29 juillet 2007

Cunégonde en enfer : Episode III

Episode 3 : Retour sur terre : la Madone des Déshérités – Complot dans une somptueuse villa au bord de la mer –  Un surprenant télégramme - Rêve prémonitoire du Président – Une ruse diabolique.

Abandonnons quelque temps notre héroïne et son fidèle Fifi, et faisons connaissance avec un personnage dont nous avons déjà entendu parler mais qu’il nous faut découvrir de visu.

Plantons le décor : au bord de la Méditerranée et de son rivage ensoleillé, dans une villa dont les dimensions avoisinent les 1 200 m2, salles de bain non comprises, bâtie sur un promontoire dominant la belle bleue, nantie d’une piscine olympique dont le pourtour est en marbre blanc, de deux saunas, trois jacuzzis et garnie de quelques tableaux de maîtres. Description sommaire, on en conviendra, mais là n’est pas le plus important.

Allongée sur un transat au bord de la piscine, revêtue d’un maillot de bain bleu turquoise qui moulait plus ou moins avantageusement ses formes, couverte des pieds à la tête d’écran total, la Madone des Déshérités lisait avec application et dévotion le dictionnaire afin d’éviter, lors de ses prochaines apparitions, tout barbarisme incongru. Elle épelait à voix haute les mots afin de bien les garder en mémoire. Pour rendre sa tâche moins ardue et plus récréative, elle léchait langoureusement un bâtonnet glacé à la vanille. Parfois, elle s’évadait en pensée de cette tâche fastidieuse mais nécessaire et soupirait d’aise, se disant que glander au soleil pendant que les autres travaillaient, notamment ses pires ennemis, le Président et sa potiche de Cunégonde, était le nirvâna absolu.

Abandonnant un instant ses études, elle prit le miroir ovale posé près d’elle et se regarda avec une dose certaine d’autosatisfaction. A son âge, elle avait encore de beaux restes. Et sans passer par le scalpel d’un chirurgien, elle ! Elle se souvenait encore de ce qu’elle avait annoncé lors de sa dernière apparition : « Jamais, je le jure devant vous, je n’aurai recours au lifting, au peeling, à la liposuccion et au remontage de nichons ! », serment qui lui avait valu une immense ovation. « J’ai peut-être parlé un peu vite, se dit-elle cependant en s’admirant. Il y a des rides au coin des yeux, là. Finalement, faire des promesses, c’est facile. Les tenir, c’est plus embêtant. » Le miroir tout à coup se mit à parler : « Tu es très belle, Madone des Déshérités, mais Cunégonde est encore plus belle que toi, et c’est normal, elle a trente ans de moins ! » Outrée et dépitée, la Madone jeta le miroir dans la piscine et jura de ne plus jamais se regarder dans une glace. Elle revint tout de suite sur l’adverbe « jamais » : « le moins souvent possible », rectifia-t-elle et, calmée, elle reprit le dictionnaire.

Un serviteur apparut au coin de la terrasse. Il se dirigea vers elle et s’inclina profondément. « Madone, dit-il, il y a là quelqu’un qui désire vous voir. » « Qui ? » interrogea l’intéressée sans vraiment faire attention à ce qu’on lui disait. « Cha-ri-va-ri », épela-t-elle avec effort. Ah, d’accord, ce n’est pas « chaviravi » comme je l’ai dit avant-hier à la radio. » Le serviteur prit l’air gêné. « Un monsieur tout à fait convenable, dit-il, et que vous connaissez bien… Il y a une semaine, il était encore votre mari… » La Madone se redressa immédiatement. « C’est Lanlan ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce qu’il vient m’enquiquiner ? Je l’ai mis à la porte hier, mon pauvre cœur, très consolable, mon cœur est libre comme l’air, j’ai des galants à la douzaine mais ils ne sont pas à mon gré… Oui, enfin, bref, dites-lui d’entrer, si des journalistes le voient poireauter devant ma porte, cela va encore faire jaser. »

Lanlan ne se fit pas trop attendre. Il arriva en rampant péniblement et ne se releva que lorsque la Madone eut daigné lui jeter un regard dédaigneux. « Que veux-tu ? demanda-t-elle. Parle ou si tu n’as rien à dire, tais-toi et va-t-en. » « Je viens t’annoncer une mauvaise nouvelle… » commença Lanlan mais la Madone l’interrompit avec un coupant « venant de toi, une nouvelle ne peut être que mauvaise. Alors ? » « Et bien, nos espions au Palais Présidentiel viennent de m’informer que Cunégonde avait disparu et qu’il y avait de grandes chances qu’elle se trouve en enfer. » « Ca, bien fait pour elle ! clama la Madone. Depuis le temps que je la maudis, mes vœux ont fini par être exaucés ! » Et, de joie, elle se mit à danser la bourrée. « Tu n’as pas bien compris, ô ma douce, la teneur exacte du message, rectifia Lanlan en reculant de quelques pas. Cunégonde n’est pas morte mais elle a été chargée par le Président d’une mission hautement diplomatique : remettre de l’ordre dans le royaume de Satan. Futée comme elle est, je suis sûr qu’elle va y arriver et le Président tirera de la réussite de Cunégonde une popularité encore plus grande. Tu vois maintenant ce que je veux dire ? » La Madone des Déshérités cessa de danser et grinça des dents. « Oh que oui ! Lanlan, on ne peut pas la laisser faire ! Il faut absolument descendre nous aussi en enfer et renvoyer Cunégonde à ses flacons de vernis à ongles. But numéro un : faire rater sa mission ; but numéro deux : prendre sa place et régler nous-mêmes les problèmes de Satan. Nos espions ont-ils réussi à savoir comment elle s’était rendue là-bas ? » Lanlan sortit de sa poche un parchemin plié. « Voici l’incantation qu’elle a psalmodiée. Il faut faire vite, ma reine adorée, elle et Fifi sont partis en fin de matinée. »

La Madone des Déshérités inspira un grand coup, se saisit de sa serviette de bain. « Je vais me changer, dit-elle majestueusement. Toi, pendant ce temps-là, apprends l’incantation. Nous pasmoldierons dès que je serai prête. » « Psalmodierons, rectifia machinalement Lanlan. Parce que tu veux que je t’accompagne ? » « Et comment ! Tu ne t’imagines tout de même pas que je vais te laisser ici faire du lard ! Nous sommes unis jusque dans la désunion. Au boulot, fainéant !»

Le soir même, au Palais Présidentiel, le Président, après une dure journée de travail, se préparait dans sa chambre pour le dîner. Il n’avait pas encore revu Cunégonde mais cela ne l’inquiétait point. Sans doute se remettait-elle tranquillement dans son boudoir de sa visite infernale. Il aurait un compte-rendu détaillé au dîner.

Alors qu’il nouait sa cravate tout en dansant la gigue, un huissier apparut, tenant un plateau sur lequel était posée une feuille de papier. Le Président la prit et la lut. C’était un télégramme envoyé par Cunégonde. Problèmes imprévus, stop. Fifi n’a plus d’estomac, stop. « Pff, fit le Président en haussant les épaules. Il n’en a jamais eu. » Ne m’attendez pas pour dîner ne serais pas rentrée, stop. Sommes égarés dans l’enfer, stop. Eminence Satanique très difficile à trouver, stop. Ne perds pas espoir, stop. Bises, Cunégonde.

Dire que le Président fut un peu exaspéré par le contenu de ce télégramme serait un euphémisme coupable. Il devenait nerveux dès qu’il n’obtenait pas sur le champ ce qu’il désirait. Adonc, il sauta, il cria, il s’emporta, il grimpa aux rideaux, se suspendit aux lustres, hurla à la mort et finalement se calma. « J’ai toujours détesté les contretemps, dit-il. Mais baste ! Je dois faire confiance à Cunégonde, elle a toujours été à la hauteur. Si demain, à la même heure, elle n’est pas rentrée, j’irai moi-même enfer et ça va chauffer ! »

La nuit, le Président fit un rêve étrange qui le bouleversa profondément. Il avait pourtant avalé son tube de Valium et ses quarante cachets de Lexomil mais son sommeil fut malgré tout agité. Il rêva qu’il allait acheter un paquet de cigarettes (inepte, il ne fumait pas !) au tabac du coin qui se situait dans les toilettes du premier étage du Palais et que la tenancière n’était personne d’autre que la Madone des Déshérités. Cette dernière refusait de lui vendre sa drogue et il avait beau la supplier en pleurant, elle demeurait inflexible. Alors, pris de colère, il lui jetait au visage des gants de toilette mouillés afin de faire couler son maquillage. Tout en se défendant, elle criait : « Non, ce n’est pas Cunégonde qui règlera cette affaire, mais moi, espèce de poufian venimeux ! J’irai en enfer et je soutirerai à Satan plein de contrats et tu l’auras dans l’os jusqu’à la moelle. »

« Sapristi ! pensa le Président en se réveillant, trempé de sueur froide. Et si c’était un rêve prémonitoire ? Si elle était au courant de cette mission ultrasecrète ? Je n’ai rien dit aux journalistes pour qu’ils nous foutent la paix, mais avec cette méduse visqueuse, tout est possible… » En réponse à son vigoureux coup de sonnette, un huissier apparut, un peu hagard. « Appelez-moi Rosie tout de suite, ordonna-t-il. Je veux savoir si la Madone est encore dans la Superbe Villa au bord de la Méditerranée. Vite, le temps presse !... »

La Madone des Déshérités avait quelques difficultés à l’oral avec le vocabulaire, mais il lui arrivait d’avoir des idées. Tout en revêtant sa plus belle robe blanche, son chemisier blanc et sa veste blanche, après avoir peigné sa chevelure de Madone, elle songeait que le Président était suffisamment retors pour avoir lui-même des espions dans le coin et que si elle disparaissait comme ça sans prévenir, il allait avoir des soupçons.

Elle se dirigea donc vers la cheminée, appuya à un endroit bien précis sur le manteau et le fond de l’âtre pivota, révélant une grande chambre à air conditionné dans laquelle dormaient son sosie et celui de Lanlan. Elle les réveilla et leur ordonna de prendre leur place le temps qu’ils remplissent une mission de très haute importance. Les sosies, ravis d’échapper à leur prison, ne se le firent pas dire deux fois. La fausse Madone courut au bord de la piscine et le faux Lanlan se coucha par terre et attendit. « Ah, ah ! grinça la Madone des Déshérités. Qui c’est qui va se faire avoir dans les grandes largeurs ? C’est ce connard de Président. »

Et d’un pas primesautier, elle rejoignit le vrai Lanlan qui l’attendait dans la bibliothèque pour psalmodier.

(A suivre)

 

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