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25 juillet 2007

Légendes françaises : L'empreinte du diable

Il n’y a pas que les légendes allemandes qui me passionnent. Celles des provinces françaises sont elles aussi souvent savoureuses. Je me souviens d’une collection qui s’intitulait « Contes et Légendes » qui paraissait chez Nathan et qui rassemblait des ouvrages racontant des histoires de telle ou telle province française ou de tel pays. Je ne sais pas si cette collection existe toujours : c’était des livres d’un format moyen, à la couverture blanche et sur le recto, un dessin représentait une scène tirée d’un des contes. La tranche du livre était, elle, striée de rayures horizontales dorées. J’en ai revu quelques uns chez les bouquinistes des quais de Saône et de Saint-Jean. J’ai eu la curiosité de regarder la date d’édition : ils étaient tous parus dans la décennie 70.

Je ne prétends pas avoir retenu par cœur tous ces contes. De certains, il ne me reste que le début et la fin. Je ne souviens même plus de quelle région la plupart étaient originaires. Alors, j’ai décidé de les réécrire, pour moi, pour mon plaisir, comme je l’ai fait pour les légendes allemandes et je vous les livre, en demandant une fois de plus aux auteurs des recueils de m’excuser des transformations subies par l’histoire….

 

L’EMPREINTE DU DIABLE

« Au Moyen-âge, commença le conteur, vivait dans un château perché sur une montagne un jeune seigneur qui menait une vie de débauche. N’allez pas imaginer des choses extravagantes quand je parle de « débauche » ; les clubs échangistes n’existaient pas encore et question sexe, les servantes du château étaient là pour assouvir les libidos exacerbées. Le vice de notre jeune châtelain se situait au-dessus de la ceinture : il aimait le jeu.

« C’était un joueur invétéré. Prêt à s’endetter, à se ruiner et à ruiner sa famille pour pouvoir jouer, jouer, jouer… Ses parents, vous l’imaginez bien, se désolaient de cette vilaine manie. Afin de le rendre plus sage, ils décidèrent de le marier avec la fille d’un châtelain voisin, jeune orpheline qui ne se fit pas prier pour accorder sa main. Il faut dire que notre jeune homme était très beau, toujours d’humeur joyeuse et agréable, et quand le démon du jeu ne s’emparait pas de lui, il était un compagnon plus que charmant. La jeune Aline ne mit vraiment pas longtemps à tomber amoureuse de lui. Et comme elle-même était très belle et fort intelligente, le jeune châtelain –que nous nommeront Hugues pour plus de facilité-  la trouva plus qu’intéressante. On peut même dire sans crainte de se tromper qu’il se mit à l’aimer avec fureur et passion.

« Le jeune couple s’installa au château, les parents de Messire Hugues, estimant qu’ils avaient fait ce qu’ils pouvaient pour leur fils, se retirèrent dans la partie la plus isolée du domaine et les tourtereaux purent commencer à mener une existence pleine de bonheur et de roucoulements.

« Hugues semblait avoir oublié le jeu. Hélas, chassez le naturel, il revient au galop. Après un an d’abstinence, l’envie de tâter à nouveau les dés se manifesta chez le jeune châtelain. Il résista d’abord vaillamment. Puis plus mollement, s’accordant parfois quelques sorties à la taverne de la ville la plus proche. Cela restait raisonnable. Et puis… Tout recommença.

« Les pleurs et les supplications de la belle Aline ne trouvèrent aucun écho chez son mari. Même l’annonce de la venue prochaine d’un héritier ne le guérit pas de son vice. Il sortait toutes les nuits, et jouait, jouait… Le pire, bien sûr, était qu’il perdait. Il perdit ainsi une petite partie de sa fortune, puis une plus grosse, et une plus grosse encore. Enfin, un soir, il perdit sa fortune toute entière. Ruiné, il ne lui restait plus qu’à abandonner le château pour payer ses dettes.

« Alors que, désespéré, il rentrait chez lui et traversait la forêt, il faillit être projeté au sol par un arrêt brusque de sa monture qui commença à montrer des signes évidents d’affolement et de terreur. Lorsqu’il fut parvenu à la calmer, il aperçut, entre deux arbres, la cause de cette panique.

« Dans une lumière rouge, au milieu de volutes de fumées, une silhouette noire, pourvue de cornes sur la tête et d’une longue queue fourchue attendait tranquillement, les bras croisés sur sa poitrine. Naturellement, Hugues reconnut tout de suite le diable et se demanda comment il allait se tirer de cet autre mauvais pas.

« Le diable leva la main dans un salut solennel. Puis il commença à parler :

« Je ne te veux pas de mal, dit-il. Au contraire, je suis là pour t’aider. Je connais ta situation : tu as tout perdu au jeu, tu es ruiné et du dois payer tes dettes. » Il s’arrêta, comme pour laisser le soin au jeune homme de confirmer ses paroles. Mais le Seigneur Hugues était de mauvaise humeur –on le serait à moins- et il se borna à rétorquer que si Sa Majesté à la queue fourchue ne l’avait arrêté que pour lui raconter sa propre histoire, il pouvait regagner son royaume, on ne l’avait pas attendu pour se rendre compte de la gravité de la situation.

« Le diable parut très amusé par l’insolence de cette réplique. « Tu n’as pas bien fait attention à ce que je t’ai dit, répondit-il. J’ai proposé de t’aider. » « Ah oui ? dit Hugues. Et comment, s’il vous plait ? » « C’est simple, expliqua le diable. Tu as besoin d’or, je t’en fournis un énorme morceau. En contrepartie, tu me donnes l’âme du premier être qui naîtra cette nuit dans ta demeure. »

« Messire Hugues ne comprit pas tout d’abord à quoi le diable faisait allusion. Puis il blêmit. « Voulez-vous dire… » commença-t-il, incapable de terminer sa phrase. « Je veux dire que cette nuit, ton enfant va naître. L’or est à toi contre son âme. » « Jamais ! s’écria Hugues. Jamais ! Prenez plutôt la mienne, je vous la donne sans hésiter. Mais pas celle de mon enfant. »

« Le diable haussa les épaules : « Mais la tienne ne m’intéresse pas, pauvre idiot. Au demeurant, je l’ai déjà. Tu es pourri par le vice du jeu. Je veux une âme innocente. » « Vous n’aurez rien, répliqua Hugues. Je préfère la ruine à la perte de mon enfant ! » Il éperonna son cheval et se jeta à bride abattue dans l’épaisseur de la forêt, poursuivi par le rire moqueur du diable.

« Au bout de quelques kilomètres, Hugues arrêta sa monture et réfléchit. Oui, il avait bien fait. Il avait eu raison de résister à la tentation. Encore que… Peut-être avait-il répondu un peu rapidement, dans l’emportement du moment… Un bloc d’or… C’est certain, cela l’aurait tiré d’affaire et même plus que ça… Mais donner son enfant… Non, non… Il songea à Aline, à l’horrible chagrin qui serait le sien… Elle pourrait en mourir de douleur et que ferait-il sans elle ? Oui, mais qu’allait-il faire avec femme et enfant, ruiné comme il l’était, obligé de céder le château ? Où pourraient-ils se réfugier ? Comment vivraient-ils ? Et ses parents, âgés, qui ne survivraient certainement pas à la ruine de la famille… Qu’est-ce que le diable lui demandait de si terrible, au fond ? Un nourrisson qui n’aurait même pas eu le temps de s’habituer à la vie… Un enfant auquel Aline se serait à peine attachée…

« Il ne voulait plus réfléchir. Il fit faire demi-tour à son cheval. Le diable était toujours là, dans la même position. Il ne dit rien, se contenta de sourire. Hugues baissa la tête…

« Lorsqu’il parvint au château, il trouva toutes les torches allumées et la domesticité en grand émoi. Dame Aline venait d’accoucher d’un beau garçon. Un fils, héritier ! Hugues descendit de cheval et s’apprêtait à entrer au logis lorsqu’un garçon d’étable, très agité, vint lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Négligeant ses devoirs de nouveau père, il le suivit.

« Ce fut en vain que la belle Aline attendit cette nuit-là la visite de son époux. Le nouveau-né dormait béatement dans son berceau. Elle savait qu’Hugues était rentré et supplia ses servantes d’aller lui annoncer la bonne nouvelle. Mais avant qu’elles aient eu le temps de revenir, elle entendit dans la cour un remue-ménage : Hugues avait fait seller à nouveau son cheval, il repartait dans la nuit, enveloppé d’une grande cape. Aline fondit en larmes : même cette nuit, le démon du jeu le tenait encore…

« Assis sur un rocher d’or, le diable attendait. Il vit surgir Messire Hugues qui n’avait pas enlevé sa cape. Ce dernier s’approcha de Satan.

« Vous avez bien dit que vous vouliez le premier être qui naîtrait cette nuit au château ? » demanda Hugues. « Je l’ai dit, répartit le diable. Et je le maintiens. »

« Alors, Hugues ouvrit sa cape et tendit à son interlocuteur un joli petit porcelet tout rose, marqué du sceau de la famille. « Je tiens ma promesse, dit-il. Une de mes truies a mis bas cette nuit, avant que ma femme n’accouche. Ce porcelet est le premier être né dans ma demeure depuis le coucher du soleil. Il est à vous, Messire, comme convenu. »

« De rage, le diable donna un grand coup de pied dans le roc qui redevint pierre et disparut dans les flammes, laissant à Hugues le cadeau que ce dernier lui avait apporté. 

« La légende ne dit pas si Messire Hugues régla ses dettes ni, s’il le fit, comment il put s’en acquitter. Mais le rocher du diable existe toujours. On peut voir l’empreinte de son pied en haut de la pierre.

« Si vous arrivez à trouver dans quelle région il se situe et dans quelle forêt s’est déroulée l’histoire, vous aurez peut-être la chance de voir ce rocher. Moi, j’y renonce. »

 

Commentaires

Comme quoi on peut être encore plus malin que le Malin lui-même !
Tant mieux pour le bébé cochon qui n'aura même pas eu à subir de sévices sataniques.

Écrit par : Tristan | 26 juillet 2007

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