08 juillet 2007

De l'art de commander dans le service public (E.N.)

Scène :

Dans un lycée quelconque, un bureau quelconque d’un proviseur adjoint encore plus quelconque (bien que persuadé de ne pas l’être), une conversation quelconque entre gens quelconques.

Le téléphone sonne. Le proviseur adjoint décroche. Au bout du fil, son supérieur hiérarchique, le proviseur. Conversation à sens unique, genre La voix humaine de Cocteau mais portant sur un sujet hélas beaucoup plus prosaïque.

 

Le proviseur adjoint : Ah bon ?... Madame X est en sous service ?... Ah oui, bien sûr, je vais lui trouver des heures à faire… Oui, oui, pas de problème… Ne vous inquiétez pas, de toutes façons, elle n’a rien à dire… Et puis, si elle fait des manières, on lui mettra le couteau sous la gorge… Oui, oui… (On raccroche.)

Moralité : Madame X est soit une agnelle, soit une truie, enfin bref, un animal qu’on va menacer d’égorger si elle n’obéit pas.

 

Voilà, en gros, la façon dont beaucoup d’équipes de direction traitent actuellement leur personnel dans les établissements scolaires du second degré.

 

J’imagine que dans les séminaires de formation que reçoivent ces braves gens, on doit leur inculquer un certain nombre de valeurs :

1 – Etre toujours impoli avec les inférieurs ;

2 – Ordonner et ne jamais rien expliquer parce que ces glands de profs sont tous cons comme des balais et que le chef a toujours raison ;

3 – Apprendre par cœur certaines formules et les réciter à la moindre occasion :

Formule numéro un : « Je vais faire un rapport. »

Formule numéro deux : « Ce sera marqué dans votre dossier. »

Formule numéro trois : « Vous allez avoir un blâme. »

Formule numéro quatre : « Je vais téléphoner au rectorat » (moins percutante que la numéro un ; c’est la formule de secours, au cas où la première aurait évacué le cerveau directorial.)

Formule numéro cinq : « C’est dans votre service, vous n’avez pas à discuter. »

Formule numéro six : « Vous êtes fonctionnaire, vous devez obéir. » (Oh, que ça rappelle de vilains moments…)

4 – Se persuader qu’on détient LE pouvoir par excellence : celui de faire chier cinquante personnes sur six milliards d’individus. Ca fait peu, mais c’est toujours assez pour des gens en mal de reconnaissance sociale.

5 – Ne jamais parler : aboyer.

6 – Mais être faux cul quand les circonstances l’exigent : s’adresser aux subalternes en les appelant « chers collègues », leur rappeler que « nous naviguons sur le même bateau », que « nous avons le même but », que « nous sommes au service de l’éducation ». Ne pas hésiter à être mielleux lorsque c'est nécessaire. C’est-y pas beau, tout ça ?

 

De même, il est impératif de se livrer, chaque matin devant sa glace, à des exercices physiques :

1 – On étire les membres au maximum en se répétant : « Je suis le/la meilleur(e) »

2 – On inspire et on expire le plus puissamment possible : ça rend sûr de soi et on sort de cet exercice prêt à dominer le monde.

 

Vous m’objecterez : Ils ne sont pas tous comme ça.

Je répondrai :  J'en suis persuadé, la preuve, j'ai écrit auparavant "beaucoup de" et non "toutes". Cependant, après avoir subi le lavage de cerveau fait par des formateurs eux-mêmes formatés par d’autres formateurs, hélas, le pourcentage de ceux qui résistent avoisine le 1 %. Est-ce suffisant pour sauver l’espèce ? Loth a voulu détourner Sodome et Gomorrhe de la colère divine en essayant de trouver dix justes dans la ville. Comme de bien entendu, il ne les a pas trouvés…

 

J’ai le souvenir, il y a une vingtaine d’années de cela, d’équipes directoriales sympathiques, chaleureuses, avec qui on pouvait avoir de vrais échanges et qui vous considéraient effectivement comme leurs égaux.

 

Qu’est-ce qui a donc changé dans le monde de l’Education Nationale ? (Et ailleurs, voyons en grand…) Les êtres humains ? Oh non, ils sont toujours les mêmes. Simplement, notre époque permet à tous leurs défauts, à toutes leurs tares de se montrer à visage découvert.

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