants, le jeune homme retraversa Hameln sans cesser un instant de jouer. Ils franchirent ainsi les portes de la ville, sous les yeux des parents qui, figés, ne pouvaient rien faire, traversèrent le pont et se dirigèrent vers la montagne. Parvenu devant une paroi rocheuse, le ménestrel agita la main : une porte s’ouvrit dans la roche. Il s’engouffra dans l’ouverture et sans hésiter, les enfants lui emboîtèrent le pas. La porte se referma. Il n’y avait plus qu’une paroi de pierre lisse.

« On ne le revit jamais. On ne revit jamais les enfants. Les gens de Hameln n’ayant pas voulu régler leur dette, le ménestrel s’était payé lui-même en leur enlevant ce qui, après l’argent, leur était le plus cher : leurs enfants.

« Quand le sortilège cessa, il y eut beaucoup de pleurs et de cris dans la ville. On eut beau sangloter et se repentir, il était trop tard. L’ingratitude des adultes avait entraîné la mort des enfants. »

Les commentaires sont fermés.