28 juillet 2007

Cunégonde en enfer : Episode II

Episode 2 : Premier aperçu de l’enfer – Maladresse de Fifi - Cunégonde a un problème et ne sait comment le résoudre 

 

Au dernier moment, le Président avait décidé que son fidèle Fifi accompagnerait Cunégonde dans son voyage vers l’enfer. Il avait tout à fait confiance dans les capacités de la Présidente à mener à bien sa mission, mais Fifi n’était pas vraiment, pour l’instant, en odeur de sainteté parmi la population et mieux valait l’éloigner quelque temps. Et puis, en enfer, peut-être servirait-il enfin à quelque chose.

Vous pensez bien que ledit Fifi avait renâclé dur et ferme en entendant son patron lui ordonner d’accompagner la belle Cunégonde en enfer. Mais lorsque le Président eut enfilé des gants de boxe et lui eut précisé que « c’était l’enfer ou un combat sur le ring contre lui », Fifi, sagement, accepta la mission.

A onze heures précises, Cunégonde était prête à faire son incantation. Fifi se trouvait auprès d’elle, transpirant à grosses gouttes et se demandant s’il n’aurait pas mieux fait de cultiver des rutabagas plutôt que de se lancer dans la politique. Il était cependant trop tard pour reculer.

Le président avait décrété que la psalmodie aurait un bien meilleur effet si elle était scandée dans le Salon de Jupiter. Dame Cunégonde s’était bien gardée de lui demander la raison de ce diktat qu’elle jugeait arbitraire et inepte et s’était dit que là ou au grenier, le résultat serait sans doute le même. A vrai dire, le Président prenait parfois des décisions surprenantes, dont le bien fondé, à première vue, n’était pas toujours évident. Mais Cunégonde était devenue philosophe. Et à force de vivre avec son mari, elle avait acquis une solide imagination. Il en fallait, d’ailleurs, pour suivre les méandres de sa pensée.

La belle Cunégonde jeta donc un coup d’œil sur le papier qu’elle tenait à la main puis, d’une vois assurée, lança l’incantation à pleine voix. Il ne se passa strictement rien. Elle recommença, et ce fut un bide total. « Ca, j’en étais sûre, se dit-elle. C’est un coup de la Madone des Déshérités pour jeter le discrédit sur le Président et sur moi. » Fifi eut l’idée de regarder à son tour la feuille. « Adorable Cunégonde, dit-il, si vous teniez le parchemin à l’endroit, la psalmodie serait peut-être plus efficace. » La Présidente roucoula un superbe rire de gorge. « Suis-je bête, murmura-t-elle en mettant la feuille dans le bon sens. Ah, Fifi, heureusement que vous êtes là. Le Président a eu une bonne idée en vous ordonnant de m’accompagner. » Fifi eut un sourire constipé et ne répondit pas. Cunégonde psalmodia une troisième fois, et ce fut la bonne : le plancher craqua, s’ouvrit, une fumée rouge sortit du gouffre et nos deux héros furent précipités non pas dans la cave mais en enfer.

Le voyage ne dura pas longtemps, étant donné qu’ils avaient pris le chemin le plus court pour parvenir à leur but. Cunégonde chut élégamment sur un tas de feuilles mortes tandis que le pauvre Fifi, qui n’avait pas eu sa chance, s’était empalé sur un pic dont la pointe l’avait traversé de part en part et il avait expiré sans un mot. Lorsque Cunégonde se releva et eut constaté l’incroyable maladresse de son compagnon, elle eut une crise d’énervement. Elle qui n’était jamais vulgaire se laissa aller à de regrettables écarts de langage. « Merde ! s’écria-t-elle, quel con ! Il a fallu qu’il s’empale, cet abruti. Je vais faire quoi, moi, maintenant, toute seule, pour trouver la Résidence Infernale  ? » Et elle hurla : « Fifi, ne faites pas l’andouille, relevez-vous, vous ne faites rire personne ! » Mais Fifi, clamsé, ne bougea pas. « Zut et zut ! grommela la belle Cunégonde. Vivant, déjà, c’était un poids mort, mais maintenant !... Et si j’allais le décrocher ? En quittant mes chaussures et en relevant ma jupe, je devrais arriver à grimper en haut de ce pic… »

Pendant qu’elle réfléchissait et essayait de voir s’il n’y avait pas dans le roc quelques prises auxquelles elle pourrait s’accrocher, un diablotin surgit d’un couloir, traînant derrière lui un banquier qui venait de claquer et que la Providence Satanique , qui savait toujours reconnaître les siens, avait expédié directement au grille-pain sans passer par la case départ. Le banquier était nu et gémissait, se tordait dans tous les sens, obligeant ainsi le démon à le fouetter régulièrement avec des lanières garnies au bout de crochets en métal. Le démon s’arrêta et dévisagea Cunégonde, pétrifiée d’horreur devant ce spectacle. « Pourquoi me regardes-tu comme ça, poufiasse ? demanda le diablotin. Tu n’es pas d’accord avec ma méthode ? »

S’entendre : 1) tutoyer ; 2) traiter de poufiasse indigna grandement la Présidente qui n’avait pas l’habitude d’une telle familiarité. « Je suis Cunégonde, la femme du Président, répliqua-t-elle en levant fièrement la tête, et je ne suis point là pour me faire insulter. Je cherche le Palais Infernal. Pouvez-vous me dire lequel de ces couloirs je dois emprunter ? » Le démon s’assit commodément sur le banquier qui ne sembla pas s’en trouver bien. « Ainsi, c’est toi, Cunégonde ? Je t’avais prise pour une stagiaire de l’IUFM. » Cunégonde eut l’air quelque peu désorienté. « L’IUFM ? répéta-t-elle. Ca existe aussi ici ? » « Ben oui, rétorqua le démon. L’Institut Universel de Formation des Maléfiques. En ce moment, il y a un séminaire pour ceux qui ont réussi les concours. On leur apprend à psalmodier correctement. » « Je vois, dit Cunégonde en effleurant du doigt sa chevelure afin de vérifier que le brushing n’avait point trop souffert lors de la descente. En fait, j’ai un autre problème et je me demande si vous ne pourriez pas m’aider… » « C’est pas le genre de la maison, répliqua le démon. Mais enfin, dis toujours. » « Voilà. Mon ami Fifi dont vous apercevez là-haut le corps transpercé s’est malencontreusement empalé et est mort. Est-il possible de le ressusciter ? » « Ben oui, ça c’est faisable, dit le diable en flanquant une gifle au banquier parce que ce dernier avait eu la prétention de bouger. Mais je t’avertis, je ne sais pas recoller les morceaux. Il va donc avoir un tunnel à la place de l’estomac. » « Peu importe, rétorqua la Présidente. De toutes façons, il a toujours été transparent. »

 

Sans bouger d’un pouce, le démon leva la main gauche ; Fifi s’agita, s’extirpa de son pal et descendit vaille que vaille vers sa compagne. Cunégonde battit des mains, ravie. « C’est extraordinaire ! s’exclama-t-elle. Bon, c’est vrai que ce trou à l’estomac est fort disgracieux mais je pense que son Excellence Satanique saura nous excuser de nous présenter devant lui dans cet état. Merci beaucoup, cher » acheva-t-elle avec mouvement gracieux de la tête. Le diablotin se leva. « Pas de quoi. Au fait, c’est quoi, ta mission ? Le bruit a effectivement couru que le patron t’avait appelée à l’aide mais personne ne voit exactement à quoi tu peux servir ici. » Cunégonde eut un fin sourire. « Secret d’état, rétorqua-t-elle. Je ne peux rien dire. C’est une mission secrète, ultraconfidentielle et à dimension inerplanétaire. » Le démon haussa les épaules. « Pff ! Moi, ce que j’en disais… Mais tu vas avoir affaire à forte partie. L’opposition infernale a demandé à quelqu’un que tu connais bien de venir la soutenir dans son combat. Je te souhaite bien du plaisir. Au fait, le Palais Infernal, c’est ce couloir jaune fluo. » Et avec un ricanement très déplaisant, le démon saisit le banquier par les pieds et s’engouffra dans un autre couloir, traînant toujours sa malheureuse victime qui râlait.

 

(A suivre)

 

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