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28 juillet 2007

Conte pour rire un peu

DE LA DIFFICULTE D ’ETRE PARENTS QUAND VOUS AVEZ DES ENFANTS UN PEU BIZARRES…

 

PREMIERE PARTIE

  

« Je vous avertis, dit le conteur, cette histoire est un peu étrange dans la mesure où l’on ne sait pas trop où elle se passe, ni à quelle époque exactement. Ces précisions (qui n’en sont pas) données je vais tenter de vous la raconter comme on me l’a, à moi, narrée.

 

« Dans un royaume quelconque vivaient un roi et une reine tendrement unis par les liens du mariage et ceux, moins navrants, de l’amour et de la sensualité. Leurs sujets les aimaient car ils étaient bons et généreux. Fait beaucoup plus rare, leurs courtisans les appréciaient aussi parce qu’ils savaient reconnaître les mérites de chacun. Il ne manquait qu’une chose pour que leur bonheur fût complet : des enfants.

« La méthode n’était pas très compliquée et ils la connaissaient sur le bout du doigt. Ils l’appliquaient consciencieusement quasiment tous les soirs, en vain. La cour commençait à jaser, accusant le Roi d’avoir une petite faiblesse là où il ne le fallait pas et la Reine de ne pas pouvoir enfanter parce qu’il lui manquait l’essentiel. Ce n’étaient que ragots de basse classe. Roi et Reine étaient parfaitement constitués et Sa Majesté remplissait tout à fait correctement ses devoirs conjugaux.

« Force fut cependant au couple royal de reconnaître qu’il y avait quelque chose qui clochait. La favorite de la Reine lui glissa un soir à l’oreille qu’un ermite vivait dans une forêt, à l’autre extrémité du royaume et que cet homme avait des pouvoirs surnaturels parce qu'il communiquait directement avec le Ciel en général et la Sainte Vierge en particulier. Puisque la nature se refusait à donner ce qu’on était en droit d’attendre d’elle, pourquoi ne pas se tourner vers la foi ?

« Le roi et la reine ne réfléchirent pas plus de cinq minutes et un beau matin, ils se mirent en route vers ladite forêt. Le voyage fut long, fatiguant, la Reine , qui avait peur de toutes les bestioles, n’arrêtait pas de crier « Ahi, on me pique ! » et il fallut toute la patience et tout l’amour de son royal époux pour qu’il renonçât à l’étrangler une bonne fois pour toutes.

« Ils arrivèrent enfin à la cabane de l’ermite. Ce dernier était en train de prier, il avait commencé toute une série d’oraisons en l’honneur de la Vierge Marie et ne semblait pas disposé à s’arrêter. Le Roi et la Reine s’assirent donc sur une pierre, devant la cabane, et attendirent. Longtemps. Quand l’ermite acheva ses prières, une épaisse couche de poussière couvrait les habits royaux mais la Reine avait toujours son sourire inextinguible aux lèvres.

« Que puis-je pour vous ? demanda l’ermite. Faites vite, j’ai ma soupe à préparer. » Le Roi exposa leur problème. « C’est tout ? dit l’ermite. Et vous me dérangez pour cette bagatelle ? Je pensais au moins que votre âme était en danger et que vous vouliez la sauver. Priez-vous suffisamment ? Matin et soir ? Oyez-vous messes régulièrement ? » La Reine assura l’ermite qu’ils étaient de bons chrétiens, qu’ils allaient tous les jours à l’église (mensonge énorme) et qu’ils pratiquaient la charité sans distinction. « Sans distinction de quoi ? demanda l’ermite, très tatillon sur le vocabulaire. Votre Majesté est à la fois imprécise et confuse. »

« Finalement, au bout d’une heure de débats et de réflexions oiseuses, l’ermite rendit son oracle. « Vous aurez trois enfants, dit-il après s’être longtemps recueilli. L’un règnera sur les airs, le second sur la terre et le troisième sur l’eau. » Et comme la Reine, enchantée, battait des mains, l’ermite ajouta : « Mais prenez garde aux esprits malins en retournant au château. Ils pullulent dans la forêt et passent leur temps à modifier mes prédictions. Tâchez de ne pas les offenser. »

« On repartit, plein d’espoir. La perspective d’être mère n’avait cependant pas fait disparaître les phobies de la Reine qui recommença à s’épouvanter du moindre serpent qui croisait leur chemin. Puis, elle se déclara fatiguée et l’on s’arrêta au pied d’un arbre pour dormir un peu. Mais à peine la Reine s’était-elle allongée sur les feuilles que des fourmis commencèrent à lui courir sur la peau, et pire, à la piquer. Le Roi son mari piétina la fourmilière, massacra un nombre considérable de ces bestioles ; inutilement car elles revenaient sans cesse à l’assaut. Ils en furent quittes pour chercher un autre endroit. Au matin, comme ils avaient faim, le roi tua un petit oiseau puis pêcha dans une rivière un minuscule poisson. Cela ne les rassasia guère mais ils finirent quand même par arriver au château.

« Là, on reprit les habitudes d’antan et cette fois, ce fut la bonne. La Reine se trouva enceinte. Ce fut la liesse à la cour et parmi le bon peuple. On pavoisa, on chanta, on fit des défilés en l’honneur de Sa Majesté et du futur héritier.

«  La Reine accoucha. Mais à la stupeur générale, sortit de son ventre non pas un bébé, comme on aurait pu logiquement le supposer, mais un aiglon qui, immédiatement, mit tout le monde au parfum en distribuant coups de bec et de pattes. En voyant ce prodige, la Reine poussa un hurlement : « Ahi ! What is this ? » s’écria-t-elle car elle parlait anglais. Et elle s’évanouit.

« Le Roi fut bouleversé lui aussi. Que faire de cet étrange enfant ? On mit l’aiglon dans une cage parce que dans le genre turbulent, il était impossible de trouver pire. Cela ne le calma pas pour autant. Il passait son temps à déplumer les chapeaux des messieurs, à piquer avec son bec les couvre-chefs des dames et à les transformer en lanières fort joliment découpées. Il trouva même le moyen, un soir qu’un serviteur nettoyait sa cage, de s’échapper et d’aller transformer le festin que leurs Majestés offrait à leur cour en quelque chose d’absolument démentiel.

« Lorsque le Roi vit l’état dans lequel l’aiglon avait mis les toilettes de ses courtisans et les outrages subis par les succulents plats savamment disposés sur la table, il prit la décision de se séparer de son premier-né. On transporta l’aiglon avec sa cage dans un château de montagne et la vie reprit son cours. La Reine, qui n’était pas une mauvaise femme, pleura. Le Roi la consola à sa manière et les conséquences ne se firent point trop longtemps attendre. La Reine était enceinte pour la seconde fois.

« Nouvelles fêtes, nouveaux éclats de joie, on pavoisa. La grossesse de Sa Majesté se déroulait tout à fait normalement. Etant donné que l’échographie n’existait pas encore, vous imaginez la tête de ceux qui assistèrent à l’accouchement lorsqu’ils virent ce deuxième « enfant » : c’était un magnifique ourson, rieur et facétieux. La Reine , en le voyant, poussa un autre hurlement. « Ahi ! s’écria-t-elle. Was ist das ? » car elle parlait aussi allemand. Et elle s’évanouit une nouvelle fois.

« Le roi trouvait que ça commençait à bien faire, ce bestiaire délirant, mais il ne dit rien et se contenta d’ordonner que l’on nourrît le nouveau-né comme s’il s’agissait d’un humain. Pensez donc si les femmes chargées de cette besogne y arrivèrent ! Ah, il aimait bien le lait, l’ourson. Mais il adorait plus que tout le miel et il alla mettre en charpie toutes les ruches du domaine royal. Cela dit, il était gentil comme tout, adorable, mais comme tout ourson, il avait des griffes et ne savait pas encore très bien s’en servir. Lorsque le couple royal constata qu’une redoutable épidémie de pansements sévissait chez les courtisans et les serviteurs, il se dit qu’il n’était plus possible de garder cet enfant avec eux et ils l’exilèrent dans le même château que son frère aîné l’aigle. La Reine , qui n’était toujours pas une mauvaise femme, pleura. On la consola, et l’histoire recommença.

« Elle fut enceinte une troisième fois. Mais là, rendu prudent par l’expérience, on prit toutes les précautions. D’abord, on interdit les réjouissances. On ne pavoisa pas. On demanda au peuple d’attendre la naissance pour se livrer à des explosions de joie. Puis, on se rendit tous les jours à l’église afin d’y ouïr la messe. On couvrit le ventre de la Reine de crucifix divers et d’amulettes, christianisme et paganisme n’étant pas de trop pour contrer la malédiction.

« Et la Reine accoucha. Et ce fut l’horreur. Car jaillit de son ventre un bébé dauphin qu’il fallut derechef mettre dans un bocal. La reine, voyant ce nouveau prodige, poussa un troisième hurlement. « Ahi ! s’écria-t-elle. C’est quoi, ça ? » car elle parlait surtout français. Et elle s’évanouit une fois de plus.

« Le bébé dauphin était moins pénible que ses frères. Du bocal, on le transféra dans un bassin où il passait ses journées à faire de petits bonds, à se livrer à mille facéties qui amusaient beaucoup les dames de la cour. Pendant ce temps, retranchées dans la chambre royale, Leurs Majestés discutaient. La reine refusait obstinément de se livrer à une quatrième expérience. Il y avait eu suffisamment de dégâts comme ça, inutile d’en rajouter, visiblement, elle ne pouvait donner naissance qu’à des monstres et elle était certainement elle-même un monstre. Et elle piqua une crise de nerfs. Le Roi, désolé, essaya de la calmer et y parvint difficilement. En lui-même, il pensait que le fait d’être sans descendance risquait de rimer avec abstinence et que ça, c’était très affligeant. Puis il se dit que l’ermite avait prédit qu’ils auraient trois enfants ; c’était chose faite.  Donc, il n’y en aurait pas de quatrième, donc il pouvait continuer tranquillement à… La Reine poussa tout à coup un petit cri. « Mon ami, dit-elle, je comprends maintenant ce que voulait dire l’ermite à propos de nos enfants : l’un règnera sur les airs, c’est l’aigle, l’autre règnera sur la terre, c’est l’ours, le troisième règnera sur l’eau : c’est le dauphin. En fait, tout était dit d’avance et nous ne l’avons pas compris… » Et elle versa beaucoup de larmes amères.

« Le dauphin grandissant, son bassin ne lui suffisait plus. On le transporta donc dans le lac situé au pied de la montagne sur lequel était bâti le château où résidaient ses frères. Ainsi, l’aigle, l’ours et le dauphin se trouvèrent-ils réunis dans le même lieu. La Reine, qui était encore moins que précédemment une mauvaise femme, pleura.

« Le Roi, désolé, retourna voir l’ermite qui ne put que constater la chose. Il consentit néanmoins à donner quelques explications. « Vous avez éveillé la colère des esprits malins de la forêt, dit-il. Vous avez piétiné les fourmis, tué un oiseau et mangé un poisson. Votre punition a été d’enfanter un aigle, un ours et un dauphin. Je ne peux rien contre la malédiction. N’attendez pas non plus une apparition de la Vierge Marie , ce n’est pas de son ressort. » « Bon, alors on fait quoi ? » demanda le Roi, très pragmatique. « Oh, il y a bien une solution, dit l’ermite. Mais elle ne dépend pas de vous. Vos enfants reprendront forme humaine lorsque chacun aura reçu de la part d’une jeune fille une déclaration d’amour. Ne me regardez pas comme ça, je ne suis pas responsable de vos erreurs. Vous n’avez point suffisamment prié. C’est bien fait pour vous.» Le Roi soupira. « On n’est pas tiré d’affaire », dit-il et il regagna son château.

 

Le conteur interrompit son histoire : « Jusque là, dit-il, nous ne nous sommes intéressés qu’aux malheureux parents. La suite du conte concerne ces étranges enfants royaux. Mais il se fait tard, le soleil se couche. Demain, vous apprendrez ce qu’il est advenu de l’aigle, de l’ours et du dauphin… »

 

  DEUXIEME PARTIE

 

Le conteur s’installa commodément et reprit son histoire :

« Nous allons maintenant abandonner le Roi et la Reine à leur triste sort de parents éplorés et nous intéresser à celui de leurs enfants. Respectons la hiérarchie et commençons par l’aîné.

« Aigle, comme d’ailleurs ses deux frères, grandissait tout à fait normalement. C’était devenu un superbe oiseau de proie, au plumage noir tacheté de rouge, d’une imposante envergure. Son caractère ne s’était guère amélioré. Moins turbulent, il était devenu assez farouche et l’âge venant, il avait pris conscience de sa beauté, de sa noblesse et toisait tous ceux qui passaient à sa portée d’un air hautain et méprisant. Ceux qui n’avaient pas l’heur de lui plaire recevaient un bon coup de bec s’ils avaient l’outrecuidance de s’approcher trop près de lui.

« Il avait fallu, bien sûr, changer la cage, l’agrandir d’une manière assez démesurée et les serviteurs qui s’occupaient de lui commençaient à en avoir assez de ne recevoir, comme remerciement de leurs soins, que des regards dédaigneux, des manifestations de mauvaise humeur et des tentatives de fuite de plus en plus fréquentes.

« Le pauvre Aigle s’ennuyait affreusement. Sa cage ne lui suffisait plus. Il rêvait de liberté, de grand ciel pur et bleu ; quand il voyait par la fenêtre d’autres oiseaux voler au-dessus de la montagne, il sentait son cœur se serrer et versait quelques larmes. Un être comme lui n’était pas fait pour être emprisonné. Il lui fallait l’immensité de la terre, les hauts sommets déchiquetés, les grands vols planés au-dessus des rivières…

« Un jour, n’y tenant plus, il réussit à briser la chaîne qui le retenait à son perchoir. Il attendit sagement que l’un de ses gardiens vienne faire le nettoyage de sa cage. Trompé par l’immobilité de l’oiseau, l’homme ouvrit la porte un peu plus qu’il n’était nécessaire. Aigle battit tout à coup des ailes, sortit en coup de vent de sa prison, non sans au passage égratigner le serviteur, histoire de lui laisser un souvenir cuisant de lui, et il s’envola par la fenêtre.

« Ivre de liberté et de grands espaces, il vola, vola, déployant ses ailes immenses et de son lac, Dauphin vit passer son frère au-dessus de lui, tout comme Ours, prisonnier de sa petite cour, l’avait vu. Tous deux s’imaginèrent qu’Aigle allait venir les libérer. Mais après de nombreux cercles tracés autour du château, Aigle fonça en direction du nord et disparut.

« Ceux qui n’ont pas l’habitude de la liberté et qui, de surcroît, s’estiment nettement supérieurs aux autres reçoivent généralement une bonne claque qui les remettent dans le droit chemin. Aigle ne fit pas exception à la règle. Ayant rejoint un groupe de ses congénères en haut de la montagne, au lieu, en tant qu’étranger, de se faire tout petit, il se montra si insolent, si outrecuidant qu’il se mit tout le monde à dos et qu’un grand aigle, plus âgé que lui, mais plus expérimenté fonça sur le nouveau venu et lui flanqua une telle rouste que le pauvre Aigle en resta étendu sur un rocher, les pattes en l’air, quasiment déplumé, les yeux révulsés et le bec entrouvert. Le considérant comme définitivement out, son attaquant regagna son aire et on se désintéressa de ce qui pouvait advenir de sa victime.

« Heureusement pour lui, la raclée qu’il venait de recevoir n’avait pas endommagé ses ailes ; d’accord, il manquait les trois quarts du plumage mais Aigle pouvait encore voler. Il se remit péniblement sur ses pattes, déploya ses ailes et alla cacher sa honte, son désespoir et ses blessures dans un coin bien isolé où personne ne songerait à trouver un aigle, à savoir une grotte au bord d’une rivière.

« Le temps passa. Les plaies se cicatrisèrent, les plumes repoussèrent, Aigle reprit de l’assurance mais son aventure lui avait mis du plomb dans la cervelle. Il décida de se montrer désormais plus prudent, plus sociable et de ne plus jouer les personnages importants, bien qu’il fût d’une lignée royale.

« Il reprit donc ses vols et vécut quelques jours dans une totale insouciance car le coin était désert. Mais un matin qu’il se reposait dans un pré, un oiseleur le vit, prépara son filet et fonça sur lui. Avant même qu’il ait pu dire « ouf », Aigle était prisonnier.

« L’oiseleur appartenait à la cour d’un grand seigneur. Lorsqu’il ramena sa proie à son maître, ce dernier fut subjugué par la beauté, la puissance, l’envergure de l’oiseau, par son regard fier et noble. Le Seigneur en fit son favori. Sagement, Aigle s’était dit qu’il fallait attendre de voir ce qui allait lui arriver avant de passer à l’attaque. Sa patience fut récompensée. Le seigneur ne jurait que par lui, l’emmenait tous les jours avec lui à la chasse ; Aigle finit par s’habituer à cette existence qui lui laissait une relative liberté. Et puis, le Seigneur le traitait avec respect et courtoisie, de même que tous les courtisans. On le nourrissait fort bien. Sa nouvelle vie n’avait rien de déplaisante.

« Le seigneur du château avait une fille qui avait passé un an dans un couvent en compagnie des nonnes afin de parfaire son éducation. Elle revint un matin chez son père. Aigle, qui dormait tranquillement sur son perchoir, bien à l’abri dans un coin de la cour, fut réveillé par un brouhaha infernal fait de hennissements de chevaux, de cris et de rires humains. Dépité qu’on l’arrachât d’une manière aussi brutale à son sommeil, il se montra fort grognon et tourna carrément le dos à toute l’assemblée qui avait envahi ce qu’il considérait comme son domaine. Il ne vit ainsi pas la ravissante jeune fille descendre de sa monture, se précipiter dans les bras de son père et rentrer au logis avec lui. Les valets s’occupèrent des bagages pendant que les demoiselles de compagnie, fort bavardes, s’éparpillaient en groupe joyeux dans la cour. L’une d’elle s’approcha du perchoir et vit Aigle. Elle poussa un petit cri d’admiration. « Qu’il est beau ! » s’exclama-t-elle et elle voulut le caresser. Le premier réflexe d’Aigle fut de perforer la main de la jeune imprudente avec son bec ; mais la remarque sur sa beauté ne lui avait pas déplu. Il n’alla donc pas jusqu’à se retourner mais il laissa la jeune fille passer ses doigts sur son plumage. « Comme il est doux ! s’extasiait la damoiselle. Comme ses plumes sont luisantes !  Il faut absolument que Jeanne le voie. » On se groupa autour de lui. Aigle, dont l’ego commençait à gonfler d’une façon assez impressionnante, accepta de se tourner et de se laisser admirer. Toutes les demoiselles se déclarèrent « folles de lui » mais aucune ne prononça le verbe « aimer ».

« Jeanne sortit du logis au bras de son père et demanda quelle était l’origine de l’agitation de ses demoiselles de compagnie. Le Seigneur se mit à rire : « C’est à cause de mon aigle. Il est superbe. Allons l’admirer. »

« Les demoiselles s’écartèrent afin de laisser la place à Jeanne. Aigle, qui s’était intéressé un moment au va et vient des valets, tourna la tête : le regard de l’oiseau et celui de Jeanne se croisèrent et ne se quittèrent plus. Jeanne, confuse, devint écarlate ; le plumage d’Aigle, tout à coup, prit une teinte étrange : on eut dit que toutes les taches rouges avaient envahi le corps de l’oiseau. Mieux encore : alors que Jeanne, rompant l’enchantement, abaissait son regard vers la terre et ne savait visiblement plus où se mettre, Aigle se cacha la tête sous son aile et émit une sorte de cri rauque et plaintif qui étonna le Seigneur. C’était la première fois qu’il entendait ce son sortir de la gorge de son oiseau. Les demoiselles, un peu sottes, battirent des mains, ravies. « Jeanne est amoureuse ! scandèrent-elles. Elle est amoureuse d’un aigle ! »

« Mais Jeanne s’était reprise. Elle eut un sourire mélancolique. « Hélas, dit-elle, si cet oiseau était effectivement un prince victime d’une quelconque malédiction, je l’aimerais de tout mon cœur et je l’épouserais bien volontiers. »

« Pan ! A peine avait-elle fini de prononcer cette parole qu’il y eut un gigantesque bruit dans la cour, un épais nuage de fumée enveloppa Aigle. Tout le monde se mit à tousser et à éternuer, y compris Jeanne et son père. Les valets crurent à un début d’incendie et coururent chercher des seaux d’eau. Pendant ce temps, demoiselles et Seigneur toussaient à s’en expulser du corps poumons et cordes vocales.

« Heureusement qu’il y avait eu ce nuage de fumée, sinon, le pauvre Aigle se fût trouvé dans une situation bien ridicule. La transformation avait été si soudaine qu’il n’avait pas eu le temps de quitter son perchoir. Il se retrouva donc suspendu par une jambe à la barre, la tête en bas, dans une position pour le moins étrange pour un prince de sang royal.

« Mais quand la fumée se dissipa, Jeanne vit devant elle, à la place de l’aigle, un magnifique jeune homme, debout sur ses deux jambes, grand, mince, très brun, au nez aquilin, au regard fier et farouche. A peine cependant ce regard s’était-il posé sur la jeune fille qu’il mit un genou à terre devant elle et baissa humblement la tête. Jeanne se pencha, posa les mains sur ses épaules : « Relevez-vous, mon prince, dit-elle doucement. Et prenez ma main, je vous l’offre de grand cœur. »

« Comme ce genre de péripétie est assez courant dans les contes, le Seigneur ne s’étonna pas outre mesure. Il pensa seulement « zut, comment je vais chasser sans mon aigle ? » et tendit la main à son futur gendre qui s’inclina fort élégamment devant son futur beau-père.

« Le mariage fut grandiose et les deux époux passèrent une nuit de noces torride. Aigle avait gardé de sa personnalité d’oiseau une certaine fierté ombrageuse, mais les épreuves l’avaient rendu beaucoup plus humble qu’auparavant. Il fut donc un mari attentionné, amoureux et courtois, même si, de temps en temps, son ancien caractère réapparaissait dans quelques crises de colère que Jeanne apaisait d’un baiser.

« Ils quittèrent le château du seigneur et Aigle alla fonder une ville qui s’appela Aarburg (ville de l’aigle) et ils vécurent très heureux. Aigle avait oublié ses parents, ses frères, jusqu’au jour où un messager vint lui rendre fort opportunément la mémoire…

« Mais ceci est une autre histoire. Il nous faut d’abord revenir au château dans la montagne, et nous intéresser au sort d’Ours… »

Le conteur s’arrêta. « Le soleil est à son zénith, dit-il. Attendons qu’il décline derrière la colline et nous reprendrons notre conte. »

 

 

TROISIEME PARTIE

 

« Etes-vous bien installés ? demanda le conteur. Parfait. Continuons notre récit.

« Dans le château sur la montagne, Ours avait lui aussi grandi, forci, il était devenu un sympathique plantigrade, velu à merveille, grand, fort, toujours aussi facétieux et gourmand à s’en damner pour l’éternité. Vous pensez bien qu’il avait fallu, comme pour son frère aîné, changer sa cage, l’agrandir, et puis, au bout d’un certain temps, on avait décidé de le laisser libre de s’ébattre dans la cour. Quand je dis « libre », excusez-moi, je n’emploie pas vraiment le bon mot. Disons qu’il n’était plus enfermé dans une cage, mais comment voulez-vous être libre lorsque vous avez une chaîne autour du cou qui ne vous permet pas de tracer un cercle de plus de trois mètres de diamètre ?

« Le pauvre Ours rêvait de se promener dans les sombres forêts qui entouraient le château, de se rouler tranquillement sur les feuilles, et surtout de débusquer toutes les ruches sauvages des environs et de s’empiffrer de miel, encore, encore et encore, quitte à en claquer d’indigestion.

« Le jour où Aigle s’échappa, il le vit tournoyer au-dessus de la cour. Il l’appela à grand renfort de cris, de grognements, sautilla, tenta en vain de casser sa chaîne. Et quand il vit son frère s’éloigner à tire-d’aile vers les montagnes, il comprit qu’Aigle ne viendrait pas à son secours. Il s’assit sur son derrière et pleura.

« Avez-vous déjà vu un ours pleurer ? C’est un spectacle à vous fendre le cœur. Cela ne fendit malheureusement pas celui de ses gardiens qui s’imaginèrent, à l’entendre pousser ses petits cris, qu’il était malade et décidèrent de le purger. Quand on voulut lui faire avaler une abominable potion censée le guérir, Ours se révolta. D’un coup de patte, il envoya rouler un serviteur au milieu de la cour, en graffigna sévèrement un autre, tira sur sa chaîne comme un dément et parvint à la casser. Comme la boxe était un art inné chez lui, et qu’il n’avait point de gant au bout des pattes pour dissimuler ses redoutables griffes, il se fraya assez aisément un passage parmi la domesticité affolée, étendit raide KO quelques gardes, arracha quelques centimètres carrés de peau à un outrecuidant qui tentait de lui barrer le passage, sortit en courant du château et courut se réfugier dans la forêt. « Bon débarras, dirent les serviteurs, il sentait vraiment trop mauvais. »

« Les premières heures de liberté furent pour Ours des moments du suprême félicité. Il gambadait dans la forêt, sautait, se roulait par terre et grognait de toute la force de ses cordes vocales. Quand enfin, il se calma, il s’avisa qu’il avait faim. Humant l’air autour de lui, il reconnut une odeur qui le fit frémir des pieds à la tête : celle du miel. Il y avait une ruche pas loin.

« Autant dire que les pauvres abeilles sur lesquelles s’abattit notre ours n’eurent pas le temps de crier « maman ! » En quelques coups de patte, il avait éventré la ruche et se repaissait de ce nectar qui lui avait tant manqué pendant sa captivité. Il mangea comme un glouton, s’empiffra à s’en faire éclater la panse et, repu, il quitta les lieux, laissant derrière lui un champ de bataille complètement dévasté. Mais la Reine des abeilles, qui avait échappé au massacre, ordonna à ses troupes (du moins à ce qu’il en restait) de reconstruire la ruche et on se mit derechef au travail.

« Pendant ce temps, tranquillement étendu sous un arbre, Ours digérait. Ou du moins essayait. Mais là, il avait largement dépassé les limites de ce que son estomac pouvait supporter. Un terrible mal de ventre surgit tout à coup et ses entrailles se mirent à se gondoler et à se tortiller, comme si elles étaient prises d’effroyables démangeaisons. Le pauvre Ours passa deux jours à gémir. Il fut malade comme un chien, régurgita péniblement tout ce qu’il avait avalé et plus encore et lorsque, enfin, son estomac consentit à le laisser tranquille, il jura que désormais, il saurait s’arrêter avant de tomber dans le coma. Et puis, il ne fallait plus lui parler de miel, rien que l’idée d’avaler cette mixture jaune et sucrée lui donnait mal au cœur. C’est ainsi que Ours, sans le vouloir, se guérit plus ou moins de sa phénoménale gourmandise.

« La vie dans la forêt était plaisante, mais Ours avait envie de découvrir le monde. Aussi, un matin, décida-t-il de quitter sa grotte et de descendre vers le lac où son frère cadet s’ébattait. Lorsque Dauphin qui, lui aussi, s’ennuyait à périr, le vit debout sur la rive, il s’approcha, tout content, persuadé que son frère allait venir partager ses jeux ou même, rêve merveilleux, l’aider à se tirer de ce lac qu’il connaissait dans ses moindres recoins. Il fut très déçu, le pauvre Dauphin, d’entendre Ours lui dire qu’il allait barouder un peu sur les chemins de campagne et qu’il n’avait nullement l’intention de lui apporter une quelconque aide. « Il n’y a que toi qui peux te sauver, lui dit Ours. Je l’ai compris en voyant notre frère Aigle s’échapper. Réfléchis et trouve un moyen. Moi, je ne peux rien pour toi. » Et après un salut de la patte, il partit.

« Il gambada ainsi pendant des jours et des jours, se nourrissant de fruits sauvages, se désaltérant dans les rivières qui descendaient de la montagne. Un jour, il parvint en vue d’une ville. Ours n’était pas stupide. Il savait que dans cet entassement d’habitations nauséabondes, vivaient des êtres tout aussi nauséabonds qui s’appelaient les humains. Il avait eu l’occasion, pendant de longues années, de côtoyer cette espèce et n’en gardait pas un souvenir attendri. C’était ces bipèdes qui l’avaient emprisonné ; donc, il ne devait pas s’attarder trop longtemps dans le voisinage. Mais il était fatigué, il lui fallait d’abord faire un bon somme afin d’avoir les idées plus claires. Il s’étendit sous un arbre et s’endormit.

« Mal lui en prit. Lorsqu’il se réveilla, un peu brutalement, il avait un collier autour du cou, une longue chaîne pendait sur sa fourrure et au bout de la chaîne, il y avait un dresseur d’animaux qui, les yeux brillant de convoitise, supputait déjà ce que ce magnifique ours allait lui rapporter. Ours essaya bien de se défendre et de se libérer, mais comment voulez-vous faire quand un collier vous étrangle à moitié et vous prive de l’oxygène nécessaire à tout combat ? Il avait le choix entre le suicide par asphyxie ou le dépôt des armes. Il choisit sagement la seconde solution et se laissa conduire vers le logis de son nouveau maître.

« Il n’eut pas à le regretter car le dresseur était un homme bon, qui aimait ses bêtes, les nourrissait bien et ne les maltraitait jamais. Il apprit patiemment à Ours un certain nombre de tours, et ce dernier étant très intelligent ne mit pas longtemps à devenir un ours savant, encore plus savant que tous les ours exhibés par les divers montreurs de foire. Le maître était radieux et pour le féliciter, le bourrait de fruits… et de miel. (Ours avait rapidement surmonté sa répugnance pour le produit du travail des abeilles. On est gourmand ou on ne l’est pas et ce n’est pas une petite indigestion qui va, au fond, vous dégoûter définitivement de votre plat préféré.)

« Vint le moment de se produire sur les places publiques. Ours obtint triomphes sur triomphes. Il savait danser, sauter à la corde, jouer les funambules, imiter les divers tics du public qui hurlait de rire en se reconnaissant. Bref, la gloire avait déposé son diadème sur la tête de notre ours bien-aimé.

« La réputation d’Ours le précédait dans chaque ville où son maître et lui s’arrêtaient. Un jour, parut sur la place un cortège imposant devant lequel tous les gens s’écartaient respectueusement. C’était le puissant Seigneur qui habitait le château non loin de la cité. Sa fille l’accompagnait. C’était elle qui avait demandé à venir voir cet ours fabuleux dont tout le monde parlait. Elle était aimable, très jolie, et s’appelait Constance.

« Père et fille firent halte devant les tréteaux du montreur d’ours et le numéro commença. Constance était ravie et applaudissait vigoureusement à chaque tour. Mais, assise sur son cheval, elle distinguait mal le spectacle parce qu’elle était un peu myope. On l’aida donc à descendre et elle s’approcha tout près des tréteaux. Il y avait beaucoup de monde et on lui fit respectueusement place. Ours terminait justement sa danse solennelle et s’immobilisa devant la jeune fille. Ce fut le coup de foudre immédiat. « Qu’il est beau ! s’écria Constance en joignant les mains. Qu’il est intelligent ! Je suis sûre que ce n’est pas un ours, mais un prince déguisé. Oh, comme ce serait merveilleux de pouvoir l’aimer  et l’épouser ! »

« Et pan ! Nouvelle explosion, nouvelle fumée noire, toux, éternuements, crachats disgracieux du public et commencement de panique. Une fois de plus, la fumée avait été la bienvenue car Ours sans sa peau d’Ours était complètement à poil –tenue hautement répréhensible et surtout peu apte à sauvegarder une dignité princière. Il profita donc de ce nuage pour ramasser la peau qui gisait à ses pieds et se l’enrouler autour des reins. Il était déjà nettement plus présentable.

« Lorsque les quintes de toux prirent fin, Constance vit devant elle un superbe garçon, bien découplé, à la chevelure couleur de miel, aux yeux noirs et rieurs, à la poitrine aussi velue que celle d’un ours. Sa Seigneurie fut plus que charmée. Elle avait toujours imaginé que son futur mari serait un beau mâle bien viril, et là, elle était servie. S’étant assuré que sa peau de bête était bien nouée et ne lui jouerait pas de sale tour, Ours sauta des tréteaux, atterrit aux pieds de la belle et sans plus barguigner, la prit dans ses bras et l’embrassa.

« Le père de Constance était un peu surpris mais c’était un homme qui avait beaucoup voyagé et il avait vu des choses bien plus extravagantes que celle-là. Somme toute, ce n’était juste qu’un charme qui avait été rompu et en plus, sa fille avait trouvé un mari à sa convenance. Fallait-il remuer ciel et terre pour cela ? Non, se dit le Seigneur et il descendit de cheval pour saluer son futur gendre.

« Les noces furent somptueuses, on s’en doute ; la nuit qui suivit encore plus somptueuse et la belle Constance se dit au matin qu’elle avait vraiment gagné le gros lot. (S’il est permis de s’exprimer ainsi.) Le couple quitta le château et Ours alla fonder la ville de Berneburg ou ville de l’ours. Beaucoup d’enfants naquirent de cette union, tous poilus, sauf les filles, heureusement pour elles. Ours avait lui aussi oublié frères et parents jusqu’au jour où…

 

Le conteur s’interrompit un instant, le temps de boire un peu d’eau.

« Et Dauphin, me demanderez-vous ? Qu’était-il devenu pendant ce temps ?

« La propension à l’ennui étant une des caractéristiques essentielles des membres de cette famille, Dauphin n’échappait pas à la règle : il se faisait suer comme un rat mort dans son lac. La visite de son frère Ours ne lui remonta guère le moral. Au contraire, elle lui donna encore plus conscience de son emprisonnement et de sa solitude. Dauphin plongea sans les profondeurs du lac afin de pouvoir laisser tranquillement libre cours à son chagrin. Il avait oublié, dans son désespoir, que la grotte vers laquelle il se dirigeait était remplie de sirènes qui se disputaient comme des chiffonnières pour savoir laquelle monterait sur un rocher pour séduire les humains. Lorsque Dauphin arriva, elles en étaient à s’arracher les cheveux et à se jeter au visage le fameux miroir dans lequel elles étaient censées se regarder. En les écoutant piailler, Dauphin se dit que si les hommes se laissaient prendre au charme de pareilles harpies, ils étaient vraiment l’espèce la plus stupide que la terre eût jamais portée.

« Ce spectacle ne lui remonta pas le moral, vous l’imaginez bien. Il s’empressa de remonter à la surface. Les paroles d’Ours ne cessaient de résonner en lui : « Il n’y a que toi qui peux te sauver. » Il savait qu’il y avait une solution à son problème, mais elle était très dangereuse. « Tant pis, se dit-il. Qui ne risque rien n’a rien. Tentons l’aventure. »

« Du lac prenait naissance une rivière qui traversait les montagnes et rejoignait, très, très loin vers le sud, un grand fleuve. Le danger était que la rivière, parfois, au moment des grandes sécheresses, était pratiquement à sec ; que se passerait-il si Dauphin se retrouvait sur un lit de cailloux, dans l’impossibilité de retrouver son milieu naturel ? C’était la mort assurée, il le savait. Mais il en avait trop assez de cette existence de reclus.

« Il traversa le lac à toute vitesse et s’engagea dans le lit de la rivière. Heureusement pour lui, les pluies avaient été cette année-là très abondantes, et les flots tumultueux n’étaient pas près de tarir. Il se laissa donc emporter par le courant, jouissant voluptueusement des caresses de l’eau sur sa peau, gambadant et sautant pour montrer sa joie d’être enfin libre. Le voyage vers le fleuve dura longtemps et puis un jour, il arriva au confluent.

« Quel bonheur de s’ébattre dans un fleuve puissant, profond, dont les eaux roulaient en un débit furieux et vous forçaient à moult exercices de gymnastique si vous vouliez remonter un peu le courant ! Ou bien, il n’y avait qu’à se laisser aller tranquillement sur le dos, nageoire en l’air, le ventre caressé par un bienfaisant soleil. Dauphin connut pendant quelques jours des heures de pure félicité.

« Au bord du fleuve se dressait un château habité par des Seigneuries qui avaient une fille nommée Vienne. Elle était ravissante, blonde comme les blés, avec de grands yeux bleus, une taille d’une finesse incomparable et une gorge plus blanche que la neige. Ce jour-là, Vienne et ses demoiselles de compagnie avaient décidé de faire une promenade en bateau sur le fleuve. Le Seigneur les accompagnait. Alors que le bateau avait gagné le milieu du fleuve, les jeunes filles, en peu bêtasses comme beaucoup de jeunes filles, décidèrent de s’adonner à un amusement qui les fit pendant un moment beaucoup rire : c’était à celle qui, en se penchant sur l’eau, ferait la plus affreuse des grimaces afin de déformer complètement son reflet. Amusement stupide, on en conviendra, et dangereux, vous allez vous en apercevoir bientôt, mais que le Seigneur, plein d’indulgence pour sa fille, supportait avec bonhomie. Et ce qui devait arriver arriva : à force de se pencher, Vienne perdit l’équilibre et tomba tête la première dans l’eau.

« On s’agita, on cria, on appela « au secours » ; le Seigneur se saisit les cheveux à pleine mains et se les arracha ; les demoiselles de compagnie pleurèrent, appelèrent leur compagne. Vienne, emportée par le courant, ne pouvait dire que « bloub » parce qu’elle avait la bouche pleine d’eau. Comme elle ne savait pas nager, il était clair qu’elle avait toutes les chances d’achever son existence au fond du fleuve. Le Seigneur qui, lui aussi, nageait à l’instar d’un fer à repasser, se dressa tout à coup et hurla « Ma fille ! Ma fille ! Ne te noie pas ! » Ordre paternel auquel la malheureuse eut bien voulu obéir mais empêtrée comme elle l’était dans sa robe et ses bijoux, elle ne risquait hélas pas d’arriver à un résultat positif. Alors son père eut une idée : il leva les bras au ciel et jura que sa fille appartiendrait au héros qui viendrait la sauver de la noyade. Vu qu’il n’y avait personne sur la rive, ce genre de serment ne lui coûtait pas grand-chose. Au moment où Vienne poussait son dernier « bloub » et s’enfonçait implacablement dans les flots, une lumière argentée apparut non loin d’elle. Et tout à coup, ce fut le miracle.

« Tous les assistants virent Vienne jaillir du fleuve comme une fusée et retomber assez peu gracieusement sur le dos d’un dauphin auquel elle s’agrippa comme elle put –mais c’était difficile, ça glissait énormément. Elle faillit plusieurs fois se retrouver encore dans la flotte jusqu’au moment où Dauphin –car c’était lui, bien sûr- lui fit comprendre qu’au lieu de glapir, elle ferait mieux de serrer ses jambes autour du corps de son sauveteur. Et c’est ainsi que Vienne échappa à la noyade.

« On la récupéra ruisselante, trempée, le cheveux dégoulinant, mais cette promenade aquatique n’avait en rien altéré sa beauté. Au contraire, aux yeux de Dauphin qui nageait autour du bateau, elle était encore plus séduisante dans son humaine vulnérabilité. La belle une fois en sécurité se pencha à nouveau et tendit les bras vers Dauphin : « Oh mon sauveur, s’écria-t-elle, mon père a promis ma main à celui qui m’arracherait à cette mort affreuse. Je te la donne et je t’aimerai toute ma vie. »

« Plaf ! Grosse explosion dans le fleuve,  énorme jaillissement d’eau qui vint tremper tous ceux qui étaient encore secs et tandis que chacun s’essuyait avec ce qu’il pouvait et que les demoiselles de compagnie poussaient quelques jurons et cris de frayeur, Vienne, extasiée, contemplait le beau garçon qui nageait près du bateau.

« Autant qu’elle pouvait en juger, il était mince, blond, son visage emprunt de noblesse était d’une finesse exquise et ses yeux, aussi bleus que ceux de Vienne, la contemplait avec une dévotion amoureuse qui faillit la faire chavirer une fois de plus. « Dauphin, s’écria le Seigneur, ému, je te donne bien volontiers ma fille. Prends ma main, que je te hisse dans notre embarcation. » Mais le jeune homme, gêné, secoua négativement la tête. « Impossible, votre Seigneurie, dit-il. Je ne suis pas dans une tenue qui me permette de sortir de l’eau. » Les jeunes filles pouffèrent bêtement, la main sur la bouche tandis que le visage de Vienne s’embrasait lentement mais sûrement.

« Finalement, on trouva de quoi couvrir la nudité biblique du jeune homme, on le repêcha, on l’emmena au château et les noces eurent lieu trois jours après. Dauphin avait la fierté de son frère Aigle, la jovialité de son frère Ours et la bienveillance naturelle qui lui venait de son existence de dauphin. Vienne et lui quittèrent le château et allèrent fonder la ville de Vienne, au bord du Danube.

« Dauphin, contrairement à Ours et à Aigle n’avait oublié ni ses frères, ni leurs parents. A peine installé dans sa ville, il envoya des messagers un peu partout pour savoir ce qu’il était advenu des membres de sa famille. Les informations furent longues à arriver mais elles étaient bonnes. Ses deux frères régnaient chacun sur une ville et leurs parents étaient encore en vie. Alors, Dauphin et Vienne se rendirent chez Ours et Constance qui les reçurent à bras ouverts et les deux couples gagnèrent Aarburg où Aigle et Jeanne les accueillirent avec ferveur. On décida de conserve de retourner quelque temps au château où les trois frères étaient nés.

« Il faut maintenant revenir dans les lieux où s’est déroulé le début de ce conte : le château royal. Le Roi et la Reine avaient vieilli. Ils avaient grossi. Ils s’étaient flétris. Le Roi, à force de boire des bières, avait gagné ce qu’on appelle chez nous « un ventre de devant de bêche » et le visage avenant de la Reine en avait pris un sale coup. Ce n’était pourtant pas faute de soins : matin et soir, elle comblait les fissures et les tranchées de crèmes et d’onguents achetés par elle à un petit colporteur drômois, mignon et futé, et dont la fortune s’était bâtie sur son intime connaissance des problèmes rencontrées par les châtelaines sur le retour. Les onguents ne se révélaient pas d’une efficacité exemplaire et c’est en vain que la Reine tentait de « réparer des ans l’irréparable outrage ».

« Un matin que Leurs Majestés essayaient l’un de faire fondre son estomac en se livrant à des pratiques inhumaines destinées à muscler des abdominaux absents et l’autre de faire disparaître ses rides en s’appliquant dix couches de crème sur la figure, un imposant cortège entra dans la cour du château. « Qu’est-ce ? fit la Reine , intriguée. Je n’ai ouï tintamarre semblable depuis que mes fils ont été exilés. » Au souvenir de ses enfants, comme elle n’était, le lecteur s’en souvient, pas une mauvaise femme, elle pleura.

« Quand elle eut séché ses larmes, elle rejoignit son mari dans la cour. Trois couples s’inclinèrent devant eux et les hommes semblaient tous trois très émus. Le Roi se dit « je les ai déjà vus quelque part » et la Reine pensa « ils ne me sont pas inconnus ». Et tout à coup, illuminée par ce qui ne pouvait être que l’amour maternel, la Reine comprit à qui elle avait affaire. « Mes fils ! » s’écria-t-elle et elle tendit les bras.

« Les retrouvailles furent grandioses. On versa beaucoup de pleurs, la Reine étant championne toutes catégories dans ce domaine-là. Enfin, elle put prononcer quelques paroles sensées. Son polyglottisme, brimé par des années de silence, explosa. « Ach, ich bin so glücklich ! » dit-elle à Aigle en l’embrassant, « I am so happy », dit-elle à Ours en l’embrassant aussi, « je suis si heureuse », dit-elle à Dauphin en l’embrassant à son tour. Et, emportée par son élan et son amour des langues étrangères, elle s’écria en battant des mains « Son lieta, son lieta ! » parce qu’elle commençait à apprendre l’italien. Ce babélisme déchaîné étonna bien un peu ses belles-filles, mais, polies,  elles ne dirent rien.

« Il y eut des réjouissances grandioses pour fêter le retour des fils prodigues et transformés ; elles durèrent plusieurs jours et le peuple s’en souvient encore.

« Et l’ermite, me demanderez-vous ? Il est toujours dans sa cabane et il attend toujours une apparition de la Vierge Marie. Souhaitons-lui bon courage et bonne chance. »

 

Commentaires

Bravissimo pour cette fabuleuse histoire si joliment contée!
Dommage qu'il faille attendre mon retour de vacances pour connaître la fin !
Bonne suite d'inspiration Monsieur le Comte.

Écrit par : Limoncina | 26 juillet 2007

Fin du premier épisode .. faisons durer le plaisir... mais je m'interroge.. je ne reconnais pas votre prose..qu'en est-il ??

Écrit par : Patafix | 04 août 2007

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