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22 juillet 2007

Légendes française : Ys l'engoultie

L’Allemagne n’a pas l’exclusivité des villes englouties. La France a aussi sa cité perdue dans les eaux maritimes. Vous connaissez la légende, j’en suis sûr : celle de la ville d’Ys (ou Is). Elle nous vient de la Bretagne. Si vous allez dans cette merveilleuse région, rendez-vous à la Baie des Trépassés. C’est là que, d’après la légende, se serait située la ville d’Ys, perdue par la faute de la fille du roi, nommée Ahès ou Dahut, selon les versions. Franchement, je préfère Ahès parce que Dahut, c’est trop péjorativement connoté, notamment en ce qui concerne une certaine chasse…

Voici une des versions de cette légende : que les puristes bretons me pardonnent s’ils trouvent que je m’égare trop loin du conte originel. Mais au fond, qui la connaît, la véritable histoire d’Ys ?...

 

 

« Imaginez, dit le conteur, une ville aux toits d’or. Oui, je dis bien aux toits d’or. Les charpentes des maisons n’étaient pas recouvertes de tuiles, ou d’ardoise, ou de chaume, ou de tout autre matériau vulgaire et commun ; non. La toiture de tous les palais d’Ys était formée d’immenses plaques d’or, fines, appliquées sur les montants de bois et si soigneusement agencées qu’il était impossible de distinguer où commençait et finissaient les plaques. Les murs étaient en marbre blanc. Lorsque le soleil se levait sur la ville, la lumière devenait peu à peu éblouissante. Nul ne pouvait regarder Ys en face sans en devenir presque aveugle.

« Belle. Admirablement belle, telle était l’opinion de tous les voyageurs qui s’arrêtaient dans la ville et y séjournaient souvent plus longtemps que prévu, charmés, fascinés par la splendeur des places, des rues, la gentillesse et l’amabilité des habitants. On aurait pu croire en effet que tant  de richesse avait pourri le cœur et l’âme des gens d’Ys. Il n’en était rien. L’étranger qui avait réussi à franchir les portes de la ville était accueilli avec raffinement, courtoisie, et politesse, quels que soient son apparence et son niveau social.

« Ys était gouvernée par un roi très sage, nommé Gradlon. Bienveillant envers ses administrés, il était aimé et respecté de tous  Il était sage parce qu’il connaissait l’âme humaine et savait qu’en l’Homme, le pire côtoie souvent le meilleur. Il savait aussi que l’envie, la jalousie, le désir de posséder d’immenses richesses étaient des passions qui pouvaient éclore dans le cœur de chaque être humain et le transformer en monstre sanguinaire. Il ne craignait rien de son peuple. Les gens d’Ys avaient la richesse, la gloire, la beauté ; ils étaient heureux, ils aimaient leur ville et s’aimaient entre eux. Pourquoi auraient-ils cherché à détruire tant de perfection ?

« Mais il y avait l’extérieur. Et c’est de là que pouvait venir le danger, Gradlon en était tout à fait conscient. Aussi les portes de la ville étaient-elles toujours fermées, même pendant la journée. N’entraient dans Ys que ceux qui avaient pu prouver leurs intentions pacifiques ; aucune arme n’était admise dans la cité. C’était surtout des marchands nomades ou des cavaliers solitaires qui y faisaient halte.

« Gradlon mettait donc tout en œuvre pour assurer la sécurité de sa cité. Mais cette dernière avait un point faible : construite au bord de la mer, elle n’était protégée des assauts de l’océan que par d’énormes digues. Ce mur cyclopéen, de plus de vingt mètres d’épaisseur, plus haut que le Palais Royal lui-même dont les tours dominaient les toits, bordait le côté maritime de la ville. De gigantesques portes en fer renforçaient l’endroit le plus exposé et c’était ces portes qui inquiétaient Gradlon. Nul être humain pourtant n’aurait pu les ouvrir, d’une part à cause de leur énormité et de leur poids et d’autre part parce que la clef de ce que Gradlon nommait « les écluses » ne quittait pas son cou auquel elle était suspendue par une chaîne d’or.

« Gradlon craignait les hommes mais il craignait surtout les puissances surnaturelles. Bon chrétien, il se rendait tous les jours à l’office, dans la chapelle du palais, priait régulièrement Dieu, pratiquait la charité, était bon avec ses semblables. Mais il avait en lui la prescience que le Diable ne tarderait pas à venir mettre son nez dans ses affaires pour le simple plaisir de détruire une si belle réussite.

« Ys avait un autre point faible : sa Princesse, Ahès, la fille de Gradlon. C’était une débauchée, une perverse, qui passait ses nuits dans le quartier des tavernes et des bouges qui fleurissaient sous les digues. La majorité des habitants d’Ys étaient des gens vertueux qui suivaient les préceptes de l’Evangile ; mais dans toute communauté, il y a des renégats, et Ys n’échappait pas à la règle. Le « bas quartier des digues » renfermait une population d’ivrognes et de prostituées que la Princesse fréquentait sans vergogne, au grand désespoir de son père qui n’ignorait rien des orgies et autres abominations auxquelles elle se livrait dans ces repaires de pouilleux et de blasphémateurs.

 

« Longue a été la présentation de la ville, poursuivit le conteur, et je vous remercie de votre patience. Voici maintenant l’histoire, telle qu’on  me l’a transmise.

 

« Un jour, un bel étranger demanda à entrer dans Ys. Il avait fière allure sur son cheval noir. Il déposa volontiers ses armes avant de franchir les portes et se fit conduire au palais où il demanda audience au roi Gradlon. Il se présenta comme le fils d’un seigneur français ; il avait de belles manières, un air noble, une voix agréable. Ses paroles coulaient de ses lèvres comme une fontaine de liqueur et de miel. Gradlon fut charmé de tant de courtoisie et de raffinement et le pressa de rester quelques jours dans la ville où il serait son hôte. Alors que le jeune homme allait se retirer dans les appartements que Gradlon avait fait préparer pour lui, Ahès entra dans la salle du trône. Le Roi se vit obligé de faire les présentations, bien qu’il n’en eut guère envie, connaissant sa fille et la façon dont elle « traitait » les étrangers, surtout lorsqu’ils étaient beaux et bien bâtis.

« Vous pensez bien que la Princesse ne resta pas insensible à l’allure de ce jeune cavalier. Elle déploya tous ses charmes pour le séduire et sembla parvenir à ses fins sans trop de peine. Il faut dire qu’Ahès était très belle ; mais, dit la légende, sa beauté était flétrie par sa luxure ; au fond de ses yeux luisait une flamme sensuelle et perverse, une fièvre mauvaise la faisait constamment frissonner. Elle était toujours vêtue d’habits écarlates, le rouge de sa robe cachant ainsi les taches du sang qui l’éclaboussait lors des rites impies auxquels elle se livrait.

« Elle entraîna le jeune étranger dans ses débauches, le conduisit dans les infâmes bas quartiers sous la digue. Et tandis qu’elle participait activement aux orgies, lui restait assis dans son coin ; il regardait en silence, les bras croisés sur la poitrine, l’air à la fois amusé, intéressé et méprisant.

« Cette attitude hautaine enflamma davantage les sens et le cœur de la Princesse. Elle se mit à l’aimer, follement ; cette passion soudaine la dévorait nuit et jour, et cela d’autant plus fortement que l’étranger gardait ses distances, ne lui accordait aucune caresse, aucun baiser, aucune réelle parole d’amour. Elle cherchait un dérivatif dans des amusements de plus en plus barbares, de plus en plus impies. Mais plus elle se perdait dans ses débordements, plus l’étranger semblait devenir lointain.

« Une nuit, n’en pouvant plus, elle entra dans sa chambre et se jeta sur lui. Il la laissa complaisamment l’embrasser, le caresser, puis stoppa les ébats au moment même où Ahès pensait connaître le comble du plaisir. « Tu crois avoir atteint le sommet de la perversion, lui dit-il, mais tes jeux puérils ne sont qu’amusements de petite fille. Tu ne m’intéresseras que le jour où tu commettras vraiment quelque chose de plus grand que ce Mal là. » Et il la mit rudement à la porte.

« Cela dura encore quelque temps. Ahès avait perdu tout ce qui pouvait lui rester des quelques lambeaux de sa dignité. Le refus de l’étranger de se livrer à elle la rendait folle, surtout qu’il lui répétait toujours les mêmes paroles : « Trouve autre chose pour m’intéresser. Tes cloaques sont quelconques et tu n’as même pas la saveur de l’eau claire. » Alors un matin, elle abdiqua : « Que veux-tu de moi ? » demanda-t-elle. L’étranger la regarda fixement. Elle était maintenant prête à lui obéir. « Donne-moi ta ville, lui répondit-il. Et je t’aimerai comme tu n’as jamais été aimée. » Elle ne comprit pas d’abord ce qu’il voulait dire. Il précisa : « Je veux comme preuve d’amour la perte d’Ys : vole la clef des écluses à ton père, ouvre les portes. Je serai alors à toi, rien qu’à toi. »

« Cette exigence monstrueuse laissa d’abord Ahès sans voix. Elle se mit à trembler. « Non, bégaya-t-elle enfin, non, tu ne peux pas me demander ça. Tout mais pas ça. » « Et c’est pourtant ça que je veux », rétorqua-t-il. L’horreur donna enfin à la Princesse l’intelligence de poser la bonne question : « Qui es-tu ? » Mais, évidemment, la réponse ne leva pas le mystère. « Un homme, dit-il, simplement un homme qui aime le Mal, le vrai et te donneras son amour si tu satisfais à son désir. Ne te prends-tu pas pour la pire des débauchées ? Ne t’imagines-tu pas avoir atteint les bas-fonds de l’abomination ? Tu peux encore tomber plus bas, si tu le désires, ou monter bien plus haut, comme tu voudras. Tes meurtres rituels sont ridicules ; je veux que tu trahisses ton père, ton peuple. La trahison des innocents, la révolte contre Dieu, voilà le sommet du mal. Choisis, mais choisis vite. »

« Il savait ce qu’il faisait, ce qu’il disait. Les hésitations de la Princesse ne durèrent que le temps d’un soupir. La nuit suivante, elle se glissa dans la chambre de son père et, profitant du profond sommeil dans lequel l’avait plongé un breuvage versé dans son verre par l’étranger, détacha la clef de la chaîne qui la portait. Puis, elle courut rejoindre son amoureux qui l’attendait sur les digues.

« La serrure des portes était inaccessible. Debout à l’extrémité du mur, l’étranger regardait Ahès approcher. Lorsqu’elle fut près de lui, il tendit la main ; elle déposa la clef dans sa paume. « Maintenant, dit-elle, aime-moi. Je t’ai obéi. » « Pas complètement. Les portes ne sont pas ouvertes ; je veux voir la mer déferler sur cette cité et l’engloutir. » Il saisit Ahès dans ses bras. Elle eut tout à coup l’impression de voler ; sans savoir comment, elle se retrouva avec lui à hauteur de la serrure. L’étranger avait glissé la clef entre les doigts de la Princesse  ; sans que sa volonté y fût pour quelque chose, elle l’introduisit dans la serrure. « Je n’ai pas la force de la tourner », chuchota-t-elle. « Mais si… » insista-t-il avec une étrange tendresse dans la voix. Elle imprima un léger mouvement de rotation à la clef ; il y eut un déclic, puis un autre et, comme elle aurait ouvert la porte de sa chambre, elle ouvrit avec la même facilité les portes des digues. La mer s’engouffra dans la brèche. En quelques secondes, des milliards de tonnes d’eau s’abattirent sur les bas quartiers.

« Ahès n’eut pas le temps de pousser un cri de triomphe. Déjà, l’étranger l’avait lâchée, et elle tombait, elle tombait, elle tombait à la rencontre des flots furieux qui se ruaient sur la cité et l’effaçaient du monde des vivants.

« Comment arriva-t-elle malgré tout à échapper à la mort ? Cela non plus, la légende ne le dit pas. Mais une légende n’a pas à tout expliquer et c’est un de ses grands charmes d’être invraisemblable. De même qu’il parait bien improbable que Gradlon ait pu lui aussi survivre à la catastrophe…

« Et pourtant, alors que la mer envahit la ville, nous les retrouvons sur un cheval, fuyant à bride abattue ce qui n’est plus qu’une vaste étendue d’eau. La fille est en croupe derrière son père, elle le tient à bras le corps, terrifiée, éperdue ; mais la mer exige sa victime ;  la mer et le diable ne veulent pas que leur proie leur échappe. Alors les flots s’agitent, montent, montent derrière les fugitifs, les pourchassent impitoyablement. Gradlon éperonne en vain son cheval, la mer est plus rapide que lui, elle va les engloutir… En un instant, Gradlon comprend comment il peut se sauver : la mer réclame la responsable de cette horreur. Sa fille s’est damnée et il ne peut plus rien pour elle. Il se retourne, lève sa cravache, en cingle le visage et le corps de la Princesse. Avec un hurlement de terreur, elle se débat et, déséquilibrée, bascule dans l’abîme. La mer se retire aussitôt.

« Sur une éminence, Gradlon s’arrête enfin et contemple le nouveau paysage. Là où s’élevait autrefois sa cité, il n’y a plus rien, rien que de l’eau, et la mer, calme à présent, tranquille. Le désespoir envahit l’ancien roi d’Ys. Il fuit vers l’intérieur des terres sans se retourner.

« Et Ahès ? La mort est une punition trop douce pour elle. Transformée en sirène, devenue Morgane, elle détourne les marins de leur chemin par son chant et les précipite sur les écueils. Il en est ainsi depuis toujours et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps ; ou du moins, jusqu’au jour où la messe du Vendredi Saint sera célébrée dans une des églises de Ys l’engloutie. Alors, la malédiction qui retient Morgane dans les flots sera levée et elle pourra enfin mourir… »

 

 

Si cette légende vous a plu, vous pouvez aussi écouter l'opéra que Lalo en a tiré et qui s'appelle Le roi d'Ys. Je n'émettrai aucun avis sur cette oeuvre dans la mesure où je la connais très mal. Mais il y a de beaux airs.

Commentaires

Passion aveugle qui engloutit l'esprit et fait perdre les repères !
Gardons l'oeil ouvert !
Quoi que finir en sirène peut ne pas déplaire.

Écrit par : Fleurdo | 22 juillet 2007

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