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25 juillet 2007

Légendes allemandes II : La tour aux souris de Bingen

La tour aux souris de Bingen

 

Le conteur se leva et dit :

« Voici une histoire assez courte. Vous en tirerez facilement la morale.

« Au bord du Rhin se dressait autrefois la ville de Bingen. C’était une cité florissante, où il aurait fait bon vivre si elle n’avait pas été gouvernée par un évêque aussi cruel que puissant. Ce dernier écrasait les habitants sous les impôts et les corvées diverses et se montrait impitoyable envers ceux qui ne pouvaient pas payer ce qu’ils lui devaient. Plusieurs fois, les habitants de Bingen s’étaient révoltés contre leur évêque, mais la répression avait été si sanglante, si terrible, les tortures infligées aux prisonniers si inhumaines que le peuple n’osait désormais plus relever la tête ; on n’osait même plus murmurer, de peur d’être trahi par les gardes à la solde de l’évêque qui parcouraient la cité afin de maintenir l’ordre établi.

« L’évêque n’habitait pas la cité ; il s’était fait construire une tour en dehors de la ville. C’était une véritable forteresse, gardée nuit et jour par une kyrielle de soldats. La porte et les murs étaient si épais qu’aucun son de l’extérieur ne parvenait aux oreilles du prélat. Il travaillait et logeait tout en haut de la tour ; seules, quelques petites meurtrières permettaient à la lueur du jour de pénétrer à l’intérieur de la pièce. Assis devant sa table, il comptait et recomptait ses trésors, rédigeait de nouveaux édits qui achèveraient de ruiner ses administrés et ne permettait à personne, sinon à un serviteur sourd et muet d’entrer dans son antre.

« Les quelques plénipotentiaires, envoyés par la cité, qui avaient osé pénétrer dans la tour pour remettre à l’évêque les plaintes des habitants de Bingen avaient été entraînés sur la terrasse puis précipités sans ménagement dans le vide. Ainsi l’évêque n’était-il désormais plus importuné par de quelconques envoyés porteurs de réclamations.

« Un jour, un étranger pénétra dans la cité et s’y installa pour plusieurs jours. C’était un jeune marchand nomade, qui allait de ville en ville pour vendre ce qu’il avait acheté à d’autres marchands ; ayant dû affronter sur les chemins nombre de dangers, il ne craignait personne et n’avait peur de rien. Constatant l’état effroyable où se trouvaient les habitants de Bingen, il les incita à la révolte. Le feu couvait depuis longtemps parmi la population de la ville ; il suffisait de souffler un peu sur les braises pour que l’incendie éclatât.

« On massacra d’abord les gardes qui circulaient à l’intérieur des remparts. Puis la populace, déchaînée, se rua à l’assaut de la tour. Les soldats étaient nombreux, bien entraînés, bien armés. Mais ils ne purent tenir longtemps face à cette marée humaine qui déferla sur eux. La colère, le désespoir, la haine étaient des armes aussi puissantes que les arcs ou les arbalètes. Bientôt, il ne resta rien de la garnison. En haut de sa tour, l’évêque, souriait dédaigneusement. Il ne craignait pas un envahissement quelconque. Aucune hache n’était capable d’enfoncer la porte, de même qu’aucun bélier. Quant à grimper le long de la tour, il n’y fallait pas songer, la paroi lisse n’offrant aucune prise pour s’agripper.

« Le jeune marchand, constatant l’échec de ses troupes à prendre la tour d’assaut, s’assit en tailleur sur le sol, devant la porte ;  il ferma les yeux et sembla s’abîmer dans une profonde méditation. On le laissa tranquille pendant un certain temps, croyant qu’il réfléchissait à une stratégie quelconque, puis le voyant rester ainsi dans cette position, on se mit à murmurer et à s’agiter. Au moment où les habitants de Bingen,  las d’attendre des ordres qui ne venaient pas, allaient se remettre à essayer d’enfoncer la porte, des hurlements éclatèrent en haut de la tour. Hurlements inhumains, déchirants, cris d’un être humain à l’agonie, qui endurait une souffrance épouvantable. Cela dura, dura, dura… La foule s’était immobilisée et écoutait ces cris qui semblaient ne vouloir jamais s’éteindre. Et puis ce fut le silence.

« Le jeune homme rouvrit les yeux et se releva. « On peut entrer, à présent », dit-il et la porte céda avec une facilité déconcertante. Le peuple se rua dans les escaliers, prêt à écharper son tortionnaire.

« Mais lorsque les premiers habitants pénétrèrent dans la chambre de l’évêque, ils ne trouvèrent qu’un squelette parfaitement propre, blanc comme neige. Le long du mur, quelques souris, venues d’on ne savait où, achevaient de se lécher les babines et disparurent d’un seul coup dans les trous du mur.

« Nul ne sut ce qui s’était réellement passé, d’autant plus que le jeune marchand avait lui aussi disparu. L’évêque avait-il été dévoré vivant par les souris et les rats ? Sans doute, oui, si on en jugeait par les marques de dents pointues qui s’étaient incrustées dans les os. Mais d’où venaient ces souris ? C’est ce que la légende ne dit pas. Et votre serviteur n’en sait pas plus que vous à ce sujet. »

 

 

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