27 juillet 2007
Cunégonde en enfer : Prologue et épisode I
Je suis certain qu’il y en a beaucoup parmi vous qui aimeraient bien savoir à quoi ressemble exactement l’enfer. Je ne dis pas qu’ils apprécieraient d’y passer leur éternité, loin de là. Mais… quelques heures, ou quelques jours, en touriste, pour voir en quoi consiste exactement cet étrange royaume dont on nous rebat les oreilles depuis notre naissance… Qui ne serait pas tenté d’y descendre, ne serait-ce que par curiosité, s’il avait la certitude d’avoir en poche un billet de retour ? Et puis, dites, quand vos voisins ou vos collègues de travail s’extasient sur leurs vacances au bord de la Méditerranée , vous pouvez vous permettre de les toiser d’assez haut : « La mer, direz-vous avec un sourire de pitié aux lèvres, que c’est commun ! Moi, je suis allé en enfer et j’ai serré la pince à Satan. » Succès garanti.
Quelques uns ont osé le voyage : Ulysse, dans L’Odyssée, mais ce n’est qu’un personnage d’épopée ; Dante s’y est risqué, accompagné de Virgile. La description détaillée qu’il nous en donne est fort intéressante, et fort plaisante ; elle m’a permis de savoir dans quel cercle j’allais atterrir après ma mort et les supplices qui m’attendaient. Franchement, ce ne sont pas les pires.
Tout ça pour dire que les ouvrages consacrés de près ou de loin à l’enfer sont généralement dix fois plus passionnants que ceux décrivant les splendeurs très nunuches du Paradis. On dira ce qu’on voudra, mais le diable est plus séduisant que le bon Dieu –ce qui est normal, sinon, il ne serait pas le Tentateur par excellence. Comme dirait ma concierge : « Vous seriez tentés par un mec moche, con et chiant, vous ? Moi pas. »
Alors imaginons que l’enfer existe, que c’est un royaume comme un autre, qu’on y rencontre plein de glandus intéressants ou qui n’ont pas forcément leur place là-dedans et que Satan n’est qu’un dirigeant nommé par le Très Haut, Empereur du Royaume de souffrance certes, mais devant faire face à des problèmes de société comme tout autre dirigeant. Sans compter, bien sûr, la politique extérieure et les relations diplomatiques avec les autres royaumes. Bref, un Président comme vous et moi.
Que feriez-vous à sa place si vos sujets se mettaient à déconner grave, si grave que l’union de votre royaume risque de voler en éclats et que vous êtes bien parti pour perdre la considération de vos voisins ? Vous appelleriez un sauveur à l’aide.
Et voilà pourquoi Cunégonde descendit en Enfer pour prendre en main les affaires infernales et régler les problèmes diplomatiques.
CUNEGONDE EN ENFER
Prologue
L’enfer n’était plus ce qu’il était au bon vieux temps. On commençait à s’y ennuyer ferme ; tortures et supplices ne provoquaient plus le moindre plaisir, tant chez les bourreaux que chez les victimes. De cet endroit maudit montait un grand cri, et pas celui qu’on imagine : « On s’emmerde ! » hurlaient les damnés et même l’Empereur Satan, assis sur son trône flamboyant, ne trouvait aucune jouissance à se faire rôtir toute la sainte journée. On attendait. On ne savait pas ce qu’on attendait, mais on attendait. Il allait fatalement se passer quelque chose, parce que se raser à ce point en Enfer, ce n’était tout de même pas normal. Les diables ne piquaient plus, les flammes brûlaient sans conviction, la poix tiède ne cramait plus personne et c’était même devenu une habitude, depuis quelques temps, d’utiliser les lacs de douleur comme piscine pour apprendre à nager.
Au début, on s’était étonné. On s’était dit que ça allait passer, il suffisait d’attendre. Et puis, ce malaise diffus s’accentua, se propagea dans toutes les couches de la Société Infernale. Les Incubes et Succubes de petite catégorie succombèrent les premiers. Un jour, ils s’assirent sur des rochers et se mirent à soupirer à fendre l’âme ; puis ce fut le tour des Diables Moyens, puis des Diables Supérieurs, puis des Cadres Directionnels, et enfin le Maléfique Satan lui-même sentit peu à peu une perfide langueur perturber son système nerveux et hormonal. Il n’avait plus goût à rien, pas même à torturer et à faire chier son monde.
L’enfer déprimait et comme son Président déprimait aussi, il laissa la gabegie s’installer dans le royaume. La politique intérieure devint inexistante, on ne réforma plus et on se soucia des relations internationales comme d’une guigne. Les ambassadeurs infernaux s’affolèrent : ils ne recevaient plus d’ordre, plus de consignes, et comme ils étaient incapables de prendre une décision par eux-mêmes, il se sentirent misérablement abandonnés et réduits à l’état de vieilles chaussettes inutilisables.
Quelques diables et incubes demandèrent un congé longue maladie et retournèrent sur terre pour se faire soigner ; un grand nombre ne fit rien et attendit. La maladie progressait. Tous n’en mouraient pas mais tous étaient frappés.
Lorsqu’on connut enfin le nom de ce mal étrange qui faisait des ravages parmi la population de l’Enfer, damnés y compris, on essaya de trouver un remède. Quelques notables proposèrent d’avoir recours aux nombreux psys qui trempaient dans la poix autrefois brûlante ou gémissaient, nus, sur une patinoire de glace, régulièrement coupés en deux par de facétieux diablotins chargés de s’entraîner pour les prochains Championnats d’Enfer de patinage artistique. Adonc on fit venir les psys, on se mit entre leurs mains, mais en bas comme en haut, leur incompétence notoire éclata bien vite et on les renvoya dans leur bauge.
Expédiés en mission thérapeutique à la surface, quelques séides maudits revinrent avec des montagnes de pilules, comprimés, pastilles, bonbons, et autres antidépresseurs. On se bourra d’anxiolytiques, un peu n’importe comment, malgré le conseil des psys, qu’on n’écouta pas parce qu’on les jugeait insupportables. Pour une fois, on eu tort : il en résultat quelques effets un peu étranges : les uns s’effondrèrent carrément et encombrèrent les couloirs, escaliers, chambres de tortures, plages infernales, etc, les autres au contraire furent saisis soit d’une lubricité sans précédent aux Enfers et se mirent à se trombiner les uns les autres, allant même jusqu’à baiser les trous de la paroi rocheuse ou se servir des fourches comme godemichés, soit d’une envie frénétique d’amusement qui les entraîna dans une débauche de danse, jeux, rires, paillettes, strass, patchouli-chinchilla et transforma ce lieu sinistre en succursale du Lido. Les fêtes duraient des jours et des jours, on s’invitait d’une bauge à l’autre, on organisait des pique-nique sur les plages abandonnés des ex-lacs de feu, on faisait des batailles de poix tiède et on reconstitua même, sommet grandiose de ces années (siècles ? allez savoir, le temps n’existe pas en Enfer !) de délire, la prise d’une ville fortifiée, avec jets de pierre, lancer de flèches, arrosage d’huile non bouillante parce que il n’y avait plus moyen de la faire chauffer, et destruction de la ville. On en profita aussi pour violer un peu les dépressifs profonds et les mélancoliques écroulés dans les coins.
Et puis, les antidépresseurs ne firent plus aucun effet, et on retomba dans l’Ennui, le seul, le vrai, le Pascalien, le Schopenhauerien, le Dinosaurien, etc, etc... Et le cri monta de nouveau, lamentable, à vous flanquer des frissons dans le dos : « On s’emmerde ! »
La situation semblait sans issue. C’est alors que l’Empereur Satan eut une idée : une seule pouvait venir à son aide, la spécialiste des situations de crise : Cunégonde elle-même. Il prit un parchemin, trempa sa plume dans l’encre et rédigea son appel au secours…
Episode 1 : Un réveil au palais présidentiel
Le petit matin se levait à peine sur la capitale. Tout dormait dans le palais et dans Jérimadeth. Les huissiers étaient écroulés sur les bancs et ronflaient, poings fermés et bouche ouverte. Dans sa chambre hermétiquement close, Cunégonde reposait tranquillement.
Tout à coup, une tornade fit son apparition au bout du couloir. Elle tourbillonna devant les huissiers qui, réveillés en sursaut, n’eurent pas le temps de se lever et se retrouvèrent par terre, projetés au sol par la puissance du souffle.
La porte de la chambre de Cunégonde vola en éclats et s’écrasa sur les tapis d’Orient. Le Président entra ; au lieu d’écarter les rideaux de velours, il les arracha de leur tringle ; au lieu d’ouvrir la fenêtre, il enleva les montants de leurs gonds et les jeta par terre ; puis, il acheva sa course sur le balcon, s’écrasa contre la rambarde et faillit basculer de l’autre côté. Ayant repris son souffle et ses esprits, d’une seule enjambée, il bondit au milieu de la pièce.
« Cunégonde, Présidente, cessez de dormir, il y a urgence ! » cria-t-il et il sauta sur le lit et commença à trépigner. Cunégonde ouvrit un œil de biche, se redressa comme elle le pouvait. « Que se passe-t-il, Président, mon ami ? Auriez-vous déclaré la guerre aux martiens ? » Puis elle ouvrit le deuxième œil et soupira. « Président, pourriez-vous cesser de faire votre danse de Saint-Guy sous mon nez ? demanda-t-elle. Cette pièce mesure 350 m2 ; je suppose qu’il y a suffisamment de place pour vos exercices matinaux. Allez trépigner plus loin, vous prie-je. »
En une seconde, le Président fut à l’autre bout de la pièce et commença à virevolter à l’instar de Noureyev dans le Lac des Cygnes, mais avec moins de grâce et de savoir-faire. Cette fois bien réveillée, Cunégonde regarda autour d’elle, constata les dégâts et, avec un deuxième soupir, appuya sur la sonnette qui se trouvait à la tête de son lit. Un serviteur entra aussitôt. « Charles, dit-elle d’une voix languissante, dites à Marie de m’apporter mon petit-déjeuner. Et puis téléphonez au menuisier du palais et dites-lui de monter, j’ai du travail pour lui. » Pendant ce temps, le Président pirouettait sur une jambe, puis sur la tête, puis sur une main. « Je vous trouve bien excité, ce matin, mon ami, reprit Cunégonde. Je suis sûre que vous n’avez pas pris hier soir votre tube de valium. » « C’est des conneries, tout ça, cria le président qui maintenant faisait le poirier. Je suis très calme, je vous l’assure. »
Cunégonde se leva, enfila sa robe de chambre et alla s’asseoir devant sa coiffeuse. Elle se contempla un instant dans la glace. « Je vous crois, dit-elle enfin. Mais pourriez-vous m’expliquer la raison de votre présence ici, à cette heure ? Vous n’avez tout de même pas l’intention de me sauter dessus ? » « Avec un emploi du temps chargé comme le mien ? rétorqua le Président. Vous plaisantez ! Ne prenez pas vos désirs pour des réalités, ma chère » et il se mit à avancer sur les mains. Cunégonde saisit sa brosse et se coiffa rapidement. « Bien, dit-elle. Nous avons donc échappé à ça. Alors ? » Elle se pencha pour essayer d’examiner le visage de son mari puis se redressa, prise de vertige. Le Président se remit debout sur ses jambes, plongea la main dans la poche de son pantalon, en sortit un papier chiffonné qu’il tendit à la Présidente , laquelle examina la chose avec un certain dédain.
« Qu’est-ce ? demanda-t-elle. Une lettre de la Madone des Déshérités ? » « Laissez donc cette poufiasse où elle est, dit le Président, et lisez. Cela vous concerne. » « D’abord, de qui est ce message ? » insista la belle Cunégonde qui avait la particularité d’être un peu méfiante. « De Satan », répondit tranquillement le Président en piétinant le tapis.
Les sourcils de la Présidente se haussèrent quelque peu. « Vous gausseriez-vous, mon ami ? Vous avez toujours eu un sens de l’humour un peu spécial, je l’avoue, mais là, vous vous surpassez. » « Je ne vous mens pas, affirma le Président qui avait commencé à courir sur place. Regardez la signature, regardez l’en-tête. » Cunégonde obéit puis haussa les épaules. « C’est une blague de Fifi, dit-elle en jetant le papier sur sa coiffeuse. C’est évident. C’est tellement lourdingue que cela ne peut venir que de lui. » Le Président prit le temps de hocher la tête. « C’est ce que j’ai tout d’abord pensé. Et puis, j’ai réfléchi. Fifi est trop gentil pour inventer une blague pareille. » « C’est vrai qu’il est gentil, convint Cunégonde. Voyons, peut-être ai-je été un peu prompte dans mes réactions. Lisons. »
Et pendant que le Président faisait le grand écart, elle lut à voix haute :
« Cher Président et ami, j’ai besoin de toute urgence de votre aide et de votre collaboration. Mon royaume est en pleine déprime, et vous savez ce qui se passe dans ce cas-là, après la déprime vient la révolte. J’aimerais autant ne pas devoir faire face à une révolution, quand on voit ce que ça a donné chez vous, on n’a pas tellement envie de vous imiter. Pourriez-vous demander à Cunégonde de venir me rendre visite ? Elle a toujours plein de bonnes idées et autant qu’il m’en souvienne, elle vous a déjà tiré de pas mal de mauvais pas. « Ca, commenta Cunégonde, je suis heureuse de le lui entendre dire. Quand je pense que c’est vous après qui récoltez le fruit de mes efforts… » « Vous êtes ma femme, dit le Président. Ceci explique cela. Poursuivez. » Elle sera, je le pense, une aide précieuse pour renouer les relations sociales avec mes sujets et les relations diplomatiques avec les autres royaumes. Pas la peine de compter sur le Vieux pour m’aider, c’est un sale dégonflé. Votre ami et dévoué Satan. » « Qui c’est, le vieux ? » interrogea candidement Cunégonde. Le Président pointa son doigt vers le ciel et la Présidente émit un « ah ! » satisfait.
« Qu’attendez-vous exactement de moi ? » demanda-t-elle en tendant la lettre à son mari, lequel, dans la position du lotus, la prit avec les dents. « Une réussite aussi exemplaire que lors de vos précédentes missions », parvint-il à expliquer après avoir déchiqueté une partie de la missive. Elle leva les bras au ciel. « Mais comment voulez-vous que j’y arrive, moi ? Je n’ai absolument aucun renseignement précis sur l’enfer. » « Mes secrétaires sont en train de dévaliser les bibliothèques. Vous avez deux heures pour lire les documents qu’ils vous remettront. C’est largement suffisant. » La belle Cunégonde renâcla. « Ce n’est pas suffisant du tout : il faut d’abord que je déjeune, que je prenne un bain aux essences rares, que mon coiffeur vienne me faire un brushing, que mon esthéticienne me masse et m’enduise de crème, vous n’imaginez tout de même pas que je vais rencontrer Satan dans cette tenue et avec cette coiffure ? » Et comme le Président ouvrait la bouche, pour une fois, elle fut plus rapide que lui : « C’est un coup à faire rater ma mission diplomatique. » Le Président réfléchit. « Bon, dit-il enfin. Je vous donne trois heures. Pas une de plus. Il est huit heures : à onze heures, vous prononcez l’incantation que voici (il tira un autre papier de sa poche) et vous tâchez d’être rentrée pour le dîner. »
Cunégonde jeta un œil sur le nouveau papier et poussa un troisième soupir. « Président chéri, vous venez de me donner la liste des invités de la prochaine garden-party du palais. Je ne pense pas que la réciter à voix haute donnera des résultats très concrets. » « Oh pardon ! fit le Président, et il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste. La voici. » Cunégonde parcourut rapidement la formule et demanda en quelle langue elle était rédigée. On lui répliqua qu’on n’en savait rien, certainement celle de l’enfer, mais que ce n’était tout de même pas bien compliqué de psalmodier phonétiquement. « Bon, dit Cunégonde, résignée. Il me reste à trouver une tenue adéquate. Pensez-vous que le rouge soit de bon ton là-bas ?... »
Le Président opina du chef. Puis, après avoir félicité sa femme de sa conscience civique, il déclara qu’il allait faire un jogging parce qu’il se sentait un peu rouillé et que l’exercice physique était excellent pour la santé. « Ne mettez pas n’importe quel short, cher, conseilla Cunégonde. Vos jambes ne sont pas si agréables que ça à contempler. Enfilez plutôt un survêtement, vous limiterez les dégâts. »
(A suivre)
21:10 Publié dans Conte politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Satire, littérature, Sarkozy, PS, caricature


















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